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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2006915

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2006915

mercredi 30 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2006915
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5e Section - 3e Chambre
Avocat requérantCABINET ARENTS, TRENNEC (SCP)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés le 4 mai 2020 et les 28 février et

26 septembre 2022, M. H B, représenté par Me Trennec, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision portant refus de mutation à La Réunion au titre du mouvement 2020 ;

2°) d'annuler les décisions portant mutation de M. O K, de M. I D, de M. M G, de M. F A, de M. E J et de M. N C ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de procéder à sa mutation à La Réunion et de réaffecter les fonctionnaires dont la mutation est annulée dans leur administration d'origine dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- les décisions faisant droit aux demandes de mutations des fonctionnaires n'ont pas été signées et ne comportent ni le prénom, ni le nom de leur auteur ;

- elles sont entachées d'incompétence dès lors qu'elles ont été prises par des autorités non identifiables ;

- sa demande de mutation présentée au titre du rapprochement de conjoint était prioritaire au regard de l'article 60 de la loi du 11 janvier 1984 ;

- le centre de ses intérêts moraux et matériels se situe à La Réunion ;

- elle méconnaît le principe d'égalité devant la loi ;

- il bénéficiait de plus de points que ses collègues pour obtenir une mutation à La Réunion ;

- le seul motif tiré de ce qu'il serait en situation d'invalidité temporaire imputable au service est entaché d'erreur de droit et d'erreur de fait ;

- la circulaire DGPN du 3 avril 2018 est entachée d'illégalité dès lors que le fonctionnaire en situation d'invalidité temporaire ou en maladie doit être regardé comme en position d'activité et impose des conditions plus restrictives que celles prévues par les dispositions de l'article 60 de la loi du 11 janvier 1984 ;

- les dossiers des fonctionnaires ayant fait l'objet des décisions de mutation n'ont pas fait l'objet d'un examen individuel ;

- l'article 85 de la loi du 28 février 2017 a été méconnu ;

- les décisions attaquées sont entachées d'erreurs manifestes d'appréciation dès lors qu'il disposait de davantage de points et de mérites que l'ensemble de ses collègues mutés, lesquels n'ont pas sollicité leur mutation au titre du rapprochement de conjoint.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 février 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les conclusions de la requête de M. B, dirigées contre la décision implicite rejetant sa demande de mutation, sont tardives, et donc irrecevables ;

- ses conclusions dirigées contre le télégramme du 26 mars 2020 sont irrecevables dès lors que ce document ne fixe que la liste des fonctionnaires dont la demande de mutation a fait l'objet d'un avis favorable lors des travaux préparatoires et ne présentait qu'un caractère informatif ;

- ses conclusions dirigées contre les décisions individuelles de mutation au titre de l'année 2020 sont irrecevables dès lors que sa requête n'est pas accompagnée desdites décisions ;

- les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Cette requête et ces mémoires ont été communiqués à M. O K, à M. I D, à M. M G, à M. F A, à M. E J et à M. N C, qui n'ont pas produit d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat ;

- la loi n° 2017-256 du 28 février 2017 de programmation relative à l'égalité réelle outre-mer et portant autres dispositions en matière sociale et économique ;

- le décret n° 95-654 du 9 mai 1995 fixant les dispositions communes applicables aux fonctionnaires actifs des services de la police nationale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Sueur, greffière d'audience :

- le rapport de M. L,

- et les conclusions de M. Lamy, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. H B, gardien de la paix, affecté à la compagnie républicaine de sécurité autoroutière Est-Ile-de-France, a sollicité, le 8 novembre 2019, dans le cadre du mouvement de mutation outre-mer au titre de l'année 2020, sa mutation à La Réunion. Le ministre de l'intérieur a diffusé, par un télégramme du 26 mars 2020, la liste des gardiens de la paix mutés notamment à La Réunion. Sa candidature n'ayant pas été retenue, M. B demande au tribunal l'annulation de la décision implicite par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté sa demande de mutation ainsi que les décisions portant mutation de M. K, de M. D, de M. G, de M. A, de M. J et de M. C.

Sur les fins de non-recevoir opposées en défense par le ministre de l'intérieur :

2. En premier lieu, d'une part, aux termes du premier alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / () ". Aux termes de l'article R. 421-2 du même code : " Sauf disposition législative ou réglementaire contraire, dans les cas où le silence gardé par l'autorité administrative sur une demande vaut décision de rejet, l'intéressé dispose, pour former un recours, d'un délai de deux mois à compter de la date à laquelle est née une décision implicite de rejet. Toutefois, lorsqu'une décision explicite de rejet intervient avant l'expiration de cette période, elle fait à nouveau courir le délai de recours. ". Aux termes de l'article R. 421-5 de ce code : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision. ". Ces dernières dispositions ne régissent pas l'opposabilité des délais de recours contre les décisions implicites de rejet, qui, par définition, ne font l'objet d'aucune notification.

3. D'autre part, en vertu des dispositions de l'article L. 112-2 du code des relations entre le public et l'administration, la règle énoncée au premier alinéa de l'article L. 112-6 du même code, selon laquelle les délais de recours contentieux ne sont pas opposables à l'auteur d'une demande, y compris d'un recours gracieux ou hiérarchique, lorsque l'accusé de réception prévu à l'article L. 112-3 du même code ne lui a pas été transmis ou ne comporte pas les indications exigées par l'article R. 112-5 de ce code, n'est pas applicable dans les relations entre l'administration et ses agents. Aucune autre disposition législative ou réglementaire non plus qu'aucun principe ne subordonne par ailleurs l'opposabilité du délai de recours contre une décision implicite de rejet d'une demande adressée par un fonctionnaire ou un agent public en cette qualité à son administration à la délivrance par celle-ci à l'intéressé d'informations sur ce délai.

4. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que, le 8 novembre 2019, M. B a demandé à participer au mouvement de mutation outre-mer des gardiens de la paix au titre de l'année 2020. Si l'administration a gardé le silence sur cette demande pendant plus de deux mois, il ressort des pièces du dossier que, le 26 mars 2020, le ministre de l'intérieur a diffusé la liste des fonctionnaires mutés à La Réunion par télégramme. Si, ainsi que le fait valoir le ministre de l'intérieur, ce télégramme n'avait vocation qu'à informer des demandes de mutation ayant reçu un avis favorable à la suite de la commission préparatoire par une diffusion à l'ensemble des directions d'emploi et services concernés de la police nationale et que cette liste a ensuite été définitivement arrêtée par un arrêté ministériel, il est constant que ce n'est qu'à la suite de la diffusion dudit télégramme que la décision rejetant la demande de mutation de M. B a été révélée. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de ce que les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite rejetant sa demande de mutation présentées par M. B dans le cadre de sa requête enregistrée le 4 mai 2020 seraient tardives, ne peut qu'être écartée.

5. En deuxième lieu, contrairement à ce que fait valoir le ministre de l'intérieur et ainsi qu'il a été dit au point précédent, la requête de M. B doit être regardée comme dirigée, non pas contre le télégramme du 26 mars 2020 par lequel les fonctionnaires ont été informés des candidatures retenues pour une mutation outre-mer, mais contre le tableau de mutation desdits fonctionnaires à La Réunion, révélés par ce télégramme. Par ailleurs, le ministre de l'intérieur n'établit pas, ni même n'allègue que la mutation des agents concernés aurait fait l'objet d'une autre forme de publicité plus spécifique. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de l'irrecevabilité de la requête de M. B, en ce qu'elle serait dirigée contre le télégramme du

26 mars 2020, lequel ne constitue pas un acte faisant grief susceptible de recours, doit être écartée.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La requête doit, à peine d'irrecevabilité, être accompagnée, sauf impossibilité justifiée, de l'acte attaqué ou, dans le cas mentionné à l'article R. 421-2, de la pièce justifiant de la date de dépôt de la réclamation ".

7. Le ministre de l'intérieur fait valoir que le requérant ne produit pas les décisions contestées de mutation de M. K, de M. D, de M. G, de M. A, de M. J et de M. C. Toutefois, et alors, au demeurant, que M. B a, à l'occasion de son mémoire enregistré le 28 février 2022, produit ces arrêtés, il a également joint à sa requête le télégramme des services du ministère de l'intérieur du 26 mars 2020 comportant la liste des fonctionnaires de police mutés outre-mer. Ainsi, le ministre de l'intérieur n'établissant pas que la mutation des agents concernés aurait fait l'objet d'une autre forme de publicité plus spécifique, M. B doit être regardé comme ayant produit les décisions attaquées au sens des dispositions de l'article R. 412-1 du code de justice administrative. Dès lors, la fin de non-recevoir opposée par le ministre de l'intérieur et tirée du défaut de production des décisions de mutations contestées doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

8. Aux termes de l'article 60 de la loi du 11 janvier 1984 visée ci-dessus, dans sa rédaction alors en vigueur : " I. - L'autorité compétente procède aux mutations des fonctionnaires en tenant compte des besoins du service. / II. - Dans toute la mesure compatible avec le bon fonctionnement du service et sous réserve des priorités instituées à l'article 62 bis, les affectations prononcées tiennent compte des demandes formulées par les intéressés et de leur situation de famille. Priorité est donnée : / 1° Au fonctionnaire séparé de son conjoint pour des raisons professionnelles, ainsi qu'au fonctionnaire séparé pour des raisons professionnelles du partenaire avec lequel il est lié par un pacte civil de solidarité s'il produit la preuve qu'ils se soumettent à l'obligation d'imposition commune prévue par le code général des impôts ; / () / 4° Au fonctionnaire qui justifie du centre de ses intérêts matériels et moraux dans une des collectivités régies par les articles 73 et 74 de la Constitution ou en Nouvelle-Calédonie ; / () / IV. - Les décisions de mutation tiennent compte, dans des conditions prévues par décret en Conseil d'Etat, des lignes directrices de gestion en matière de mobilité prévues à l'article 18 de la présente loi. ".

9. D'une part, les dispositions précitées ne subordonnent la légalité des mutations prononcées lors de ces mouvements de mutation ni au respect d'un régime de priorité, ni à l'observation d'un barème de mutation, lequel, est purement indicatif. D'autre part, il résulte de ces dispositions que, lorsque dans le cadre d'un mouvement de mutation, un poste a été déclaré vacant, alors que des agents se sont portés candidats dans le cadre de ce mouvement, l'administration doit procéder à la comparaison des candidatures dont elle est saisie en fonction, d'une part, de l'intérêt du service et d'autre part, si celle-ci est invoquée, de la situation de famille des intéressés, appréciée compte tenu des priorités fixées par les dispositions de l'article 60 de la loi du 11 janvier 1984. L'administration doit également tenir compte de l'ancienneté dans le corps, de l'expérience professionnelle et du grade des candidats ainsi que des caractéristiques du poste à pourvoir.

10. Il ressort des pièces du dossier que M. B, gardien de la paix depuis le 1er mai 2006, était affecté à la compagnie républicaine de sécurité autoroutière Est-Ile-de-France depuis le 14 juin 2011, a obtenu, au titre des années 2015, 2016 et 2017, les notes de 5, 5 et 6 et était en situation de congé pour invalidité temporaire imputable au service à la suite d'une agression dont il a été victime le 17 janvier 2018.

11. Or, il ressort également des pièces du dossier que M. A, gardien de la paix depuis le 10 septembre 2007, était affecté à la compagnie républicaine de sécurité de Nice depuis le 1er janvier 2017 et a obtenu, au titre des années 2017 à 2020 les notes de 6 sur 7. Ainsi, si M. A bénéficiait d'une notation légèrement supérieure à celle de M. B et si le ministre de l'intérieur fait valoir qu'il a été promu au grade de brigadier postérieurement à la décision attaquée, il ressort de ce qui vient d'être dit qu'il justifiait d'une ancienneté dans les effectifs de la police nationale et sur sa dernière affection moins importante que celle de M. B qui, par ailleurs, avait formulé sa demande de mutation au titre du rapprochement de conjoints. Il suit de là que le ministre de l'intérieur, en préférant faire droit à la demande de mutation de M. A plutôt que celle de M. B, a entaché les décisions portant refus de mutation du requérant et portant mutation de M. A d'une erreur manifeste d'appréciation.

12. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la décision implicite par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté la demande de mutation de M. B et la décision portant mutation de M. F A, doivent être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Eu égard au motif d'annulation de la décision portant refus de mutation de M. B à La Réunion, le présent jugement implique nécessairement que le ministre de l'intérieur procède à la mutation de ce dernier dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

14. En outre, l'annulation de la décision portant mutation de M. A, n'implique pas, ainsi que le demande M. B, que le ministre de l'intérieur procède à sa réaffectation dans son poste d'origine, mais implique seulement qu'il soit affecté dans un poste permettant de régulariser sa situation administrative et d'y procéder après réexamen de sa situation, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non-compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions portant refus de mutation de M. B et portant mutation de de M. A au titre de l'année 2020 sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire droit à la demande de mutation de M. B au titre de l'année 2020 et de procéder au réexamen de la demande de la situation de M. A afin de le placer dans une situation régulière, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. H B, à M. O K, à M. I D, à M. M G, à M. F A, à M. E J et à M. N C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 16 novembre 2022 à laquelle siégeaient :

- M. Ladreyt, président,

- M. Gandolfi, premier conseiller,

- Mme Leravat, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 30 novembre 2022.

Le rapporteur,

G. L

Le président,

J-P. Ladreyt

La greffière,

L. Sueur

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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