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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2411505

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2411505

vendredi 22 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2411505
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantSCP D AVOCATS SAIDJI ET MOREAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 novembre 2024, M. A C, maintenu en zone d'attente de Lyon Saint-Exupéry, représenté par Me Faivre, avocate d'astreinte, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 novembre 2024 par lequel le ministre de l'intérieur a rejeté sa demande d'entrée sur le territoire français au titre de l'asile et a décidé de son réacheminement vers tout pays dans lequel il sera légalement admissible ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de mettre fin à la mesure privative de liberté et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dès notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros, à verser à son conseil, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure car les modalités de transmission de l'avis de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et de la décision attaquée ont méconnu le principe de confidentialité de la demande d'asile ;

- la décision attaquée n'a pas tenu compte des conditions matérielles dégradées de son entretien avec l'officier de protection de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit, le ministre ayant excédé l'examen du seul caractère manifestement infondé de sa demande d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 352-2 et L. 351-3 code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il n'a pas été tenu compte de sa vulnérabilité ;

- la décision fixant le pays de réacheminement méconnaît l'article 33 de la convention de Genève et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il présente un risque très probable d'expulsion vers son pays d'origine s'il est renvoyé en Turquie ;

- en l'absence d'examen au fond de sa demande d'asile, la décision attaquée a été prise en méconnaissance du principe de non-refoulement, garanti par la convention de Genève du 28 juillet 1951, la convention des Nations Unies contre la torture, la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et la déclaration universelle des droits de l'homme.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 novembre 2024, le ministre de l'intérieur, représenté par Me Moreau, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu la décision attaquée et les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention relative au statut des réfugiés signée à Genève le 28 juillet 1951, modifiée par le protocole de New York du 31 janvier 1967 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Le Roux en application de l'article

L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Le Roux, magistrate désignée ;

- les observations de Me Faivre, avocate d'astreinte, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins que la requête en soulevant les mêmes moyens ; s'agissant du moyen tiré de l'audition par les services de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, elle précise que les conditions d'interprétariat par voie téléphonique n'ont pas permis au requérant de bien comprendre les questions qui lui étaient posées, et qu'il n'a pas eu le temps de réunir les documents nécessaires à l'étude de sa demande ; concernant le moyen tiré de l'erreur d'appréciation elle précise qu'il présente de réels risques de peine de mort pour apostasie en cas de retour dans son pays d'origine

- et les observations de M. C, requérant, assisté de M. B, interprète en langue farsi, qui indique qu'il a voulu se convertir au christianisme car il croit en la justice divine et en Jésus-Christ, que c'est une bonne religion et que les fêtes chrétiennes sont tournées autour de Jésus-Christ.

Le ministre de l'intérieur n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant iranien né le 1er février 1999, est arrivé à l'aéroport de Lyon Saint-Exupéry par un vol en provenance d'Istanbul (Turquie) et, alors qu'il était placé en zone d'attente, il a demandé le bénéfice d'une protection internationale le 14 novembre 2024. Par une décision du 19 novembre 2024, prise après l'avis rendu le même jour par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, le ministre de l'intérieur a rejeté la demande d'entrée en France au titre de l'asile formée par M. C et a décidé son réacheminement vers tout pays dans lequel il serait légalement admissible. Par la présente requête, M. C demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions présentées au titre de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Compte tenu de l'urgence qui s'attache à la situation administrative de M. C, maintenu en zone d'attente, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision de refuser l'entrée en France à un étranger qui se présente à la frontière et demande à bénéficier du droit d'asile ne peut être prise que dans les cas suivants : / () 3° La demande d'asile est manifestement infondée. / Constitue une demande d'asile manifestement infondée une demande qui, au regard des déclarations faites par l'étranger et des documents le cas échéant produits, est manifestement dénuée de pertinence au regard des conditions d'octroi de l'asile ou manifestement dépourvue de toute crédibilité en ce qui concerne le risque de persécutions ou d'atteintes graves. ". Aux termes de l'article L. 352-2 du même code : " Sauf dans le cas où l'examen de la demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat, la décision de refus d'entrée ne peut être prise qu'après consultation de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, qui rend son avis dans un délai fixé par voie réglementaire et dans le respect des garanties procédurales prévues au titre III du livre V. L'office tient compte de la vulnérabilité du demandeur d'asile. L'avocat ou le représentant d'une des associations mentionnées au huitième alinéa de l'article L. 531-15, désigné par l'étranger, est autorisé à pénétrer dans la zone d'attente pour l'accompagner à son entretien dans les conditions prévues au même article () ".

4. En premier lieu, si la confidentialité des éléments d'information détenus par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides relatifs à la personne sollicitant en France la qualité de réfugié est une garantie essentielle du droit d'asile, ce principe ne fait pas obstacle à ce que les agents habilités à mettre en œuvre le droit d'asile aient accès à ces informations. Par suite, M. C n'est pas fondé à soutenir que la procédure suivie aurait porté atteinte au principe de confidentialité des éléments d'information résultant de la demande d'asile, dès lors que ces éléments n'ont été connus, transmis et étudiés que par les agents des autorités habilitées par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à traiter les demandes, à savoir les agents de police ainsi que les agents de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) et du ministère de l'intérieur, tous astreints au secret professionnel.

5. En deuxième lieu, M. C soutient que le ministre de l'intérieur ne pouvait conclure au caractère insuffisamment étayé et détaillé de ses déclarations sans prendre en compte les conditions matérielles de son entretien avec le représentant de l'OFPRA, alors qu'il n'a pas pu expliquer correctement sa situation car il a eu des difficultés à bien comprendre les traductions effectuées par l'interprète au téléphone lors de cet entretien, et qu'il venait d'arriver en France et n'avait pas eu le temps de le préparer ou de rassembler des preuves. Toutefois, le compte-rendu de cet entretien du 19 novembre 2024, qui s'est déroulé par visioconférence avec un interprète en farsi, ne révèle aucune difficulté de compréhension des questions posées à M. C, ni aucune difficulté technique sur la plan de la sonorisation, et démontre qu'il a été mis en mesure d'exposer sa situation de manière suffisamment précise et approfondie pour permettre à l'administration de se prononcer sur sa situation au regard de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, ce moyen doit être écarté.

6. En troisième lieu, le droit constitutionnel d'asile, qui a le caractère d'une liberté fondamentale, a pour corollaire le droit de solliciter le statut de réfugié. Ce droit implique que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit en principe autorisé à demeurer sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Toutefois, le ministre chargé de l'immigration peut, sur le fondement des dispositions de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, rejeter la demande d'asile d'un étranger se présentant aux frontières du territoire national lorsque celle-ci présente un caractère manifestement infondé.

7. D'une part, il ne ressort pas des pièces du dossier, notamment pas des termes de la décision attaquée, que le ministre de l'intérieur, qui se fonde sur l'incrédibilité manifeste du récit du requérant, aurait excédé la compétence que lui confèrent les dispositions de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et n'aurait pas limité son appréciation au caractère manifestement infondé de la demande d'asile de M. C.

8. D'autre part, M. C soutient qu'il a quitté l'Iran en raison de sa conversion au christianisme, raison pour laquelle il est menacé de mort pour apostasie en Iran. Il explique qu'il a été initié à la religion chrétienne par un collègue de travail et a commencé son apprentissage de cette religion depuis six mois à la date d'adoption de la décision attaquée, notamment en se réunissant avec d'autres chrétiens au sein d'une " église domestique ". Toutefois, ses propos sont demeurés peu crédibles et peu circonstanciés, tant lors de son entretien avec l'officier de protection de l'OFPRA, ainsi que lors de la présente instance, au cours de laquelle il s'est contenté d'expliquer qu'il avait choisi de se convertir au christianisme car il s'agissait d'une " bonne religion ", non violente, qu'il croyait en Jésus-Christ et dans la " Justice divine ", et qu'il ne connaissait pas les rites ni les fêtes chrétiennes car il débutait seulement son apprentissage de cette religion. Dans ces conditions, son récit sur les événements qui auraient déclenché son départ de l'Iran apparaît imprécis et peu convaincant, et ne fait pas apparaître de menace pesant sur lui d'une nature susceptible d'être utilement invoquée au soutien d'une demande d'asile. Dans ces conditions, le ministre de l'intérieur a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation ni d'erreur de droit, considérer que sa demande d'asile était manifestement infondée et refuser l'entrée en France de M. C au titre de l'asile sur le fondement des dispositions du 3° de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 351-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf dans le cas où la demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat, la décision de refus d'entrée ne peut être prise qu'après consultation de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, qui rend son avis dans un délai fixé par voie règlementaire et dans le respect des garanties procédurales prévues au titre III du livre V. L'office tient compte de la vulnérabilité du demandeur d'asile. ". Aux termes de l'article L. 351-3 du même code : " Lorsque l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, dans le cadre de l'examen tendant à déterminer si la demande d'asile n'est pas irrecevable ou manifestement infondée, considère que le demandeur d'asile, notamment en raison de sa minorité ou du fait qu'il a été victime de torture, de viol ou d'une autre forme grave de violence psychologique, physique ou sexuelle, nécessite des garanties procédurales particulières qui ne sont pas compatibles avec sa présence en zone d'attente, il y est mis fin. L'étranger est alors muni d'un visa de régularisation de huit jours. Dans ce délai, l'autorité administrative compétente lui délivre, à sa demande, une attestation de demande d'asile lui permettant d'introduire cette demande auprès de l'office. ". Aux termes de l'article R. 351-2 du même code : " Toute personne intervenant en zone d'attente peut signaler au responsable de la zone d'attente ou à son représentant la situation de vulnérabilité d'un demandeur d'asile qu'elle aurait constatée, ou dont le demandeur d'asile aurait fait état. / Le responsable de la zone d'attente ou son représentant détermine, le cas échéant, les modalités particulières de maintien en zone d'attente tenant compte de la situation de vulnérabilité du demandeur./ Les informations attestant d'une situation particulière de vulnérabilité portées à la connaissance du responsable de la zone d'attente en application du premier alinéa sont communiquées oralement ou par écrit, après accord du demandeur d'asile, à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ".

10. En se bornant à se prévaloir de son état d'angoisse depuis son arrivée en zone d'attente en raison des craintes qu'il a d'être renvoyé dans son pays d'origine, M. C ne fait pas état d'une vulnérabilité particulière dont l'Office français de protection des réfugiés et apatrides aurait nécessairement dû tenir compte pour l'examen de sa demande d'asile, au sens des dispositions précitées, et en supplément des motifs évoqués au soutien de sa demande d'asile, qui ont été dûment examinés par l'Office. Le moyen tiré de l'absence de prise en compte de la vulnérabilité du requérant dans le cadre de l'instruction de sa demande d'asile doit donc être écarté.

11. En septième lieu, aux termes de l'article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 : " Aucun des Etats Contractants n'expulsera ou ne refoulera, de quelque manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques. / () ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

12. D'une part, si M. C soutient qu'il craint d'être réacheminé vers la Turquie en application de la décision contestée, d'où il risque très probablement d'être renvoyé en Iran, il résulte de ce qui a été dit au point 8 que M. C n'établit aucune menace actuelle et personnelle à son égard de la part des autorités iraniennes, et il ne se prévaut, en tout état de cause, d'aucune crainte de subir des traitements inhumains et dégradants sur le sol turc. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée, en ce qu'elle prescrit son réacheminement vers tout pays où il sera légalement admissible, méconnaîtrait les stipulations de l'article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 ainsi que celles de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

13. En dernier lieu, dès lors que M. C a été entendu par un agent de l'OFPRA, la circonstance que l'Office a examiné sa demande au regard de son caractère manifestement infondé n'a pas pour effet de priver l'intéressé de la garantie tenant à l'examen au fond de sa demande d'asile. Par suite, M. C n'est pas fondé à soutenir que le ministre de l'intérieur, en lui refusant l'entrée sur le territoire français au titre de l'asile, aurait méconnu le principe de non-refoulement.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquences, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Faivre et au ministre de l'intérieur.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 novembre 2024.

La magistrate désignée,

J. Le Roux

La greffière

F. GaillardLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier.

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