Le Tribunal Administratif de Lyon a annulé les décisions de la préfète du Rhône imposant à un ressortissant malien une obligation de quitter le territoire français (OQTF), une interdiction de retour et la fixation d'un pays de renvoi. Le tribunal a retenu que l'administration avait commis une erreur manifeste d'appréciation en ne prenant pas en compte la situation personnelle du requérant, qui remplissait les conditions pour solliciter un titre de séjour au titre de l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par voie de conséquence, le juge a également annulé les décisions connexes et a implicitement ordonné à la préfète de réexaminer la situation du requérant.
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrés les 1er et 4 juillet 2025, M. A... B..., représenté par Me Windey, demande au tribunal :
1°) d’annuler les décisions du 3 juin 2025 par lesquelles la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination du pays dont il a la nationalité ou de tout pays pour lequel il établit être légalement admissible et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de six mois ;
2°) d’enjoindre à la préfète du Rhône de procéder au réexamen de sa situation et dans l’attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai de trois jours suivant la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 200 euros à verser à son conseil au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
– la décision portant obligation de quitter le territoire français a été signée par une autorité incompétente ;
– la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d’un défaut de motivation ;
– elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
– la décision portant interdiction de retour en France est entachée d’une erreur de droit et d’une erreur manifeste d’appréciation ;
– elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
– la décision fixant le pays de renvoi est illégale du fait de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire.
La requête a été communiquée à la préfète du Rhône qui a produit des pièces le 15 octobre 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
– la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
– le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
– le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Dèche, présidente-rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.
Les parties n’étaient ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
M. B..., ressortissant malien, né le 22 novembre 1995, déclare être entré sur le territoire français le 25 mars 2019. Il a présenté une demande d’asile, qui a été rejetée par une décision de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides du 1er décembre 2020, confirmée le 9 mars 2021 par une décision de la Cour nationale du droit d’asile. Par les décisions attaquées du 3 juin 2025, la préfète du Rhône a obligé M. B... à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et lui a fait interdiction de retourner sur le territoire français pour une durée de six mois.
Aux termes de l’article L.435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers : « L'étranger accueilli par les organismes mentionnés au premier alinéa de l'article L. 265-1 du code de l'action sociale et des familles et justifiant de trois années d'activité ininterrompue au sein de ce dernier, du caractère réel et sérieux de cette activité et de ses perspectives d'intégration, peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. (…) »
Il ressort des pièces du dossier que M. B... est hébergé depuis 2021 dans un organisme d’accueil communautaire et d’activités solidaires. Le rapport d’accompagnement du directeur de cet organisme fait état d’une bonne intégration dans la communauté, de la participation de M. B... à la vie collective du foyer et de son comportement exemplaire. Il ressort également des pièces du dossier, et notamment des fiches de paie mensuelles produites à l’instance, que M. B... est employé dans une société en qualité d’agent d’environnement depuis avril 2023. Il ne ressort pas des pièces du dossier que ces éléments, qui auraient justifié que M. B... eût sollicité la délivrance d’un titre de séjour au titre des dispositions de l’article L.435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, aux conditions desquelles il répondait, auraient été pris en compte par la préfète du Rhône. Ainsi, dans les circonstances très particulières de l’espèce et eu égard à la vocation de l’intéressé à pouvoir bénéficier d’une admission exceptionnelle au séjour sur le fondement des dispositions spécifiques de l’article L.435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers, le requérant est fondé à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
Il résulte de ce qui précède que, sans qu’il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, la décision du 3 juin 2025 portant obligation de quitter le territoire doit être annulée, ainsi que par voie de conséquence les décisions fixant le pays de renvoi et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de six mois.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
Les motifs du présent jugement impliquent nécessairement que la préfète du Rhône réexamine la situation de M. B.... Il lui sera enjoint d’y procéder dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. En revanche, il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
M. B... n’ayant pas demandé le bénéfice de l’aide juridictionnelle dans la présente instance, son conseil ne saurait se prévaloir des dispositions de l’alinéa 2 de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique. Les conclusions qu’il présente sur ce fondement ne peuvent donc qu’être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : Les décisions de la préfète du Rhône du 3 juin 2025 sont annulées.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Rhône de procéder au réexamen de la situation de M. B... dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B... est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et à la préfète du Rhône.
Délibéré après l'audience du 6 mars 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Dèche, présidente,
Mme Monteiro, première conseillère,
Mme Lacroix, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 mars 2026.
La présidente-rapporteure,
P. Dèche
L’assesseure la plus ancienne,
M. Monteiro
La greffière,
S. Hosni
La République mande et ordonne à la préfète du Rhône, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Une greffière,