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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2016288

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2016288

vendredi 12 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2016288
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5e Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET BENOIT

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Sous le numéro 2016288/5-1 :

Par une requête enregistrée le 6 octobre 2020, Mme C B, représentée par Me Benoît, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 30 juillet 2020 par laquelle le général de division commandant la garde républicaine l'a informée de son inaptitude générale au service gendarmerie dans le cadre d'un engagement à servir dans la réserve (ESR) ;

2°) d'enjoindre au commandant de la garde républicaine de lui proposer la signature d'un contrat d'ESR dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme C B soutient que :

- la décision attaquée méconnaît l'autorité de la chose jugée ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation ;

- elle est entachée d'erreur de droit ;

- elle est constitutive d'une discrimination.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mars 2022, le ministre de l'intérieur conclut à titre principal à l'irrecevabilité pour absence de caractère décisoire de la lettre du 30 juillet 2020 et subsidiairement au rejet de la requête au fond.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

II. Sous le numéro 2101753/5-1 :

Par une requête enregistrée le 29 janvier 2021 et des pièces transmises le 26 janvier 2023, Mme C B, représentée par Me Benoît, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 7 décembre 2020 par laquelle le ministre de l'intérieur a implicitement rejeté sa demande de signature d'un contrat dans le cadre d'un engagement à servir dans la réserve (ESR) ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui proposer la signature d'un contrat d'ESR dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme C B soutient que :

- la décision attaquée méconnaît l'autorité de la chose jugée ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation ;

- elle est entachée d'erreur de droit ;

- elle est constitutive d'une discrimination.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mars 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la défense ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de M. Thulard, rapporteur public,

- et les observations de Me Benoît, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B a présenté le 24 février 2018 sa candidature pour intégrer la réserve opérationnelle de la garde républicaine. Le 26 juin 2018, elle a été admise à intégrer la préparation militaire gendarmerie de la région Ile-de-France du 21 juillet au 4 août 2018. Le 3 juillet 2018, le commandant de la garde républicaine a retiré la décision du 26 juin 2018 et lui a refusé l'autorisation de suivre cette préparation militaire. Par jugement n° 1817913 lu le 9 juillet 2020, le tribunal administratif de Paris a annulé la décision du 3 juillet 2018 et enjoint au commandant de la garde républicaine d'admettre Mme B à intégrer la préparation militaire gendarmerie de la région Ile-de-France dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Mme B a suivi la préparation militaire de gendarmerie du 25 juillet au 7 août 2020, mais par un courrier du 30 juillet 2020, le commandant de la garde républicaine l'a informée qu'en application du certificat médico-administratif d'inaptitude du 23 juillet 2020 elle était inapte à toutes fonctions dans la gendarmerie et notamment à servir sous contrat d'ESR. Saisi d'une demande d'exécution de jugement n°1817913, enregistrée sous le numéro 2110619, le tribunal administratif de Paris a considéré que le jugement n° 1817913 avait été intégralement exécuté et qu'il n'y avait pas lieu à statuer. Par ailleurs Mme B a demandé au ministre de l'intérieur le 6 octobre 2023 de lui proposer un contrat d'ESR, demande qui doit être interprétée comme un recours gracieux contre la décision du 30 juillet 2020. Mme B demande au tribunal, sous le numéro 2016288, d'annuler la décision du 30 juillet 2020 et, sous le numéro 2101753, d'annuler la décision du 7 décembre 2020 par laquelle le ministre de l'intérieur a implicitement rejeté son recours contre cette décision et refusé de lui proposer un contrat d'ESR.

Sur la jonction:

2. Les requêtes n° 2016288 et 21071753, présentées par Mme B, présentent à juger des questions connexes et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur la fin de non-recevoir opposée par l'administration et sur l'étendue du litige :

3. Aux termes de l'article 21 de l'arrêté du 20 décembre 2012 relatif à la détermination et au contrôle de l'aptitude médicale à servir du personnel militaire : " Un candidat à l'engagement ou un militaire peut demander au service de santé des armées à bénéficier d'une surexpertise médicale s'il conteste, dans un délai de deux mois, un diagnostic susceptible de lui porter préjudice, un profil médical ou une conclusion en matière d'aptitude médicale. Pour certains personnels militaires (navigants, plongeurs), la procédure de surexpertise médicale obéit à une réglementation spécifique./ Les modalités de saisine du service de santé des armées sont définies par instruction. L'autorité saisie est seule juge de la décision d'accorder ou non la surexpertise et a la charge de désigner le surexpert. Elle informe le demandeur des modalités pratiques de la surexpertise ou du motif de refus./Quand un militaire est autorisé à bénéficier d'une surexpertise médicale, cette procédure suspend tout autre recours gracieux, dans l'attente de l'avis du surexpert./ La surexpertise est obligatoirement réalisée par un praticien certifié des forces ou des hôpitaux d'instruction des armées, d'un niveau de qualification ou de responsabilité supérieur au praticien ayant effectué l'expertise contestée. "

4. Ces dispositions n'ont pas pour objet ni pour effet d'introduire un recours administratif préalable obligatoire, ni de priver de caractère décisoire la décision d'inaptitude prise à l'encontre d'un personnel militaire qui sollicite une telle surexpertise. Le courrier du 30 juillet 2020 mentionne que, par un certificat médico-administratif établi le 23 juillet 2020, " le médecin militaire de l'antenne médicale de Rosny-sous-Bois a déclaré madame B inapte générale au service gendarmerie et inapte à servir sous contrat d'ESR ". Cette phrase révèle une décision administrative de considérer Mme B comme inapte. Cette décision a produit des effets dès lors qu'aucun contrat d'ESR n'a été proposé à Mme B par la suite, alors même que le jugement n° 1817913 replaçait Mme B dans sa situation antérieure de candidate à la réserve opérationnelle de la garde républicaine et qu'elle avait donc vocation à recevoir une proposition de contrat d'ESR si elle était déclarée apte. En conséquence, il y a lieu de statuer sur la décision révélée par le courrier du 30 juillet 2020 ainsi que sur la décision implicite par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté le recours formé par Mme B le 6 octobre 2020.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes de l'article L. 4132-1 du code de la défense : " Nul ne peut être militaire : () 3° S'il ne présente les aptitudes exigées pour l'exercice de la fonction ". Aux termes du III de l'article L. 4211-1 du même code : " La réserve militaire () est constituée : / 1° D'une réserve opérationnelle comprenant : / a) Les volontaires qui ont souscrit un engagement à servir dans la réserve opérationnelle auprès de l'autorité militaire ; (). " Aux termes de l'article R. 4221-2 du même code : " La signature de l'engagement est subordonnée à la reconnaissance préalable de l'ensemble des aptitudes à y occuper un emploi. / L'aptitude physique exigée est identique à celle requise pour les militaires professionnels. " Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 20 décembre 2012 relatif à la détermination du profil médical d'aptitude en cas de pathologie médicale ou chirurgicale, applicable à la date de la décision attaquée : " Dans le cadre de la détermination et du contrôle de l'aptitude médicale à servir du personnel militaire, les praticiens des armées se réfèrent au présent arrêté pour attribuer un coefficient aux différents sigles du profil médical : () des candidats à l'engagement spécial dans les réserves ". Aux termes de l'article 2 du même arrêté : " Les données recueillies au cours d'un examen d'aptitude médicale sont exprimées par la formule dite " profil médical ". Ce profil médical rassemble sept rubriques, chacune identifiée par un sigle et affectée d'un coefficient variable. Les sigles correspondent respectivement : () G : à l'état général () Toute affection, évolutive ou non, peut influer sur le coefficient attribué au sigle G dès lors qu'elle est susceptible de retentir sur l'organisme dans son ensemble par des complications ou une diminution de la résistance et de l'activité du sujet. " Aux termes de l'article 3 du même arrêté : " Coefficient 5 : () attribué à l'un des sigles S, I, G ou O, il impose des restrictions majeures d'activité, précisées par le médecin et entraîne une inaptitude à la conduite des véhicules du groupe II () / Coefficient 6 : quel que soit le sigle auquel il est attribué, il entraîne une inaptitude totale. " L'article 155 de l'instruction du 1er octobre 2003 relative à la détermination de l'aptitude médicale à servir prévoit que les valvulopathies acquises, dystrophiques (dont prolapsus valvulaire mitral) et congénitales conduisent à l'attribution d'un classement " G 5 ", et que les valvulopathies corrigées peuvent être évaluées de " G 2 " à " G 5 ".

6. Il est constant que Mme B a été opérée en 2002, à l'âge de trois ans, pour traiter par valvuloplastie une insuffisance mitrale congénitale. Suite à un premier examen le 15 février 2018, le service de santé des armées l'a déclarée inapte générale au service pour une durée de trois mois. Le 4 avril 2018, un médecin des armées spécialiste en cardiologie l'a réexaminée, et a conclu que Mme B " ne présente aucune séquelle et [que] le bilan cardiologique est strictement normal ", tout en lui attribuant le classement G 5, en considérant à tort que l'instruction ministérielle du 1er octobre 2003 précitée impose un tel classement pour les valvulopathies corrigées. A la suite du jugement n° 1817913 du tribunal administratif de Paris, le service de santé des armées a convoqué Mme B pour un examen le 23 juillet 2020, à l'issue duquel elle a été déclarée inapte au service et à la spécialité de ESR Gendarmerie.

7. Cependant, la requérante fournit un compte rendu d'examen cardiologique établi le 24 octobre 2016, concluant à " l'absence d'anomalie anatomique résiduelle " et à l'absence " d'indication thérapeutique actuellement ", et de " contre-indication aux activités sportives, ainsi qu'un compte rendu d'examen établi par le même cardiologue le 2 février 2018 concluant " résultat parfait, cœur normal () contrôle dans 5 ans ", et un certificat médical établi le 23 juillet 2020 par son médecin traitant constatant l'absence de contre-indication à la pratique sportive et à la vie en collectivité. Le ministre des armées n'a produit aucun élément de nature à établir l'impossibilité pour la requérante d'intégrer la réserve de la gendarmerie en raison des risques que sa pathologie serait susceptible de lui faire courir. Par suite, cette dernière est fondée à soutenir que le commandant de la garde républicaine a commis une erreur d'appréciation en estimant que son état de santé la rendait inapte à rejoindre la réserve opérationnelle de la garde républicaine. Elle est en conséquence fondée, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, à demander l'annulation de la décision du 30 juillet 2020 ainsi que la décision par laquelle le ministre de l'intérieur a implicitement rejeté son recours.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. Le présent jugement implique nécessairement, par application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, sous réserve de toute modification de fait ou de droit, d'enjoindre au commandant de la garde républicaine de proposer à Mme B un contrat ESR dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur l'application de l'article L.761-1 du code de justice administrative :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par les requérants et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision constatant l'inaptitude de Mme B, révélée par le courrier du 30 juillet 2020, et la décision du 7 décembre 2020 par laquelle le ministre de l'intérieur a implicitement rejeté son recours contre cette décision sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de proposer à Mme B la signature d'un contrat pour intégrer la réserve de gendarmerie d'Île-de-France dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme B une somme de 1 500 euros à en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 20 avril 2023 à laquelle siégeaient :

M. Gros, président,

Mme Kanté, première conseillère,

M. Coz, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 mai 2023.

Le rapporteur,

Y. A

Le président,

L. Gros

La greffière,

V. Lagrède

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°s 2016288 - 2101753

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