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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2014516

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2014516

jeudi 20 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2014516
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6e Section - 3e Chambre
Avocat requérantCABINET ROTH PARTNERS (SELARL)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 septembre 2020, M. J G, Mme F K, M. B H et M. I H, représentés par Me Roth, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le Premier ministre a rejeté leur demande, formée le 12 novembre 2019, tendant à la réparation du préjudice subi par M. E G du fait des législations antisémites en vigueur sous l'Occupation ;

2°) d'enjoindre au Premier ministre de réexaminer leur demande dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée de méconnaissance du principe d'impartialité, dès lors que, d'une part, le commissaire du gouvernement a assisté au délibéré de la commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations, et que, d'autre part, l'un des membres de la commission a fait preuve d'une attitude délibérément hostile à l'égard du principal requérant lors de la séance plénière du 14 juin 2019 ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors qu'elle a retenu qu'il n'était pas établi que les indemnités perçues par M. E G aient généré des droits à pension et qu'elle a retenu que le préjudice résultant d'un manque à gagner lié à l'impossibilité de percevoir une pension n'était pas de nature à caractériser une spoliation de biens indemnisable au sens du décret du 10 septembre 1999 ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des droits de pension et de pension de réversion de M. et Mme G ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation relative à la non indemnisation du droit de présentation de la patientèle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation relative à la non indemnisation du logement de refuge ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation relative à la non-levée de la part réservée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 décembre 2021, le Premier ministre conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- le recours gracieux formé par M. G ne portant que sur la question du droit à pension, les autres conclusions présentées par les requérants sont irrecevables ;

- les moyens soulevés par les consorts G ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le décret n° 99-778 du 10 septembre 1999 instituant une commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations intervenues du fait des législations antisémites en vigueur pendant l'Occupation ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- et les conclusions de M. Abrahami, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. J G, Mme F K, M. B H et M. I H, ayants droit de M. E G, ont présenté le 6 octobre 2014 une demande d'indemnisation auprès de la commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations intervenues du fait des législations antisémites en vigueur pendant l'Occupation, au titre des spoliations subies par M. E G. Par une recommandation du 16 octobre 2015, la commission a recommandé que soient allouées aux ayants droit de M. E G une somme de 20 000 euros, au titre de la perte du droit de présentation de la patientèle, et une somme de 18 000 euros, au titre du mobilier non indemnisé par les autorités allemandes et de la perte d'un véhicule automobile. Le Premier ministre a suivi la recommandation de la commission. Les consorts G ayant saisi la commission d'une demande de réexamen, le 3 mai 2018, celle-ci a estimé, par une nouvelle recommandation du 14 juin 2019, que la demande était irrecevable, en ce qu'elle portait sur la perte de la patientèle et la demande d'indemnisation d'un logement de refuge, et elle a rejeté le surplus de la demande, tendant à l'indemnisation du " droit à pension " de M. E G. Le 12 novembre 2019, les requérants ont formé un recours gracieux auprès du Premier ministre, aux fins d'indemnisation de la non-perception de droits à pension et pension de réversion de M. E G et de son épouse. Une décision implicite de rejet est née le 12 janvier 2020.

2. Aux termes de l'article 1er du décret du 10 septembre 1999 instituant une commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations intervenues du fait des législations antisémites en vigueur pendant l'Occupation : " Il est institué auprès du Premier ministre une commission chargée d'examiner les demandes individuelles présentées par les victimes ou par leurs ayants droit pour la réparation des préjudices consécutifs aux spoliations de biens intervenues du fait des législations antisémites prises, pendant l'Occupation, tant par l'occupant que par les autorités de Vichy./ La commission est chargée de rechercher et de proposer les mesures de réparation, de restitution ou d'indemnisation appropriées ".

3. Le dispositif institué par ces dispositions aboutit, au terme d'une procédure de conciliation, à ce que la commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations intervenues du fait des législations antisémites en vigueur pendant l'Occupation recommande, le cas échéant, au Premier ministre de prendre une mesure de réparation, de restitution ou d'indemnisation. Les décisions prises par le Premier ministre sont susceptibles de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir. Elles peuvent être annulées notamment si elles sont entachées d'erreur de droit, d'erreur de fait, d'erreur manifeste d'appréciation ou de détournement de pouvoir. Elles doivent notamment permettre la restitution à leurs propriétaires ou aux ayants droit de ceux-ci des biens dont ils ont été, soit spoliés dans des conditions exorbitantes du droit commun, soit, s'il apparaît qu'ils ont subi des pressions ou violences et qu'un préjudice direct leur a été causé, privés par une transaction d'apparence légale, en contrepartie, le cas échéant, du remboursement de l'indemnisation qu'ils auraient précédemment perçue à ce titre. Dans le cas où cette restitution est impossible, ces biens ayant été détruits ou n'ayant pu être retrouvés, les propriétaires ou leurs ayants droit doivent en être indemnisés selon les règles particulières issues du décret du 10 septembre 1999.

4. En premier lieu, aux termes de l'article 3-2 du décret du 10 septembre 1999 : " Un commissaire du Gouvernement, nommé par arrêté du Premier ministre, est placé auprès de la commission. Il est suppléé par un ou plusieurs adjoints nommés dans les mêmes formes. / Le commissaire du Gouvernement reçoit copie des rapports établis par les rapporteurs à l'issue de l'instruction des dossiers, y compris ceux établis en application de l'article 1-3. Il peut formuler des observations écrites ou orales. Il assiste aux séances au cours desquelles les rapports sont examinés. Il assiste aux séances de la formation plénière et des formations restreintes de la commission, ainsi qu'à celles de la formation mentionnée à l'article 3-1, et peut présenter des observations, écrites ou orales, sur les demandes que ces formations examinent. "

5. D'une part, les requérants soutiennent que la décision litigieuse a méconnu le principe d'impartialité, dès lors que le commissaire du gouvernement a assisté au délibéré de la commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations. Toutefois, il ne résulte d'aucun principe ni d'aucune disposition que le commissaire du gouvernement mentionné à l'article 3-2 du décret précité ne pourrait, sans entacher l'avis de la commission d'impartialité, assister à son délibéré, alors que la commission ne constitue pas, au demeurant, une juridiction. D'autre part, si les requérants soutiennent que l'un des membres de la commission a fait preuve d'une attitude délibérément hostile à l'égard de M. J G et de son conseil, lors de la séance plénière du 14 juin 2019, ils ne l'établissent pas en se bornant à verser à l'appui de la requête la lettre adressée par le conseil de M. J G, le 15 juillet 2019, au président de la commission, aux termes de laquelle cette personne tournait ostensiblement le dos à M. J G et à son conseil pendant la séance et aurait manifesté bruyamment qu'il voterait contre la demande d'indemnisation, et alors, au demeurant, que le Premier ministre relève en défense, sans être contredit, que les prises de parole de M. G au cours de la séance étaient empreintes d'une grande virulence à l'égard de la commission et de plusieurs de ses membres. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du principe d'impartialité doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 1 du code des pensions civiles et militaires de retraite : " La pension est une allocation pécuniaire, personnelle et viagère accordée aux fonctionnaires (). ". Il résulte de ces dispositions qu'en raison du caractère personnel d'une pension de retraite, celle-ci constitue un revenu dû au titulaire du droit à pension qui en fait la demande.

7. Les requérants soutiennent que la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit, en l'absence d'indemnisation du manque à gagner subi par M. E G lié à l'impossibilité de percevoir une pension à partir de 1940 en tant que médecin du ministère de l'intérieur, puis, pour son épouse, de toucher une pension de réversion. Toutefois, le manque à gagner lié à l'impossibilité de percevoir une pension durant l'Occupation, assimilable à une perte de revenus, ne saurait être assimilé à une spoliation de biens indemnisable au sens des dispositions du décret du 10 septembre 1999. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit et celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

8. En troisième lieu, s'agissant de l'exercice d'une profession médicale libérale, l'indemnisation doit permettre de réparer l'impossibilité définitive d'exercer celle-ci résultant, notamment, de la fermeture définitive du cabinet médical, en prenant en compte l'ensemble des éléments corporels et incorporels, ces derniers incluant notamment la perte de la patientèle attachée à ce cabinet. En revanche, tant le manque à gagner lié à l'impossibilité pour le praticien d'exercer cette profession médicale dans son cabinet durant l'Occupation, que la diminution éventuelle de la valeur de la patientèle attachée à ce cabinet à la date de la reprise d'activité ne sauraient être assimilés à une spoliation de biens indemnisable.

9. Il ressort des pièces du dossier que la perte du droit de cession de la patientèle attachée au cabinet de M. E G a été incluse dans le montant global d'indemnisation, d'un montant de 38 000 euros, allouée en réparation du pillage de ses biens personnels et professionnels et de la perte de ce droit de cession. Si les requérants soutiennent que cette somme est insuffisante, ils n'apportent, en se bornant à contester les chiffrages retenus par la commission et à faire valoir la valeur actuelle d'une patientèle de cabinet médical, aucun élément sérieux de nature à remettre en cause l'évaluation qui a été faite de ce chef de préjudice. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

10. En quatrième lieu, les requérants font valoir que le mobilier du logement où M. E G avait trouvé refuge à Nice, après son départ de la zone occupée, a pu être pillé après son décès ou servir à dédommager l'hospice où M. E G est décédé. Toutefois, dès lors qu'à la date de son décès, le 24 avril 1945, la ville de Nice avait été libérée depuis plusieurs mois, les faits avancés, dont le caractère est au demeurant hypothétique, ne peuvent être regardés comme résultant de l'appréhension brutale ou frauduleuse d'un bien matériel au sens des dispositions du décret du 10 septembre 1999. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

11. En cinquième lieu, les requérants sollicitent la levée de la part réservée par la commission aux ayants droit de Mme D C, veuve de M. E G. Toutefois, ils n'établissent pas être eux-mêmes ayants droit de celle-ci. Par suite, le moyen doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée en défense, que la requête doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête des consorts G est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. J G, premier dénommé, pour l'ensemble des requérants, et à la Première ministre.

Délibéré après l'audience du 6 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Versol, présidente,

M. Pény, premier conseiller,

M. Doan, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 octobre 2022.

Le rapporteur,

R. A

La présidente,

F. Versol La greffière,

A. Cardon

La République mande et ordonne à la Première ministre, en ce qui la concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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