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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2006515

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2006515

vendredi 17 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2006515
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET ANNE BOST AVOCAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 10 avril 2020, la présidente du tribunal administratif de Melun a transmis au tribunal le dossier de la requête de M. B.

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 17 avril 2020, le 14 décembre 2021, le 15 février 2022, le 10 mars 2022, le 27 avril 2022, le 29 mai 2022, le 5 juillet 2022, le 5 juillet 2022 et le 31 août 2022, M. A B doit être regardé comme demandant au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 2 janvier 2020 par laquelle la société Orange a refusé de reconnaître imputable au service sa mise à la retraite pour invalidité ;

2°) d'enjoindre à la société Orange de procéder à une nouvelle liquidation de ses droits à pension de retraite et de lui verser les sommes dues correspondantes.

Il soutient que :

- la décision litigieuse du 2 janvier 2020 est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle a été prise au regard d'un avis de la commission de réforme du 19 décembre 2019 rendu en l'absence des représentants du personnel,

- son invalidité est imputable au service dès lors qu'il a été victime de faits de harcèlement moral qui ont d'ailleurs justifié son placement en congés de maladie. A cet égard, il a notamment été privé d'une affectation conforme à son grade pendant de longues années, de toute évolution professionnelle et de toute formation professionnelle.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 6 septembre 2021, le 14 janvier 2022 et le

5 juillet 2022, la société Orange, représentée par Me Bost, conclut au rejet de la requête et à la condamnation de M. B à lui verser la somme de 2 000 euros en application de

l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés,

- il a été donné des suites favorables à ses demandes de communication de documents.

Par un courrier en date du 28 novembre 2022, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de de la méconnaissance du champ d'application de la loi, en raison de l'application par la décision litigieuse du 2 janvier 2020 des dispositions de l'article 21 bis de la loi n° 83-634 du

13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires à un fonctionnaire dont la pathologie a été diagnostiquée et les droits en matière d'imputabilité au service constitués avant l'entrée en vigueur le 23 février 2019 du décret n°2019-122 du 21 février 2019, et de ce que le tribunal était susceptible de substituer d'office aux dispositions précitées celles de l'article 34 de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat, dans sa rédaction applicable, combinées à celles de l'article 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite.

Une réponse à ce moyen d'ordre public a été présenté par M. B le 12 décembre 2022 et a été communiquée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des pensions civiles et militaires,

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983,

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984,

- l'ordonnance n° 2017-53 du 19 janvier 2017,

- le décret n°86-442 du 14 mars 1986,

- le décret n° 96-1174 du 27 décembre 1996,

- le décret n° 2019-122 du 21 février 2019,

- le décret du 4 février 2014 relatif à la création du comité médical et de la commission de réforme nationale de la société anonyme Orange,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique,

- et les observations de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, né le 16 août 1953 et recruté en qualité de fonctionnaire des postes et télécommunication depuis le 9 janvier 1975, était en dernier lieu affecté dans les effectifs de la société anonyme Orange, venue aux droits et obligations de France Télécom. Il a sollicité par un courrier du 30 septembre 2019 sa mise à la retraite pour invalidité à compter du 1er octobre 2019. La commission de réforme nationale de la société anonyme Orange a, lors de sa réunion du

19 décembre 2019, émis l'avis qu'il y avait lieu de faire droit à la demande de M. B de mise à la retraite pour invalidité compte-tenu de son inaptitude définitive au travail mais qu'en revanche, ladite inaptitude n'était pas imputable au service. Par une décision du 2 janvier 2022, la société Orange a décidé de suivre cet avis. Par la présente requête et dans le dernier état de ses écritures, M. B doit être regardé comme demandant au tribunal d'annuler cette décision du 2 janvier 2022 en tant qu'elle refuse de reconnaître imputable au service sa mise à la retraite pour invalidité.

Sur le cadre juridique applicable :

2. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

3. Aux termes de l'article 34 de la loi du 11 janvier 1984 susvisée, dans sa rédaction applicable au litige : " Le fonctionnaire en activité a droit : [] / 2° A des congés de maladie dont la durée totale peut atteindre un an pendant une période de douze mois consécutifs en cas de maladie dûment constatée mettant l'intéressé dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions. Celui-ci conserve alors l'intégralité de son traitement pendant une durée de trois mois ; ce traitement est réduit de moitié pendant les neuf mois suivants. Le fonctionnaire conserve, en outre, ses droits à la totalité du supplément familial de traitement et de l'indemnité de résidence. Le bénéfice de ces dispositions est subordonné à la transmission par le fonctionnaire, à son administration, de l'avis d'arrêt de travail justifiant du bien-fondé du congé de maladie, dans un délai et selon les sanctions prévues en application de l'article 35. / Toutefois, si la maladie provient de l'une des causes exceptionnelles prévues à l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite ou d'un accident survenu dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions, le fonctionnaire conserve l'intégralité de son traitement jusqu'à ce qu'il soit en état de reprendre son service ou jusqu'à mise à la retraite. Il a droit, en outre, au remboursement des honoraires médicaux et des frais directement entraînés par la maladie ou l'accident []. ". L'article 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite dispose : " Le fonctionnaire civil qui se trouve dans l'incapacité permanente de continuer ses fonctions en raison d'infirmités résultant () de maladie contractées ou aggravées () en service () peut être radié des cadres par anticipation () ".

4. Aux termes de l'article 21 bis de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983, créé par

l'article 10 de l'ordonnance n° 2017-53 du 19 janvier 2017, en vigueur depuis le 21 janvier 2017, et désormais codifié à l'article L. 822-20 du code général de la fonction publique : " I. Le fonctionnaire en activité a droit à un congé pour invalidité temporaire imputable au service lorsque son incapacité temporaire de travail est consécutive à un accident reconnu imputable au service, à un accident de trajet ou à une maladie contractée en service définis aux II, III et IV du présent article. Ces définitions ne sont pas applicables au régime de réparation de l'incapacité permanente du fonctionnaire. () / IV. -Est présumée imputable au service toute maladie désignée par les tableaux de maladies professionnelles mentionnés aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale et contractée dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice par le fonctionnaire de ses fonctions dans les conditions mentionnées à ce tableau. () / Peut également être reconnue imputable au service une maladie non désignée dans les tableaux de maladies professionnelles mentionnés aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale lorsque le fonctionnaire ou ses ayants droit établissent qu'elle est essentiellement et directement causée par l'exercice des fonctions et qu'elle entraîne une incapacité permanente à un taux déterminé et évalué dans les conditions prévues par décret en Conseil d'Etat ".

5. L'application des dispositions de l'article 21 bis de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 résultant de l'ordonnance du 19 janvier 2017 étant manifestement impossible en l'absence d'un texte réglementaire fixant notamment les conditions de procédure applicables à l'octroi du nouveau congé pour invalidité temporaire imputable au service, ces dispositions ne sont donc entrées en vigueur, en tant qu'elles s'appliquent à la fonction publique d'Etat, qu'à la date d'entrée en vigueur, le 23 février 2019, du décret n°2019-122 du 21 février 2019, décret par lequel le pouvoir réglementaire a pris les dispositions réglementaires nécessaires pour cette fonction publique et dont l'intervention était, au demeurant, prévue, sous forme de décret en Conseil d'Etat, par le VI de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 résultant de l'article 10 de l'ordonnance du 19 janvier 2017. Il en résulte que les dispositions de l'article 34 de la loi du 26 janvier 1984 dans leur rédaction antérieure à celle résultant de l'ordonnance du 19 janvier 2017, combinées à celles de l'article 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite, sont demeurées applicables jusqu'à l'entrée en vigueur du décret du 21 février 2019.

6. En outre, dès lors que les droits des agents en matière d'accident de service et de maladie professionnelle sont réputés constitués à la date à laquelle l'accident est intervenu ou la maladie a été diagnostiquée, la situation de M. B, dont la dépression a été diagnostiquée avant le 21 février 2019, était exclusivement régie par les conditions de forme prévues avant l'entrée en vigueur des dispositions législatives relatives au nouveau congé pour invalidité temporaire imputable au service.

7. En l'espèce, il ressort des motifs de la décision attaquée que la société Orange s'est fondée sur l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 résultant de l'article 10 de l'ordonnance du 19 janvier 2017 pour refuser de reconnaître l'imputabilité au service de la mise à la retraite de

M. B pour invalidité. Il résulte de ce qui vient d'être dit aux points 3 à 6 que la décision attaquée ne pouvait trouver son fondement dans ces dispositions. Toutefois, le pouvoir d'appréciation dont dispose l'autorité administrative en vertu des dispositions de l'article 34 de la loi du 11 janvier 1984 alors applicables est le même que celui dont l'investissent les dispositions de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983. Les garanties dont sont assortis ces textes sont similaires dès lors notamment que tous deux prévoient l'intervention préalable pour avis de la commission de réforme compétente, dans les formes et selon les formalités requises par le décret du 14 mars 1986 susvisé. Dans ces conditions, et ainsi qu'en ont été informées les parties, il y a lieu de substituer ces dispositions à la base légale retenue par la société Orange dans sa décision litigieuse du 2 janvier 2020.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction de M. B :

8. En premier lieu, aux termes de l'article 1er du décret du 4 février 2014 relatif à la création du comité médical national et de la commission de réforme nationale de la société anonyme Orange : " Il est institué au sein de la société anonyme Orange un comité médical national dont la composition, le fonctionnement et les attributions sont identiques à ceux du comité médical prévus par l'article 5 du décret du 14 mars 1986 susvisé () ". Son article 2 dispose : " Il est institué au sein de la société anonyme Orange une commission de réforme nationale qui exerce les fonctions des commissions de réforme prévues à l'article 10 du décret du 14 mars 1986 susvisé. / Cette commission est composée de : / 1° Deux représentants d'Orange, dont le président, désignés par le président du conseil d'administration d'Orange ; / 2° Deux représentants du personnel de France Télécom appartenant au même grade ou, à défaut, au même corps que l'intéressé, désignés par les représentants du personnel, titulaires et suppléants, de la commission administrative paritaire dont relève le fonctionnaire ; / 3° Les membres du comité médical prévu à l'article 5 du décret du 14 mars 1986 susvisé. ". Enfin, l'article 19 du décret du 14 mars 1986 susvisé, dans ses dispositions alors applicables, indique que : " La commission de réforme ne peut délibérer valablement que si la majorité absolue des membres en exercice assiste à la séance ; un praticien de médecine générale ou le spécialiste compétent pour l'affection considérée doit participer à la délibération. ".

9. Il résulte de l'ensemble de ces dispositions que la commission de réforme nationale de la société Orange peut valablement délibérer en l'absence des représentants du personnel dès lors que la majorité absolue de ses membres en exercice assiste à sa séance. Il ressort des pièces du dossier que cette règle de quorum a été respectée lors de la réunion du 19 décembre 2020 au cours de laquelle cette commission a examiné la demande de placement à la retraite pour invalidité de M. B. Ce dernier n'est donc pas fondé à soutenir que la décision litigieuse du

2 janvier 2020 aurait été prise à l'issue d'une procédure irrégulière.

10. En second lieu, une maladie contractée par un fonctionnaire, ou son aggravation, doit être regardée comme imputable au service si elle présente un lien direct avec l'exercice des fonctions ou avec des conditions de travail de nature à susciter le développement de la maladie en cause, sauf à ce qu'un fait personnel de l'agent ou toute autre circonstance particulière conduisent à détacher la survenance ou l'aggravation de la maladie du service.

11. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. B a été reconnu définitivement inapte au travail et justifiait ainsi d'une mise à la retraite pour invalidité en raison d'une dépression. L'intéressé fait valoir que, contrairement à ce qu'a estimé la commission de réforme le 19 décembre 2019 et par suite la société Orange dans sa décision du 2 janvier 2020, cette pathologie présenterait un lien avec ses fonctions dès lors qu'il a été victime de faits de harcèlement moral qui ont d'ailleurs justifié son placement en congés de maladie et qu'à cet égard, il a notamment été privé d'une affectation conforme à son grade pendant de longues années, de toute évolution professionnelle et de toute formation professionnelle. Toutefois, alors que le requérant a eu accès en cours de procédure à l'intégralité de son dossier administratif et de son dossier médical détenu par la médecine du travail, il n'a apporté aucun élément circonstancié sur ses conditions de travail et n'a ainsi pas soumis au présent tribunal d'éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement moral. A cet égard, les développements du requérant faisant état, de manière très générale, de la politique de réorganisation et de management mise en œuvre à partir de 2006 au sein de la société France Télécom et intitulée " NExT " ne sont pas de nature à démontrer que le requérant aurait subi personnellement des pressions, et ce d'autant plus que M. B fait valoir avoir souffert de dépression dès le début de l'année 2005, soit avant même la mise en œuvre de " NExT ". De même, aucune pièce au dossier ne permet de faire présumer que l'intéressé aurait fait l'objet d'un traitement susceptible de constituer un harcèlement moral du seul fait qu'il avait obtenu du juge administratif, le 13 décembre 1999, l'annulation de sa notation pour 1992. Par ailleurs, la société Orange fait valoir qu'aucun des nombreux congés de maladie dont a bénéficié M. B entre 2005 et 2019 n'ont été reconnus imputables au service, sans que le requérant ne les ait alors contestés. Aucune des pièces médicales jointes par le requérant à son mémoire du 14 décembre 2021 ne concluent enfin clairement à l'imputabilité même partielle de sa dépression à ses conditions de travail. Un expert judiciaire qualifié en psychiatrie et psychothérapie avait au contraire estimé le 23 janvier 2006, après examen de l'intéressé, que M. B présentait une " personnalité sensitive avec attitude d'opposition " et qu'en cas d'octroi d'un congé de longue maladie, celui-ci ne pourrait pas être reconnu imputable au service. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier que la société Orange aurait commis une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions des articles 34 de la loi du 11 janvier 1984 et 27 du code des pensions civiles et militaires en refusant de reconnaître imputable au service la mise à la retraite de M. B pour invalidité.

12. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais de l'instance :

13. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par la société Orange sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la société Orange au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la société Orange.

Délibéré après l'audience du 3 février 2023, à laquelle siégeaient :

M. Laloye, président,

M. Le Broussois, premier conseiller,

M. Thulard, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 février 2023.

Le rapporteur,

V. C

Le président,

P. LaloyeLe greffier,

A. Lemieux

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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