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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2113550

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2113550

vendredi 3 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2113550
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantDALMASSO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 25 juin 2021 et le 1er septembre 2022, M. A B, représenté par Me Dalmasso, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 19 avril 2021 par laquelle les chefs de la cour d'appel de Paris l'ont licencié à l'issue de sa période d'essai, ensemble la décision du 19 avril 2021 rejetant son recours gracieux ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 7 760 euros en réparation de ses préjudices, assortie des intérêts à compter du 24 juin 2021 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'une erreur de droit dès lors que son contrat de travail méconnaît les dispositions de l'article 9 du décret n° 86-83 du 17 janvier 1986 modifié ;

- la matérialité des faits qui ont justifié son licenciement n'est pas établie ;

- en outre, alors qu'il avait été recruté par la cheffe du service correctionnel du greffe du tribunal judiciaire de Créteil à compter du 1er août 2021, le processus de recrutement a été interrompu par la hiérarchie de la cheffe de service ; dès lors que le tribunal judiciaire de Créteil est lui-même situé dans le ressort de la cour d'appel de Paris, son licenciement a motivé ce refus de recrutement ;

- son licenciement illégal a été à l'origine de dommages que l'administration doit réparer pour une somme totale de 7 660 euros ;

- il est ainsi fondé à demander l'indemnisation d'un préjudice matériel pour une somme totale de 4 660 euros correspondant, d'une part, à une somme équivalente à celle qu'il a aurait dû recevoir au titre de son traitement pour la période du 22 mars au 30 juin 2021 soit 4 008 euros, à laquelle s'ajoute la somme équivalente à celle du montant de la prime pour l'emploi pour ces quatre mois, soit 1 000 euros et se retranche l'allocation de retour à l'emploi reçue pour la même période, soit 3 213 euros et, d'autre part, la somme correspondant à celle qu'il aurait perçue en cas de recrutement par le tribunal judiciaire de Créteil, soit 3 918 euros, à laquelle s'ajoute la somme équivalente à celle du montant de la prime pour l'emploi pour ces trois mois, soit 750 euros et se retranche les versements reçus de la caisse d'allocation familiale pour la même période, soit 1 695 euros ;

- il est enfin fondé à demander l'indemnisation d'un préjudice moral pour un montant de 3 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistrés le 12 août 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le décret n° 86-83 du 17 janvier 1986 portant dispositions générales applicables aux agents contractuels de l'Etat,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- et les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B a été recruté par les chefs de la cour d'appel de Paris le 24 février 2020 comme agent contractuel affecté à la cour d'appel de Paris du 1er mars au 1er avril 2020 pour effectuer des tâches administratives d'exécution. Il a été recruté de nouveau par les chefs de la cour d'appel le 25 février 2021 à compter du 1er mars 2021 et pour une durée de 4 mois et affecté au tribunal judiciaire de Paris, pour effectuer des tâches administratives d'exécution. Il a notamment été placé au greffe des minutes pénales pour suivre le tableur recensant les parties civiles au procès dit du " médiator " et leurs adresses et suivre la délivrance des copies des minutes. Le 15 mars 2021, il a été informé qu'il était envisagé de le licencier à l'issue de sa période d'essai et a été convoqué à l'entretien préalable le 19 mars. A la fin de celui-ci, mené par le directeur des services de greffe judiciaires, il lui a été notifié, par voie administrative, son licenciement, daté du 19 mars 2021, à effet du 22 mars 2021. Il a formé un recours hiérarchique dès la signature de la notification, confirmé par une lettre d'avocat datée du 25 mars 2021. Par un courrier du 19 avril 2021, réceptionné le 21 avril 2021, le responsable du département des ressources humaines de la cour d'appel de Paris a rejeté son recours. Par un courrier du 21 juin 2021, réceptionné le 24 juin 2021, il a en outre présenté une demande de réparation du préjudice à l'administration, restée sans réponse. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler la décision du 19 mars 2021 par laquelle les chefs de la cour d'appel de Paris l'ont licencié à l'issue de sa période d'essai, ensemble la décision du 19 avril 2021 rejetant son recours gracieux et de condamner l'Etat à lui verser la somme de 7 760 euros en réparation de ses préjudices, assortie des intérêts à compter du 25 mars 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 9 du décret n° 86-83 du 17 janvier 1986 : " Le contrat () peut comporter une période d'essai qui permet à l'administration d'évaluer les compétences de l'agent dans son travail et à ce dernier d'apprécier si les fonctions occupées lui conviennent. / Toutefois, aucune période d'essai ne peut être prévue lorsqu'un nouveau contrat est conclu ou renouvelé par une même autorité administrative avec un même agent pour exercer les mêmes fonctions que celles prévues par le précédent contrat, ou pour occuper le même emploi que celui précédemment occupé. () / Le licenciement en cours ou au terme de la période d'essai ne peut intervenir qu'à l'issue d'un entretien préalable. () / Aucune durée de préavis n'est requise lorsque la décision de mettre fin au contrat intervient en cours ou à l'expiration d'une période d'essai. () ". L'article 4 des contrats datés du 24 février 2020 et du 25 février 2021 prévoient dans les mêmes termes une période d'essai et la fixe à une durée de trois semaines.

3. D'une part, le garde des sceaux, ministre de la justice fait valoir que les affectations étaient distinctes, de même que les tâches réalisées. Le ministre soutient qu'il s'agissait de contrats différents, lesquels pouvaient régulièrement prévoir chacun une période d'essai en application de l'article 9 du décret du 17 janvier 1986 précité. Toutefois, et ainsi que le soutient le requérant, d'une part, l'employeur d'un agent contractuel s'entend de l'autorité avec laquelle cet agent est lié par un contrat. Il ressort des pièces du dossier que l'employeur de M. B est, dans les deux contrats, les chefs de la cour d'appel de Paris. En outre, si les lieux d'affectation différaient, néanmoins les fonctions étaient définies comme des " tâches administratives d'exécution ", sans plus de précision dans les deux contrats, et dans des affectations de même nature. Enfin, le requérant réalisait auprès du greffe de la cour d'appel des tâches de dactylographie, de classement, de photocopies et de courrier et, auprès du greffe du tribunal judiciaire, des tâches de suivi d'un tableur et du courrier, qui sont de même nature. Dans ces conditions, en application de l'article 9 du décret du 17 janvier 1986 précité, aucune période d'essai ne pouvait être prévue dans le second contrat de M. B dès lors que ce dernier contrat devait être regardé comme conclut par une même autorité administrative avec un même agent pour exercer les mêmes fonctions que celles prévues par le précédent contrat, ou pour occuper le même emploi que celui précédemment occupé. Par suite, il y a lieu d'écarter cette clause illégale relative à la période d'essai. Dans ces conditions, le licenciement litigieux est privé de base légale.

4. Il résulte de ce qu'il précède que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 19 mars 2021 par laquelle les chefs de la cour d'appel de Paris l'ont licencié à l'issue de sa période d'essai, ensemble la décision du 19 avril 2021 rejetant son recours gracieux.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

5. En premier lieu, toute illégalité commise par l'administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain. La responsabilité de l'administration ne saurait donc être engagée si elle pouvait prendre légalement une mesure équivalente sur un autre fondement.

6. En l'espèce, pour caractériser l'insuffisance professionnelle du requérant, le ministre fait valoir que le licenciement était en tout état de cause fondé sur la seule appréciation des mérites professionnels du requérant et notamment son " incapacité à se concentrer pour une durée pouvant être considérée comme raisonnable ", l'absence de la capacité d'autonomie impérative à l'accomplissement de la tâche qu'il était prévu de lui confier ou encore la circonstances que l'exécution des travaux confiés était effectuée dans un temps bien supérieur à celui pouvant être attendu même d'une personne en formation. Le requérant conteste avoir été averti de ces difficultés, indique sans être contredit avoir reçu les félicitations d'une cheffe du bureau du greffe des minutes pénales et produit en outre une attestation du greffier en chef du tribunal administratif de Paris soulignant ses " qualités appréciables telles que rigueur, conscience professionnelle et réactivité. Sa maîtrise parfaite des outils informatiques a constitué un apport précieux pour le greffe dans un contexte qui voit le travail dématérialisé se généraliser ". En outre, et malgré la circonstance que le requérant ait été placé en autorisation spéciale d'absence le 17 mars 2020 en raison du confinement national, l'administration ne fournit aucune précision quant aux qualités professionnelles de l'intéressé observées lors de son affectation au greffe de la cour d'appel de Paris. Dans ces conditions, en l'absence de tout élément circonstancié produit par l'administration à l'appui de ses écritures en défense, l'insuffisance professionnelle de M. B n'est pas caractérisée par les pièces du dossier et l'administration ne pouvait, en tout état de cause, le licencier sur ce fondement. Le requérant est donc fondé à demander à ce que la responsabilité de l'administration soit engagée pour les dommages imputables à son licenciement.

7. En second lieu, il résulte des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique qu'un agent public irrégulièrement évincé a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre. Les préjudices de toute nature avec lesquels l'illégalité commise présente, compte tenu de l'importance respective de cette illégalité et des fautes relevées à l'encontre de l'intéressé, un lien direct de causalité sont ainsi indemnisables. Pour l'évaluation du montant de l'indemnité due, doit être prise en compte la perte du traitement ainsi que celle des primes et indemnités dont l'intéressé avait, pour la période en cause, une chance sérieuse de bénéficier, à l'exception de celles qui, eu égard à leur nature, à leur objet et aux conditions dans lesquelles elles sont versées, sont seulement destinées à compenser des frais, charges ou contraintes liés à l'exercice effectif des fonctions.

8. D'une part, en ce qui concerne la période du 22 mars au 30 juin 2021, il résulte de l'instruction, et notamment du contrat d'engagement, des documents produits par M. B et des précisions fournies dans ses écritures, qui ne sont pas contestées en défense, que le requérant a subi un préjudice matériel pour un montant de 3 997,50 euros, correspondant à la perte de trois mois de traitement plein de 1 230 euros par mois ainsi qu'au solde de son traitement pour le mois de mars 2021, pour un montant de 307,50 euros, ce dernier n'ayant reçu qu'un traitement de 922,50 euros pour ce mois-ci, comme l'atteste la fiche de paie qu'il produit. Ce préjudice matériel n'a été que partiellement compensé par le revenu de remplacement versé par Pôle emploi pour cette période, que le requérant déclare pour un montant total de 3 213 euros, cohérent avec les pièces qu'il produit et qui n'est pas contesté par le ministre. En revanche, si M. B demande en outre le versement d'une somme correspondant à la perte de la prime pour l'emploi pour cette même période, il n'assortit sa demande d'aucune précision permettant d'établir la réalité même de ce préjudice alors qu'au surplus cette prime a été remplacée par la prime d'activité depuis le 1er janvier 2016. Dans ces conditions, M. B est uniquement fondé à demander à ce que l'Etat lui verse la somme de 784,50 euros en réparation de son préjudice matériel pour la période du 22 mars au 30 juin 2021.

9. D'autre part, M. B se borne, s'agissant de la perspective du contrat de vacataire au sein du tribunal judiciaire de Créteil, à produire un mail de la cheffe du service du service correctionnel du greffe de ce tribunal indiquant que sa hiérarchie n'avait pas validé son recrutement. Dans ces conditions et alors que le requérant n'avait aucun droit au recrutement, il ne résulte pas de l'instruction que ce refus aurait un lien suffisamment direct avec son licenciement illégal. Par suite, il n'est pas fondé à demander la réparation du préjudice matériel qu'il aurait subi du fait de l'échec de son recrutement.

10. Enfin, alors qu'il est inscrit dans une préparation pour les concours administratifs de catégorie C et soutient sans être contredit qu'il aspire à devenir agent de greffe, et compte tenu du caractère soudain et brutal de son licenciement, M. B est fondé à demander la réparation du préjudice moral qu'il a subi. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en le fixant à 1 000 euros.

Sur les intérêts :

11. Lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine.

12. Il y a lieu de faire droit aux conclusions de M. B tendant à ce que les sommes qui lui sont allouées aux points précédents du présent jugement portent intérêt au taux légal à compter du 24 mars 2021, date de réception par l'administration de sa demande indemnitaire préalable.

Sur les frais liés au litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, partie perdante, une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 19 mars 2021 par laquelle les chefs de la cour d'appel de Paris ont licencié M. B à l'issue de sa période d'essai, ensemble la décision du 19 avril 2021 rejetant son recours gracieux, sont annulées.

Article 2 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 784,50 euros en réparation des préjudices que lui a causé son licenciement illégal, assortie des intérêts au taux légal à compter du 24 juin 2021.

Article 3 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera adressée aux chefs de la cour d'appel de Paris.

Délibéré après l'audience du 20 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

M. Marino, président,

M. Thulard, premier conseiller,

M. Lautard-Mattioli, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 février 2023.

Le rapporteur,

B. C

Le président,

Y. MarinoLe greffier,

A. Lemieux

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2113550/6-1

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