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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2411182

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2411182

jeudi 14 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2411182
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 novembre 2024, M. C B, retenu au centre de rétention de Lyon Saint-Exupéry, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 8 novembre 2024 par laquelle le préfet de la Haute-Loire lui a fait obligation de quitter le territoire français, lui a refusé un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, à charge pour celui-ci de renoncer à percevoir la part contributive de l'État versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- les décisions contestées sont entachées d'incompétence de leur signataire ;

- elles sont insuffisamment motivées et sont entachées d'un défaut d'examen sérieux et préalable de sa situation personnelle ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur de droit et d'un défaut de base légale dès lors que, demandeur d'asile en Suisse, le préfet aurait dû prendre une décision de transfert sur le fondement des dispositions de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision lui interdisant de retourner sur le territoire français est illégale, par voie d'exception, du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et revêt un caractère disproportionné.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 novembre 2024 ainsi que des pièces complémentaires enregistrées le 14 novembre, le préfet de la Haute-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

La présidente du tribunal a désigné Mme Collomb, première conseillère, en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de justice administrative pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 921-1 à L. 922-3 et R. 921-1 à R. 922-28 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les décisions attaquées et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties, dûment convoquées, ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Collomb, magistrate désignée ;

- les observations de Me Legrand-Castellon, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- les observations de Me Tomasi, représentant le préfet de la Haute-Loire qui conclut au rejet de la requête ;

- et les déclarations de M. B assisté par Mme D, interprète en langue arabe.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience conformément aux dispositions de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant algérien né le 14 juillet 1992, déclare être entré en France le 11 janvier 2023. A la suite de son interpellation et de son placement en garde à vue dans le cadre d'une enquête de flagrance pour des faits de viol aggravé, le préfet de l'Ariège, par un arrêté du 14 mars 2023, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pour une durée de dix-huit mois. M. B a été de nouveau interpellé par les services de police le 6 août 2024 dans le cadre d'une expulsion locative. Par un arrêté du même jour, le préfet de la Haute-Loire l'a obligé à quitter le territoire français et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois. Par un arrêté du même jour, la même autorité l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable deux fois. M. B, qui n'a pas respecté la mesure, a été interpelé par les forces de l'ordre le 7 novembre 2024. Enfin, par une décision du 8 novembre 2024, dont le requérant demande l'annulation, le préfet de la Haute-Loire l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens dirigés contre l'ensemble des décisions attaquées :

4. Par un arrêté du 19 février 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Haute-Loire a donné délégation de signature à Mme Nathalie Cencic, secrétaire général de la préfecture, signataire des décisions contestés, aux fins notamment de signer tous actes, arrêtés, décisions, circulaires, rapports, correspondances et documents relevant des attributions de l'État dans le département à l'exception de certains actes au nombre desquels ne figurent pas les décisions portant sur la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des actes en litige doit être écarté.

5. En deuxième lieu, les décisions en litige comportent les considérations de droit et de fait qui les fondent et sont, par suite suffisamment motivées. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Haute-Loire, qui n'était pas tenu de mentionner l'ensemble des éléments relatifs à la situation de M. B, n'aurait pas procédé à un examen particulier de sa situation au regard de l'ensemble des informations portées à sa connaissance, préalablement à leur édiction.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

6. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans l'un des cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ". Aux termes de l'article L. 611-2 de ce même code : " L'étranger en provenance directe du territoire d'un des États parties à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 peut se voir appliquer les 1° et 2° de l'article L. 611-1 lorsqu'il ne peut justifier être entré ou s'être maintenu sur le territoire métropolitain en se conformant aux stipulations des paragraphes 1 et 2 de l'article 19, du paragraphe 1 de l'article 20 et des paragraphes 1 et 2 de l'article 21 de cette même convention ". Et aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ".

7. Il résulte de ces dispositions que le champ d'application des mesures obligeant un étranger à quitter le territoire français et celui des mesures de remise d'un étranger à un autre État ne sont pas exclusifs l'un de l'autre et que le législateur n'a pas donné à l'une de ces procédures un caractère prioritaire par rapport à l'autre. Il s'ensuit que, lorsque l'autorité administrative envisage une mesure d'éloignement à l'encontre d'un étranger dont la situation entre dans le champ d'application de l'article L. 611-1 ou L. 611-2, elle peut légalement soit le remettre aux autorités compétentes de l'État membre de l'Union européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen d'où il provient, sur le fondement des articles L. 621-1 et suivants, soit l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1. Ces dispositions ne font pas non plus obstacle à ce que l'administration engage l'une de ces procédures alors qu'elle avait préalablement engagée l'autre.

8. Toutefois, il y a lieu de réserver le cas de l'étranger demandeur d'asile. En effet, les stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile impliquent nécessairement que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit autorisé à demeurer provisoirement sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Aussi, lorsqu'en application des dispositions du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, l'examen de la demande d'asile d'un étranger ne relève pas de la compétence des autorités françaises, mais de celles d'un autre Etat, la situation du demandeur d'asile n'entre pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais dans celui des dispositions de l'article L. 572-1 du même code. En vertu de ces dispositions, la mesure d'éloignement en vue de remettre l'intéressé aux autorités étrangères compétentes pour l'examen de sa demande d'asile ne peut être qu'une décision de transfert prise sur le fondement de cet article L. 572-1.

9. Il ressort des termes de la décision attaquée que le préfet de la Haute-Loire s'est fondé sur le 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour faire obligation à M. B de quitter le territoire français au motif que ce dernier, qui est dépourvu de tout document d'identité et de voyage, ne peut justifier être entré régulièrement en France et n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour. L'autorité préfectorale a également relevé que le requérant avait déclaré avoir effectué une demande d'asile en Suisse sans apporter la preuve.

10. M. B se prévaut du dépôt de cette demande d'asile pour soutenir que le préfet a entaché sa décision d'une erreur de droit car sa situation relevait du champ d'application des dispositions de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ressort toutefois des pièces du dossier que si l'intéressé a indiqué, lors de son audition par les services de police du 6 août 2024, avoir effectué une demande d'asile en Suisse restée sans réponse. Il a également précisé, en réponse à la question concernant son admissibilité dans un autre pays que celui dont il a la nationalité, vouloir " rester en France " et n'a pas exprimé le souhait de retourner en Suisse. En outre, le requérant a déclaré, au cours de son audition du 17 mars 2023, que sa demande d'asile déposée en Suisse avait été refusée et qu'il s'était vu remettre une obligation de quitter le territoire. Dans ces circonstances et compte tenu de leur caractère contradictoire, les seules déclarations du requérant ne sauraient suffire à le faire regarder comme ayant la qualité de demandeur d'asile. Par suite, c'est sans commettre d'erreur de droit que le préfet l'a obligé à quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans :

10. En premier lieu, le moyen tiré de l'illégalité, par voie d'exception, de l'obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

11. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. " Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

12. Il ressort des termes de la décision contestée que le préfet de la Haute-Loire a examiné la situation personnelle de M. B au regard de l'ensemble des critères prévus à l'article L. 612-10 en relevant notamment que l'intéressé, qui est entré en France depuis le 1er janvier 2023, a déclaré être marié religieusement avec Mme A dont il a eu un fils, né le 28 août 2023, ne justifie pas de liens familiaux intenses et stables sur le territoire national dès lors qu'il a également déclaré que l'enfant était à la charge exclusive de sa mère avec laquelle il ne vit pas et avoir un autre enfant en Algérie dont il ne participe pas davantage à l'entretien et à l'éducation. Le requérant ne conteste pas sérieusement ces éléments en se contentant de produire un acte de naissance de son enfant et en indiquant, à la barre, avoir saisi le juge aux affaires familiales en vue d'obtenir un droit de visite. Le requérant soutient ensuite que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public en relevant qu'il n'a fait l'objet d'aucune condamnation depuis 2021 et en se prévalant de sa bonne intégration professionnelle. Il ressort toutefois des pièces du dossier que l'intéressé est défavorablement connu des services de police pour des faits de viols aggravés, de violences conjugales, de vol avec destruction ou encore de violences en réunion et qu'il a indiqué, lors de son audition du 6 août 2024, ne pas exercer d'activité professionnelle en France et être sans ressources. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, c'est sans méconnaître les dispositions précitées des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le préfet de la Haute-Loire a prononcé à son encontre une interdiction de retour, dont la durée de deux ans ne présente pas en l'espèce un caractère disproportionné.

13. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E:

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet de la Haute-Loire.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 novembre 2024

La magistrate désignée,

C. COLLOMB

La greffière,

A. SENOUSSI

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour exécution conforme,

Un greffier

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