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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2106751

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2106751

mardi 2 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2106751
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6e Section - 2e Chambre
Avocat requérantARVIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 1er avril 2021 et 21 décembre 2022, Mme B A, représentée par Me Arvis, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite du 1er février 2021 par laquelle le préfet de police a refusé de lui accorder la protection fonctionnelle ;

2°) d'enjoindre au préfet de police de lui accorder la protection fonctionnelle dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision a été adoptée à l'issue d'une procédure irrégulière, dès lors que la préfecture de police ne dispose pas du dispositif de signalement prévu par le décret n° 2020-256 du 13 mars 2020 relatif au dispositif de signalement des actes de violence, de discrimination, de harcèlement et d'agissements sexistes dans la fonction publique ;

- l'administration était tenue de lui accorder la protection fonctionnelle en raison du harcèlement moral dont elle a été victime ;

- l'administration ne pouvait procéder à son affectation dans un autre service sans rechercher si d'autres mesures de protection pouvaient être adoptées, telles que le changement d'affectation ou le déclenchement d'une procédure disciplinaire à l'encontre des agents responsables des faits de harcèlement ;

- l'administration ne pouvait refuser de prendre en charge les frais de conseil exposé dans le cadre de la procédure judiciaire engagée contre les agents responsables des faits de harcèlement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 mai 2022, le préfet de police conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires,

- le décret n° 2020-256 du 13 mars 2020 relatif au dispositif de signalement des actes de violence, de discrimination, de harcèlement et d'agissements sexistes dans la fonction publique,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les conclusions de M. Guérin-Lebacq, rapporteur public,

- et les observations de Me Arvis, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, adjointe administrative de première classe à la préfecture de police, a été affectée, jusqu'en décembre 2020, au bureau d'ordre du 9e bureau de la direction de la police générale. Mme A déclare, qu'à compter de 2014, période au cours de laquelle elle bénéficiait d'un mi-temps thérapeutique, elle a fait l'objet d'agissements constitutifs de harcèlement moral de la part de sa supérieure hiérarchique directe. En 2017, un signalement relatif au contexte managérial du service de Mme A a été ouvert par l'équipe pluridisciplinaire de santé au travail. Le 23 juillet 2019, Mme A et sa supérieure hiérarchique ont eu une altercation à la suite de laquelle Mme A a tenté de se défenestrer. Placée en congé de maladie à compter de cette date, Mme A a adressé, par la voie de son conseil, une demande de protection fonctionnelle, le 30 novembre 2020. À l'expiration d'un délai de deux mois suivant la réception de la demande, un refus est né du silence gardé par l'administration, le 1er février 2021. Par la présente requête, Mme A demande l'annulation de la décision implicite lui refusant l'octroi de la protection fonctionnelle, ensemble le rejet de son recours gracieux.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983, dans sa version applicable au litige : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. () ". Aux termes de l'article 11 de la même loi, dans sa version applicable au litige : " IV.- La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. ".

3. D'une part, ces dispositions établissent à la charge de l'administration une obligation de protection de ses agents dans l'exercice de leurs fonctions, à laquelle il ne peut être dérogé que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles l'agent est exposé, mais aussi d'assurer à celui-ci une réparation adéquate des torts qu'il a subis. La mise en œuvre de cette obligation peut notamment conduire l'administration à assister son agent dans l'exercice des poursuites judiciaires qu'il entreprendrait pour se défendre. Il appartient dans chaque cas à l'autorité administrative compétente de prendre les mesures lui permettant de remplir son obligation vis-à-vis de son agent, sous le contrôle du juge et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

4. D'autre part, il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

5. Mme A, soutient avoir fait l'objet, de façon répétée, de commentaires dégradants de la part de sa supérieure. La requérante rapporte notamment des propos critiquant son apparence, son hygiène personnelle et son état de santé. À l'appui de ces allégations, Mme A produit trois témoignages, dont deux d'entre eux émanent d'un ami et de son conjoint, témoins indirects et revêtent une faible valeur probante. En revanche, le troisième témoignage, apporté par une ancienne collègue dans un courriel du 21 décembre 2022, confirme que la supérieure hiérarchique de Mme A avait pour habitude d'adresser des propos de nature discriminatoire aux agents du service.

6. En défense, l'administration reconnait un important dysfonctionnement managérial au sein du bureau de la requérante, signalé par des intervenants syndicaux et l'aumônier de la préfecture et conduisant à l'ouverture d'un signalement pour risques psychosociaux. Le préfet de police précise que la situation au sein du service doit être regardée comme relevant seulement d'une inaptitude managériale de la supérieure hiérarchique de Mme A et fait valoir qu'elle a adopté des mesures de gestion appropriées pour mettre un terme à cette situation. Toutefois, l'administration n'apporte pas d'élément de nature à contredire les allégations et les témoignages produits par la requérante. Le préfet de police produit notamment la fiche de suivi établie à la suite du signalement mentionné plus haut et mise à jour par la direction des ressources humaines le 14 février 2019, qui atteste que l'ensemble des agents du service faisaient l'objet, de manière répétée, de remarques désobligeantes voire discriminantes sur leur apparence physique ou leur niveau d'hygiène, de sorte que la requérante est fondée à se prévaloir d'une situation de harcèlement moral pour demander la protection fonctionnelle.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Aux termes des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution () ".

9. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement, par application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative qu'il soit enjoint au préfet de police d'accorder la protection fonctionnelle à Mme A, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés à l'instance :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite du 1er février 2021 par laquelle le préfet de police a refusé d'accorder la protection fonctionnelle à Mme A est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de police d'accorder la protection fonctionnelle à Mme A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme A une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet de police.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Laloye, président,

M. Le Broussois, premier conseiller,

M. Théoleyre, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 mai 2023.

Le rapporteur,

M. Théoleyre

Le président,

P. LaloyeLa greffière,

K. Bak-Piot

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2106751/6-

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