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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2112668

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2112668

vendredi 12 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2112668
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4e Section - 3e Chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS MAZAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 14 juin 2021 et le 27 juin 2022, M. B C, représenté par Me Mazas, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 avril 2021 par lequel le ministre de l'intérieur et le ministre de l'économie, des finances et de la relance ont gelé ses avoirs pour une durée de six mois ;

2°) d'admettre le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté du 25 mai 2021 est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'erreur de fait ;

- il méconnaît l'article 1er du protocole additionnel n°1 de la CEDH ;

- il méconnaît l'article 821-5 du code de l'action sociale et des familles ;

- il méconnaît le principe de dignité humaine ;

- il est entaché d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 mai 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

La requête a été communiquée au ministre alors de l'économie, des finances et de la relance qui n'a pas présenté d'observations.

Une note en délibéré, non communiquée, a été présentée pour M. C le 14 avril 2023.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et son protocole additionnel n° 1 ;

- le code monétaire et financier ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- les conclusions de Mme de Schotten, rapporteure publique,

- et les observations de Me Mazas, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1. Le ministre de l'intérieur et le ministre de l'économie, des finances et de la relance ont, par un arrêté du 15 avril 2021 pris sur le fondement des articles L. 562-2 et suivants du code monétaire et financier, procédé à une mesure de gel d'avoirs de M. C pour une durée de six mois. M. C demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. M. C n'établissant pas avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle, sa demande tendant à obtenir une aide juridictionnelle provisoire ne peut qu'être rejetée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". En vertu de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

4. L'arrêté attaqué comporte les considérations de droit, notamment les articles applicables du code monétaire et financiers, ainsi que celles de fait qui en constituent le fondement. La circonstance que l'arrêté ne mentionne pas le motif de l'interruption de la première mesure de gel, le montant de son allocation adulte handicapé et sa situation matrimoniale est sans incidence sur sa légalité Dès lors, le moyen tiré de son insuffisante motivation doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 562-2 du code monétaire et financier : " Le ministre chargé de l'économie et le ministre de l'intérieur peuvent décider, conjointement, pour une durée de six mois, renouvelable, le gel des fonds et ressources économiques : / 1° Qui appartiennent à, sont possédés, détenus ou contrôlés par des personnes physiques ou morales, ou toute autre entité qui commettent, tentent de commettre, facilitent ou financent des actes de terrorisme, y incitent ou y participent ; () ". En vertu de l'article L. 561-1 du même code : " " Pour l'application du présent chapitre, on entend par : / 1o "Acte de terrorisme": les actes définis au 4o de l'article 1er du règlement (UE) no 2580/2001 du Conseil du 27 décembre 2001 concernant l'adoption de mesures restrictives spécifiques à l'encontre de certaines personnes et entités dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ; () ". Ces dispositions renvoient elles-mêmes à la définition qui figure à l'article 1er, paragraphe 3, de la position commune 2001/931/PESC, aux termes duquel : " Aux fins de la présente position commune, on entend par "acte de terrorisme", l'un des actes intentionnels suivants, qui, par sa nature ou son contexte, peut gravement nuire à un pays ou à une organisation internationale, correspondant à la définition d'infraction dans le droit national, lorsqu'il est commis dans le but de : / i) gravement intimider une population, ou / ii) contraindre indûment des pouvoirs publics ou une organisation internationale à accomplir ou à s'abstenir d'accomplir un acte quelconque, ou / iii) gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d'un pays ou d'une organisation internationale : / a) les atteintes à la vie d'une personne, pouvant entraîner la mort ; / b) les atteintes graves à l'intégrité physique d'une personne ; / c) l'enlèvement ou la prise d'otage ; / d) le fait de causer des destructions massives à une installation gouvernementale ou publique, à un système de transport, à une infrastructure, y compris un système informatique, à une plate-forme fixe située sur le plateau continental, à un lieu public ou une propriété privée susceptible de mettre en danger des vies humaines ou de produire des pertes économiques considérables ; / e) la capture d'aéronefs, de navires ou d'autres moyens de transport collectifs ou de marchandises ; / f) la fabrication, la possession, l'acquisition, le transport, la fourniture ou l'utilisation d'armes à feu, d'explosifs, d'armes nucléaires, biologiques ou chimiques ainsi que, pour les armes biologiques ou chimiques, la recherche et le développement ; / g) la libération de substances dangereuses, ou la provocation d'incendies, d'inondations ou d'explosions, ayant pour effet de mettre en danger des vies humaines ; /h) la perturbation ou l'interruption de l'approvisionnement en eau, en électricité ou toute autre ressource naturelle fondamentale ayant pour effet de mettre en danger des vies humaines ; / i) la menace de réaliser un des comportements énumérés aux point a) à h) ; / j) la direction d'un groupe terroriste ; / k) la participation aux activités d'un groupe terroriste, y compris en lui fournissant des informations ou des moyens matériels, ou toute forme de financement de ses activités, en ayant connaissance que cette participation contribuera aux activités criminelles du groupe. ".

6. M. C invoque plusieurs erreurs de fait qui entacheraient la motivation de la décision attaquée. Toutefois, il ressort des notes des services de renseignement produites au dossier que M. C est, au moins depuis 2005, un activiste du parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation politique inscrite sur la liste des organisations terroristes de l'Union européenne. En particulier, il en ressort que le requérant a été nommé, en 2009, responsable du PKK de la zone d'Essen en Allemagne. S'il soutient qu'il a fait un déplacement en Allemagne pour rendre visite à un cousin, cette circonstance n'est pas de nature à remettre en cause l'exercice des fonctions décrites dans la note de renseignement. En outre, il n'établit pas ni même n'allègue qu'il n'aurait pas pris la tête du secteur PKK de Marseille en 2011. Ses fonctions de collecteur de fond depuis 2014 puis d'organisateur de collectes depuis 2018, notamment dans le cadre de la Kampanya, décrites dans les notes de renseignement et reprises dans l'arrêté attaqué ne sont pas remises en cause par le requérant qui se borne à les nier sans produire aucun élément au soutien de ses allégations. De plus, M. C fait valoir que les évènements culturels kurdes mentionnés dans l'arrêté attaqué n'ont pas de lien avec le PKK sans apporter aucun élément susceptible de l'établir et alors même que l'une des revendications lors de ces évènements a été, comme le requérant le reconnaît d'ailleurs dans ses écritures, la libération d'Abdullah Ocalan, chef du parti des travailleurs du Kurdistan. De même, M. C n'apporte aucun élément susceptible d'établir que l'organisation du newroz, nouvel an kurde, en mars 2019 ou ses interventions en 2020 au Roj Café étaient sans lien avec le PKK alors que les notes de renseignements et l'arrêté attaqué indiquent que les billets vendus pour le newroz étaient ornés des portraits des figures emblématiques du PKK et que les propos tenus lors de ses interventions s'inscrivaient dans un soutien apporté à ce parti. Le requérant se borne à soutenir que s'il avait vendu personnellement les billets, évoqués dans l'arrêté attaqué, il y aurait des témoignages et qu'il n'a pas la santé ou le jeune âge pour procéder à la vente de billets sans apporter, toutefois, le moindre élément pour établir qu'il n'aurait pas procédé à cette vente. La circonstance que les faits lui étant reprochés ne seraient pas susceptibles de caractériser une infraction pénale et qu'il n'aurait jamais fait l'objet de poursuites judiciaires est sans incidence sur la mesure de police administrative litigieuse, qui a été prise en application des dispositions précitées de l'article L. 562-2 du code monétaire et financier et n'a pas d'autre finalité que la préservation de l'ordre public et la prévention des infractions. Par les seules pièces qu'il produit, M. C ne démontre pas que les éléments précis et circonstanciés retenus par l'administration pour justifier la mesure de gel de ses avoirs, éléments qui sont également relatés dans les deux notes des services de renseignements produite par le ministre de l'intérieur en défense, sont erronés. Il suit de là que le moyen tiré de l'illégalité de l'arrêté attaqué en raison d'erreur de fait doit être écarté.

7. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, et eu égard au risque élevé d'actes de terrorisme auxquels la France est exposée depuis plusieurs années, c'est à bon droit que le ministre chargé de l'économie et le ministre de l'intérieur ont estimé que M. C devait être regardé comme continuant à faciliter et à inciter à la commission d'actes de terrorismes. Par suite, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 1er du 1er protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne physique ou morale a droit au respect de ses biens. Nul ne peut être privé de sa propriété que pour cause d'utilité publique et dans les conditions prévues par la loi et les principes généraux du droit international. / Les dispositions précédentes ne portent pas atteinte au droit que possèdent les Etats de mettre en vigueur les lois qu'ils jugent nécessaires pour réglementer l'usage des biens conformément à l'intérêt général ou pour assurer le paiement des impôts ou d'autres contributions ou des amendes ".

9. Si les dispositions précitées de l'article L. 562-2 du code monétaire et financier comportent une restriction à l'usage du droit de propriété, cette restriction est fondée sur un but légitime, tiré du maintien de l'ordre public, de la préservation de la sécurité et de la sûreté publiques et de la prévention d'infractions en matière d'actes terroristes. Une telle restriction est nécessaire afin d'atteindre efficacement le but poursuivi. En l'espèce, compte tenu des faits précédemment mentionnés, les restrictions à l'usage du droit de propriété de M. C, pour une durée de six mois, prévues par la mesure de police litigieuse, ne présentent pas de caractère disproportionné aux buts poursuivis alors qu'il ressort des pièces du dossier que le ministre de l'économie et des finances a, en application de l'article L. 562-11 du même code, autorisé en tout ou partie, les dépenses liées au maintien de son ménage et que les restrictions qui ont été apportées étaient liées à l'absence de production de justificatifs de paiement par le requérant. Si M. C soutient qu'il est analphabète et lourdement handicapé, ce qui rend complexe la production des justificatifs de paiement, ces éléments ne permettent de justifier que la décision attaquée serait disproportionnée au regard de sa situation personnelle. Par suite, ce moyen doit être écarté.

10. M. C soutient que la décision attaquée méconnaît les dispositions en vertu desquelles l'allocation adulte handicapée est insaisissable et porte atteinte à sa dignité humaine. Il doit être regardé comme invoquant la méconnaissance de l'article L. 821-5 du code de la sécurité sociale. Toutefois, la mesure de gel n'a ni pour effet ni pour objet de saisir l'allocation adulte handicapée qui continue à être versée sur son compte mais en règlemente uniquement et temporairement l'usage. En outre, si le requérant soutient qu'il ne parvient pas à percevoir de l'argent depuis le mois de juin 2020, ce qui porterait atteinte à sa dignité humaine, il ressort toutefois des pièces du dossier que, dès le mois de mai 2020, des prélèvements et des virements automatiques ont été autorisés pour son loyer et le paiement de fournitures d'électricité, que les prélèvements pour internet et la téléphonie mobile étaient en cours d'autorisation et que sa banque a été autorisée à lui remettre une somme de 600 euros en espèce, avec un renouvellement mensuel prévu à réception des justificatifs de ses dépenses liées à ses besoins essentiels. Dans ces circonstances, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 821-5 du code de la sécurité sociale et de l'atteinte à sa dignité humaine doivent être écartés.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. C tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué, ainsi que celles tendant à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.

Délibéré après l'audience du 14 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Simonnot, président,

Mme Voillemot, premier conseiller,

M. Grandillon, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 mai 2023.

La rapporteure,

C. DLe président,

J.-F. SIMONNOT

La greffière,

S. RAHMOUNI

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, chacun en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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