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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-1904594

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-1904594

mercredi 13 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-1904594
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5e Section - 2e Chambre
Avocat requérantCHILLY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 mars 2019, M. A B, représenté par

Me Chilly, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle la ministre des armées a refusé de faire droit à sa demande de protection fonctionnelle en date du 3 août 2017 ;

2°) d'enjoindre aux autorités françaises et en particulier à la ministre des armées ainsi qu'au ministre de l'intérieur de lui octroyer le bénéfice de la protection fonctionnelle, d'une part, en mettant en œuvre toute mesure de nature à assurer sa sécurité immédiate et, d'autre part, en enjoignant à la ministre des armées, au ministre de l'intérieur et au ministre des affaires étrangères de lui délivrer un visa, dans un délai respectivement de deux jours et de deux semaines à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, enfin, d'enjoindre à la ministre des armées et au ministre de l'intérieur de prendre en charge ses frais de vol jusqu'à Islamabad dans l'hypothèse où son visa serait délivré à l'ambassade de France au Pakistan ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre, aux autorités françaises, et en particulier à la ministre des armées ainsi qu'au ministre de l'intérieur, de réexaminer sa demande dans un délai de deux semaines, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros, à verser à son conseil, Me Chilly, à la condition qu'il renonce à la part contributive de l'Etat en application des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision contestée méconnaît le principe général selon lequel les agents non-titulaires recrutés à l'étranger doivent bénéficier de la protection fonctionnelle ;

- la décision contestée a été prise en méconnaissance des articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

- la décision contestée est entachée d'un défaut de motivation résultant de l'absence de communication de ses motifs.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 juin 2021, la ministre des armées conclut au rejet de la requête en soutenant que les moyens de M. B ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 16 juin 2021, la clôture de l'instruction a été fixée au

2 juillet 2021.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 janvier 2019.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rebellato, rapporteur,

- et les conclusions de Mme Nikolic, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant afghan, a été recruté en qualité d'interprète en Afghanistan par les forces armées étrangères stationnées en Afghanistan en 2010 puis directement par l'armée française à partir du 28 août 2011. Le 20 septembre 2012, son contrat n'a pas été renouvelé à la suite d'indices concordants démontrant que l'intéressé était en lien avec les insurgés afghans. Par la présente requête, il demande au tribunal d'annuler la décision implicite par laquelle la ministre des armées a rejeté sa demande du 3 août 2017 tendant au bénéfice de la protection fonctionnelle sur le fondement des dispositions de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 précitée.

2. En premier lieu, la requête de M. B tendant à l'annulation de la décision implicite par laquelle la ministre des armées a rejeté sa demande du 3 août 2017 tendant au bénéfice de la protection fonctionnelle sur le fondement des dispositions de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983, doit être regardée comme dirigée contre la décision explicite du

28 mars 2019 par laquelle la ministre des armées a confirmé ce refus.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / () / 6° Refusent un avantage dont l'attribution constitue un droit pour les personnes qui remplissent les conditions légales pour l'obtenir () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. " Aux termes de l'article L. 232-4 de ce code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. () ".

4. Ainsi qu'il a été dit au point 2, la décision du 28 mars 2019 de la ministre des armées s'est substituée à la décision implicite initialement opposée à M. B. Dans ces conditions, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision implicite de rejet de la demande de protection fonctionnelle ne peut qu'être écarté. Enfin, à supposer même que le moyen tiré du défaut de motivation soit soulevé à l'encontre de la décision du 28 mars 2019, celle-ci évoque l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 et indique les raisons pour lesquelles le requérant ne remplit pas les conditions pour bénéficier de la protection fonctionnelle de l'Etat français. Elle comporte ainsi l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré du défaut de motivation de la décision attaquée ne peut qu'être écarté.

5. En second lieu, aux termes du IV de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, () les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté () ".

6. Il résulte d'un principe général du droit que, lorsqu'un agent public est mis en cause par un tiers à raison de ses fonctions, il incombe à la collectivité dont il dépend de le couvrir des condamnations civiles prononcées contre lui, dans la mesure où une faute personnelle détachable du service ne lui est pas imputable, de lui accorder sa protection dans le cas où il fait l'objet de poursuites pénales, sauf s'il a commis une faute personnelle, et, à moins qu'un motif d'intérêt général ne s'y oppose, de le protéger contre les menaces, violences, voies de fait, injures, diffamations ou outrages dont il est l'objet. Ce principe général du droit s'étend à toute personne à laquelle la qualité de collaborateur occasionnel du service public est reconnue. Ce principe général du droit s'étend aux agents non-titulaires de l'Etat recrutés à l'étranger, alors même que leur contrat est soumis au droit local. La juridiction administrative est compétente pour connaître des recours contre les décisions des autorités de l'Etat refusant aux intéressés le bénéfice de cette protection.

7. Pour justifier le refus d'octroi de la protection fonctionnelle, la décision attaquée se fonde sur le motif tiré de ce que dans le cadre de l'examen de sa demande, une enquête a été diligentée afin de s'assurer que l'entrée et le séjour de M. B sur le territoire français ne présentaient aucun risque pour l'ordre et la sécurité publics et sur la circonstance qu'il ressort des éléments recueillis dans le cadre de cette enquête et couverts par le secret de la défense nationale, que des impératifs de préservation de l'ordre et de la sécurité publique s'opposent à ce que la protection fonctionnelle afin d'obtenir un visa pour la France soit accordée à M. B. A cet égard, la ministre produit une " note blanche " qui indique que l'intéressé entretient des liens probables avec l'insurrection et que " les investigations menées en 2012 font apparaitre des contacts téléphoniques de l'intéressé avec un chef insurgé, un soldat de l'armée afghane en lien avec l'insurrection et un interprète licencié pour intégrisme religieux ". Ces éléments, qui ne sont pas contestés par le requérant, sont de nature à démontrer qu'il existe de fortes présomptions que M. B ait entretenu des liens avec l'insurrection afghane. Dans ces conditions, la ministre des armées est fondée à invoquer un motif d'intérêt général pour refuser l'octroi de la protection fonctionnelle au requérant. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 doit être écarté. Pour les mêmes raisons, les moyens tirés de la méconnaissance des articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme doivent également être écartés.

8. Il résulte ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 30 juin 2022, à laquelle siégeaient :

M. Duchon-Doris, président,

M. Rebellato, premier conseiller,

M. Hélard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 13 juillet 2022.

Le rapporteur,

J. REBELLATO

Le président,

J.-C. DUCHON-DORIS

La greffière,

S. PORRINAS

La République mande et ordonne au ministre des armées, en ce qui le concerne et à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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