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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2010493

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2010493

jeudi 7 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2010493
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6e Section - 3e Chambre
Avocat requérantPEZARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête et un mémoire, enregistrés sous le n°2010493, les 17 juillet 2020 et 10 mars 2021, Mme B C, représentée par Me Pezard, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler les décisions des 11 et 14 mai 2020 du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), portant suspension provisoire de fonctions ;

2°) de condamner l'OFII à lui verser la somme de 20 000 euros au titre de son préjudice moral ;

3°) de mettre à la charge de l'OFII une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- ses demandes d'entretien envoyées au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, au secrétaire général et au directeur des ressources humaines constituent des demandes indemnitaires préalables ayant lié le contentieux et rendant ses conclusions indemnitaires recevables ;

- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées de défaut de base légale en l'absence de faute grave ;

- elles sont entachées d'erreur de droit dès lors qu'elles méconnaissent l'appréciation souveraine et l'indépendance du médecin ;

- elles sont entachées d'erreur de fait ;

- elles sont entachées d'un détournement de procédure ;

- elles lui ont causé un préjudice moral au regard de sa réputation de médecin.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 14 janvier et 24 juin 2021, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de Mme C une somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les conclusions indemnitaires de Mme C sont irrecevables, faute d'avoir été précédées d'une demande préalable ;

- les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

II. Par une requête et un mémoire, enregistrés sous le n°2016550, les 9 octobre 2020 et 10 mars 2021, Mme B C, représentée par Me Pezard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 11 août 2020 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) l'a sanctionnée d'un blâme ;

2°) de condamner l'OFII à lui verser la somme de 20 000 euros au titre de son préjudice moral ;

3°) à titre subsidiaire, de surseoir à statuer dans l'attente du jugement statuant sur la requête en annulation de la décision du 11 mai 2020 prononçant sa suspension ;

4°) de mettre à la charge de l'OFII une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- ses demandes d'entretien envoyées au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, son secrétaire général et son directeur des ressources humaines constituent des demandes indemnitaires préalables ayant lié le contentieux et rendant ses conclusions indemnitaires recevables ;

- la décision du 11 août 2020 est entachée d'erreur de droit ;

- elle est entachée de disproportion ;

- elle lui a causé un préjudice moral au regard de sa réputation de médecin.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 14 janvier et 24 juin 2021, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de Mme C une somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les conclusions indemnitaires de Mme C sont irrecevables, faute d'avoir été précédées d'une demande préalable ;

- les conclusions aux fins d'attente de la décision du tribunal sur la suspension de Mme C sont irrecevables, faute d'avoir été précisées dans une requête distinctes ;

- les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code de la santé publique,

- le décret n° 86-83 du 17 janvier 1986 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels de l'Etat pris pour l'application des articles 7 et 7 bis de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de M. Abrahami, rapporteur public,

- les observations de Me Pezard, représentant Mme C,

- et les observations de Me Riquier pour le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C, titulaire d'un contrat à durée indéterminée conclu avec l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), en tant que médecin chargé de procéder au contrôle médical des migrants appelés à résider sur le territoire national, sur la base de vacations, est devenue médecin coordonnateur de la zone Île-de-France, par un avenant en date du 11 février 2019. A la suite de plusieurs avis médicaux rendus par Mme C selon lesquels les intéressés pouvaient voyager sans risque vers le pays de renvoi, le directeur général de l'OFII a décidé, le 11 mai 2020, de suspendre Mme C, à titre provisoire, pour une durée de quatre mois maximum. A la suite du refus de Mme C de signer le récépissé de remise en mains propres, une nouvelle décision a été prise le 14 mai 2020 par le directeur général de l'OFII et notifiée à l'intéressée par lettre recommandée avec accusé de réception. Par une décision du 11 août 2020, le directeur général de l'OFII a infligé un blâme à Mme C. La requérante doit être regardée comme demandant l'annulation des décisions des 11 mai, 14 mai et 11 août 2020.

Sur la jonction :

2. Les présentes requêtes, enregistrées sous les numéros 2010493 et 2016550, concernent les mêmes faits et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions aux fins d'annulation des décisions des 11 et 14 mai 2020 :

3. Aux termes de l'article 43 du décret du 17 janvier 1986 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels de l'Etat pris pour l'application des articles 7 et 7 bis de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat : " En cas de faute grave commise par un agent non titulaire, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, l'auteur de cette faute peut être suspendu par l'autorité définie à l'article 44. La durée de la suspension ne peut toutefois excéder celle du contrat. / L'agent non titulaire suspendu conserve sa rémunération et les prestations familiales obligatoires. Sauf en cas de poursuites pénales, l'agent ne peut être suspendu au-delà d'un délai de quatre mois. Si, à l'expiration de ce délai, aucune décision n'a été prise par l'autorité précitée, l'intéressé, sauf s'il fait l'objet de poursuites pénales, est rétabli dans ses fonctions ". Les faits invoqués qui constituent le fondement de la mesure de suspension de fonctions doivent présenter un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité.

4. Aux termes de l'article R. 4127-5 du code de la santé publique : " Le médecin ne peut aliéner son indépendance professionnelle sous quelque forme que ce soit. ". Aux termes de l'article R. 4127-95 du code de la santé publique : " Le fait pour un médecin d'être lié dans son exercice professionnel par un contrat () à une administration () ou tout autre organisme public ou privé n'enlève rien à ses devoirs professionnels et en particulier à ses obligations concernant le secret professionnel et l'indépendance de ses décisions. En aucune circonstance, le médecin ne peut accepter de limitation à son indépendance dans son exercice médical de la part de () l'organisme qui l'emploie. / Il doit toujours agir, en priorité dans l'intérêt de la santé publique et dans l'intérêt des personnes et de leur sécurité au sein des entreprises ou des collectivités où il exerce ".

5. Par des décisions des 11 et 14 mai 2020, le directeur général de l'OFII a suspendu Mme C de ses fonctions au motif qu'elle a établi, le 29 avril 2020, un avis médical mentionnant que l'étranger demandeur pouvait voyager sans risque vers son pays de renvoi, en dépit des instructions transmises par la directrice du service médical, par courriel du 9 avril 2020, demandant aux médecins de l'OFII de cocher systématiquement la case " non " concernant la capacité à voyager du demandeur, durant toute la période d'urgence sanitaire en France et jusqu'à nouvel ordre. Mme C soutient que les décisions du directeur général de l'OFII ont méconnu son appréciation souveraine et le principe de son indépendance professionnelle en qualité de médecin, en mettant en cause l'avis qu'elle a formulé au regard du dossier médical de l'étranger demandeur.

6. Il ressort des pièces du dossier que l'avis formulé le 29 avril 2020 par Mme C, dans le cadre des demandes de protection des étrangers contre l'éloignement, a été établi sur le fondement de pièces médicales qui lui étaient soumises, y compris pour la question de savoir, comme dans le cas d'espèce, si l'étranger pouvait voyager vers son pays d'origine sans risque de propagation du virus de la covid-19 et si, le cas échéant, il pouvait y bénéficier d'infrastructures de santé appropriées. En outre, cet avis ne présente, pour l'administration, qu'un caractère consultatif. Dans ces conditions, l'avis rendu par Mme C constituait un avis médical pour lequel elle pouvait se prévaloir de l'indépendance professionnelle mentionnée aux articles précités du code de la santé publique. Si l'OFII soutient, en défense, que les circonstances exceptionnelles dues à la crise sanitaire permettaient des aménagements aux règles habituelles, ces circonstances ne pouvaient, en tout état de cause, remettre en cause le principe de l'indépendance professionnelle des médecins. Mme C est, par suite, fondée à soutenir que les décisions des 11 et 14 mai 2020 sont entachées d'erreur de droit, dès lors que sa suspension est fondée sur l'avis médical rendu le 29 avril 2020, en méconnaissance de son indépendance professionnelle.

7. Il résulte de ce qui précède que les décisions du directeur général de l'OFII des 11 et 14 mai 2020 doivent être annulées.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 11 août 2020 :

8. La décision attaquée du directeur général de l'OFII, en date du 11 août 2020, retient qu'à la suite des consignes données le 9 avril 2020 par la directrice du service médical de l'OFII, selon lesquelles pendant toute la période d'urgence sanitaire, les avis réalisés pour les demandes de protection contre l'éloignement devaient systématiquement indiquer que l'intéressé n'est pas en mesure de voyager sans risque dans son pays d'origine, Mme C a rendu deux avis médicaux, les 29 avril et 7 mai 2020, dans lesquels elle retenait que l'étranger pouvait voyager sans risque vers son pays de renvoi. Elle retient également que, malgré la suspension provisoire de ses fonctions, décidée le 11 mai 2020, Mme C a continué d'exercer son activité.

9. Il résulte de ce qui a été dit au point 6, d'une part, qu'en sanctionnant Mme C pour un avis qui présentait un caractère médical et non administratif, le directeur général de l'OFII a méconnu l'indépendance professionnelle de Mme C en qualité de médecin, protégée par les articles R. 4127-5 et R. 4127-95 du code de la santé publique. D'autre part, si la décision du 11 août 2020 est également fondée sur la circonstance que Mme C a rendu deux avis médicaux supplémentaires malgré la suspension provisoire de ses fonctions, décidée le 11 mai 2020, ce seul élément ne peut suffire à justifier, sans l'entacher de disproportion, la sanction infligée à l'intéressée. Par suite, Mme C est également fondée à demander l'annulation de la décision du 11 août 2020.

Sur la recevabilité des conclusions indemnitaires :

10. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision () / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. ". La condition tenant à l'existence d'une décision de l'administration doit être regardée comme remplie si, à la date à laquelle le juge statue, l'administration a pris une décision, expresse ou implicite, sur une demande formée devant elle, régularisant ce faisant la requête.

11. Mme C n'établit pas, en se contentant de produire un courrier de son conseil au directeur général de l'OFII qui ne mentionne aucune demande indemnitaire, qu'elle avait adressé à l'OFII une demande indemnitaire préalable. Par suite, ses conclusions à titre indemnitaire doivent être regardées comme irrecevables et par suite rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que Mme C, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à l'OFII la somme réclamée au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration des 11 mai 2020, 14 mai 2020 et 11 août 2020 sont annulées.

Article 2 : Il est mis à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions de l'Office français de l'immigration et de l'intégration présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C et au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 23 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Versol, présidente,

M. Pény, premier conseiller,

M. Doan, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juillet 2022.

Le rapporteur,

R. A

La présidente,

F. Versol Le greffier,

A. Lemieux

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

2 - 2016550/6-3

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