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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2006801

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2006801

mardi 29 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2006801
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3e Section - 3e Chambre
Avocat requérantLEKEUFACK

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés respectivement les 28 avril 2020 et 11 octobre 2022, Mme C A, représentée par Me Lekeufack, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 2 juin 2020 par lequel le préfet de police, d'une part, lui a retiré ses titres de séjour valables du 19 septembre 2012 au 18 septembre 2013, du 19 septembre 2013 au 18 septembre 2014 et du 24 novembre 2014 au 23 novembre 2015 pour fraude et, d'autre part, a refusé de lui délivrer une carte de résident, l'a obligée à quitter le territoire français et a fixé le pays d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet de police de lui délivrer une carte de résident de 10 ans et subsidiairement une carte de séjour parent d'enfant français, ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation, et de lui délivrer, durant cet examen, une autorisation provisoire de séjour dans un délai de 15 jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme A soutient que :

S'agissant de la décision de refus de renouvellement de titre de séjour :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en l'absence d'examen particulier de sa situation par le préfet ;

- elle méconnaît l'article L. 314-9 2° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention de New York relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant des décisions de retrait de titre de séjour :

- elles méconnaissent l'article L. 313-11 6° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que la fraude n'est pas établie ;

S'agissant de la décision d'obligation de quitter le territoire français :

- elle a été prise par une autorité incompétente pour en connaître ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise sur le fondement d'une décision illégale portant refus d'un titre de séjour ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention de New York relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 octobre 2022, le préfet de police conclut au non-lieu à statuer.

Il fait valoir que, postérieurement à l'introduction de la requête, ses services ont décidé de convoquer Mme A le 21 octobre 2022.

La clôture d'instruction a été fixée au 12 octobre 2022 par une ordonnance du 30 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme D a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante camerounaise, née le 31 janvier 1975, a demandé la délivrance d'une carte de résident sur le fondement de l'article L. 314-9 2° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le dernier récépissé qu'elle a reçu, son précédent titre de séjour ayant expiré le 23 novembre 2015, était valable jusqu'au 10 mars 2020. Dans sa requête, Mme A demandait l'annulation de la décision de refus du titre de séjour révélée par la délivrance de ce dernier récépissé. Par un arrêté du 2 juin 2020, le préfet de police a finalement rejeté sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français et a fixé le pays d'éloignement. Il lui a également retiré, par le même arrêté, ses titres de séjour valables du 19 septembre 2012 au 18 septembre 2013, du 19 septembre 2013 au 18 septembre 2014 et du 24 novembre 2014 au 23 novembre 2015. Cet arrêté doit être regardé comme se substituant à la décision implicite attaquée dans la requête. Dans le dernier état de ses écritures, Mme A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'exception de non-lieu à statuer opposée par le préfet de police :

2. Le préfet de police oppose une exception de non-lieu à statuer au motif qu'il a convoqué Mme A le 21 octobre 2022 pour examiner sa demande. Toutefois, une simple convocation ne constitue pas une décision et l'arrêté attaqué du 2 juin 2020 a produit des effets. La requête n'a ainsi pas perdu son objet. Dans ces conditions, l'exception de non-lieu opposée en défense doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les décisions de retrait de titres de séjour :

3. Aux termes de l'article L. 314-9 en vigueur à la date de la décision attaquée, du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La carte de résident peut être accordée : ()/2° A l'étranger qui est père ou mère d'un enfant français résidant en France et titulaire depuis au moins trois années de la carte de séjour temporaire mentionnée au 6° de l'article L. 313-11, sous réserve qu'il remplisse encore les conditions prévues pour l'obtention de cette carte de séjour temporaire et qu'il ne vive pas en état de polygamie. () ". Aux termes de l'article L. 313-11 du même code : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " est délivrée de plein droit : () 6 A l'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à la condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, sans que la condition prévue à l'article L. 311-7 soit exigée () ". Aux termes de l'article L. 623-1 du même code : " Le fait de contracter un mariage ou de reconnaître un enfant aux seules fins d'obtenir, ou de faire obtenir, un titre de séjour ou le bénéfice d'une protection contre l'éloignement, ou aux seules fins d'acquérir, ou de faire acquérir, la nationalité française est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 15 000 euros d'amende (). / Ces mêmes peines sont applicables en cas d'organisation ou de tentative d'organisation d'un mariage ou d'une reconnaissance d'enfant aux mêmes fins () ".

4. Si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas pour la mise en œuvre des dispositions du 6° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui n'ont pas entendu écarter l'application des principes ci-dessus rappelés. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre de séjour présentée sur le fondement du 6° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte de séjour temporaire sollicitée par la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français.

5. Il ressort des pièces du dossier que l'enfant de Mme A, né à Paris le 2 août 2011, a été reconnu le 26 juillet 2011, par M. B, ressortissant français. L'enfant a ainsi la nationalité française. Le préfet de police, pour retirer à la requérante ses titres de séjour et refuser de lui délivrer d'une carte de résident sur le fondement de l'article L. 314-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, soutient que ladite reconnaissance de paternité a eu pour but exclusif de permettre à Mme A d'obtenir de manière frauduleuse un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français. Toutefois, le préfet de police se prévaut seulement de l'absence de vie commune entre les parents, de l'absence de participation du père à l'entretien et à l'éducation de l'enfant et de la circonstance que M. B a reconnu au moins deux autres enfants, nés en France, d'une même mère étrangère. Il fait également valoir qu'une enquête diligentée par les services de police a permis d'établir que l'identité de M. B est revendiquée par deux hommes et que l'un d'eux s'estime victime d'une usurpation d'identité et n'a jamais reconnu l'enfant. Il indique que le procureur de la République de Paris a été saisi de cette fraude mais ne fournit aucun élément sur les suites données à cette affaire. L'ensemble de ces éléments ne suffisent cependant pas, à eux seuls, à établir le caractère frauduleux de ladite reconnaissance de paternité. Ainsi, la requérante est fondée à soutenir que le préfet de police ne pouvait légalement ni lui retirer les titres de séjour temporaires obtenus sur le fondement du 6° de l'article L. 313-11 ni refuser de lui délivrer une carte de résident sur le fondement du 2° de l'article L. 314-9.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

6. Eu égard au motif d'annulation, il y a seulement lieu, dans les circonstances de l'espèce en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de police de réexaminer la situation de Mme A dans un délai de trois mois à compter de la date de notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

7. Il y a lieu de mettre à la charge de l'État, partie perdante, le versement d'une somme de 1 000 euros à Mme A, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 2 juin 2020 par lequel le préfet de police a, d'une part, retiré à Mme A ses titres de séjour valables du 19 septembre 2012 au 18 septembre 2013, du

19 septembre 2013 au 18 septembre 2014 et du 24 novembre 2014 au 23 novembre 2015 et, d'autre part, a refusé de lui délivrer une carte de résident, l'a obligée à quitter le territoire français et a fixé le pays d'éloignement, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de police de réexaminer la situation de Mme A dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera une somme de 1 000 (mille) euros à Mme A, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié Mme C A et au préfet de police.

Délibéré après l'audience du 15 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

- Mme Hermann Jager, présidente ;

- Mme Beugelmans-Lagane, première conseillère ;

- Mme Renvoise, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 novembre 2022 .

La rapporteure,

N. D

La présidente,

V. HERMANN JAGER

Le greffier,

Y. FADEL

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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