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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2500933

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2500933

mercredi 29 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2500933
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantGREPINET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 25 janvier 2025, M. B, représenté par Me Grepinet, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner la communication de l'ensemble des pièces sur lesquelles la préfecture s'est fondée pour prendre la décision contestée ;

3°) d'annuler la décision du 24 janvier 2025 par laquelle le préfet de la Savoie lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et lui a interdit de revenir sur le territoire français pendant une durée de trois ans ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- il n'est pas justifié de la compétence de l'auteur des décisions attaquées ;

- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées ;

- le préfet de la Savoie n'a pas procédé à un examen réel et sérieux de sa situation ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation ;

En ce qui concerne la décision refusant tout délai de départ volontaire :

- la décision attaquée est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur dans la qualification juridique des faits et méconnaît les dispositions des articles L.612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ne constitue pas une menace à l'ordre public et qu'il ne présente pas un risque de soustraction à la mesure d'éloignement ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision attaquée est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les dispositions des articles L.612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle présente un caractère disproportionné au regard de sa situation personnelle.

Des pièces complémentaires, présentées pour le préfet de la Savoie, ont été enregistrées le 28 janvier 2025 et communiquées.

Vu la décision attaquée et les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Jorda, première conseillère, pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesures d'éloignement, d'assignation, de rétention ou de remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jorda, première conseillère ;

- les observations de Me Grepinet, représentant M. B, qui se désiste du moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée et, pour le reste, conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- les observations de M. B, assisté par Mme C, interprète en langue arabe, qui répond aux questions de la magistrate ;

- les observations de Me Tomasi, représentant le préfet de la Savoie, qui conclut au rejet de la requête.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain né le 6 mars 2000, a déclaré être entré en France en août 2023. Par un arrêté du 24 janvier 2025, dont il demande l'annulation, le préfet de la Savoie l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination, lui a interdit de revenir sur le territoire français pendant une durée de trois ans. Par ailleurs, le préfet de la Savoie l'a placé au centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry.

Sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur le surplus des conclusions :

En ce qui concerne les arrêtés pris dans leur ensemble

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'il applique. Il mentionne les éléments de fait relatifs à la situation du requérant notamment sa situation personnelle et familiale, les circonstances qu'il n'est pas entré régulièrement en France, qu'il n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, qu'il a déclaré ne pas avoir l'intention de se conformer à son obligation de quitter le territoire français et qu'il ne présente pas de garanties de représentation. Ainsi, le préfet de la Savoie, qui n'était pas tenu d'indiquer l'ensemble des éléments se rapportant à la situation personnelle du requérant mais seulement ceux qui fondent sa décision, a énoncé les éléments propres à la situation de M. B permettant à ce dernier de comprendre les considérations de fait ayant conduit le préfet de la Savoie à prendre les différentes décisions attaquées. Par suite, les décisions attaquées sont suffisamment motivées et le moyen tiré de l'insuffisance de la motivation doit être écarté.

4. En second lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes de l'arrêté attaqué que le préfet n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation du requérant. Par suite, le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

5. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

6. Il ressort des pièces du dossier que, célibataire et sans charge de famille, M. B, qui déclare être entré en France en août 2023, ne justifie d'aucune insertion particulière. Par ailleurs, il est défavorablement connu des autorités allemandes, qui cherchent au demeurant à déterminer son lieu de séjour, pour des faits de violences aggravées, vol, extorsion, vente de stupéfiants, commis en 2023 qu'il ne conteste pas dès lors qu'il fait seulement valoir ne pas avoir fait l'objet de poursuites pénales pour ces faits. En outre, il a lui-même déclaré conserver des attaches familiales dans son pays d'origine où résident sa mère et ses trois sœurs. Dans ces conditions et à supposer même que son frère, dont il n'établit ni la situation ni l'intensité de ses liens avec ce dernier, résiderait régulièrement en Italie, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne méconnaît pas son droit au respect de la vie privée et familiale au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, elle n'est pas davantage entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation.

En ce qui concerne le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

7. Compte tenu de ce qui précède, le requérant n'est pas fondé à invoquer l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français à l'encontre de la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire.

8. Aux termes de l'article L. 612-1 du même code : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; () /8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

9. D'une part, il ressort de l'arrêté en litige que le préfet de la Savoie s'est fondé, non sur l'existence d'une menace à l'ordre public, mais sur l'existence d'un risque de soustraction à l'exécution de la mesure d'éloignement pour refuser d'accorder à M. B un délai de départ volontaire. Le requérant ne peut, par suite, utilement se prévaloir de la circonstance que sa présence ne constitue pas une menace à l'ordre public pour contester la légalité de la décision portant refus de délai de départ volontaire.

10. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que, à la date de la décision en litige, le requérant ne justifiait pas d'une entrée régulière sur le territoire français ni d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale. Il ressort également des pièces du dossier que le requérant a déclaré vouloir rester sur le territoire français dans l'attente d'une réponse à sa demande d'asile, qui pourtant a déjà été rejetée par les autorités allemandes le 8 décembre 2023. Il entrait donc dans les situations prévues aux points 1°, 4° et 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, selon lesquelles le préfet pouvait légalement refuser de lui octroyer un délai de départ volontaire.

11. Il s'ensuit, et dès lors que le requérant ne justifie pas de circonstances particulières, que les moyens tirés de l'erreur dans la qualification juridique des faits et de la méconnaissance des dispositions des articles L. 612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être écartés.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

12. En premier lieu et compte tenu de ce qui précède, le requérant n'est pas fondé à invoquer l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français à l'encontre de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.

13. En second et dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

14. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit, par ailleurs, faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet et elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si après prise en compte de ces deux derniers critères, elle ne les retient pas au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

15. Pour prononcer à l'encontre de M. B une interdiction de retour sur le territoire français et pour en fixer la durée à trois ans, le préfet de la Savoie a tenu compte des conditions de séjour de l'intéressé en France, notamment de la circonstance qu'il ne dispose pas de moyens d'existence légaux ni de garanties de rapatriement, qu'il n'a engagé aucune démarche en France pour régulariser sa situation et qu'il ne justifiait pas d'une vie privée et familiale en France. Le préfet de la Savoie a également fondé sa décision sur le fait que la demande d'asile de M. B a été rejetée par les autorités allemandes le 8 décembre 2023, qu'il a fait l'objet à la même date d'une décision d'expulsion et qu'il était défavorablement connu des autorités allemandes pour des faits de violences aggravées, vol, extorsion, vente de stupéfiants commis en 2023. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, des conditions de séjour de l'intéressé en France et à eu égard en particulier à l'absence de réelle attache personnelle et familiale démontrée en France ou en Italie, le préfet de la Savoie pouvait, sans méconnaître les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, prononcer à son encontre une interdiction de retour de trois ans, dont la durée ne présente pas en l'espèce de caractère disproportionné. Pour les mêmes motifs, l'interdiction de retour sur le territoire français ne méconnaît pas non plus le droit au respect de la vie privée et familiale du requérant au sens des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

16. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'ordonner avant-dire droit la communication du dossier de l'intéressé, que les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Grepinet et au préfet de la Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 janvier 2025.

La magistrate désignée,

V. JordaLa greffière,

F.Gaillard

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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