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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2113860

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2113860

mercredi 17 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2113860
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5e Section - 2e Chambre
Avocat requérantGONNORD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 28 juin 2021, 4 août 2022 et

25 octobre 2022, Mme A B, représentée par Me Gonnord, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le ministre de la justice a rejeté sa demande préalable indemnitaire en date du 4 mars 2021 ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 14 962,97 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 5 mars 2021 et de la capitalisation de ces intérêts en raison des préjudices que lui a causé son accident de service survenu le 24 juillet 2015 ;

3°) d'enjoindre au ministre de procéder à la régularisation de sa situation en enregistrant en arrêts de travail consécutifs à un accident de service, ses 46 jours d'arrêt de travail et de procéder au paiement des sommes mises à sa charge par le jugement à intervenir dans un délai d'un mois à compter du présent jugement sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 400 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- à titre principal, l'Etat a commis une faute de nature à engager sa responsabilité lors de son accident survenu le 24 juillet 2015 ;

- à titre subsidiaire, dès lors que l'accident est imputable au service, elle peut être indemnisée, sur le fondement de la responsabilité sans faute, de ses préjudices personnels mais aussi de ses préjudices patrimoniaux autres que les pertes de revenus ;

- elle a droit à une indemnité de 12 000 euros au titre des troubles dans ses conditions d'existence, de 1 522,97 euros au titre du préjudice matériel et le remboursement des sommes avancées au titre de sa défense pour un montant de 1 440 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 octobre 2022, le ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les conclusions indemnitaires tendant à l'indemnisation de son préjudice moral sont irrecevables, faute de liaison du contentieux sur ce poste de préjudice ;

- les autres préjudices invoqués par la requérante ne sont pas établis.

Par une ordonnance du 26 octobre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au

15 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des pensions civiles et militaires de retraite ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rebellato, rapporteur,

- les conclusions de Mme Nikolic, rapporteure publique.

- et les observations de Me Gonnord, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, magistrate de l'ordre judiciaire, est affectée depuis le

1er septembre 2016 à la Cour d'appel de Paris en qualité de substitut général. Elle a été reconnue travailleur handicapé à compter du 17 juin 2008 par décision de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées du 23 septembre 2009. Son poste a alors fait l'objet de plusieurs aménagements successifs et évolutifs pour tenir compte de son handicap. Le 24 juillet 2015, alors qu'elle exerçait les fonctions de vice-procureure près le tribunal de grande instance de Paris, une altercation a eu lieu, au sein du tribunal, avec plusieurs personnes. Elle a porté plainte le 28 juillet 2015 et déposé une déclaration d'accident de service le 2 septembre 2015. A la suite d'une expertise, la commission de réforme a rendu un avis défavorable à la reconnaissance de l'imputabilité au service le 27 février 2017. Par décision du 27 mars 2017, la procureure générale et la première présidente près la Cour d'appel de Paris ont alors refusé de reconnaître l'imputabilité au service des faits du

24 juillet 2015. Mme B a exercé un recours gracieux le 20 mai 2017, auquel il n'a pas été répondu. Par un jugement définitif du 17 octobre 2019, le tribunal administratif de Paris a annulé cette décision et enjoint à l'administration de reconnaître l'imputabilité au service des faits survenus le 24 juillet 2015. Par un courrier en date du 4 mars 2021, elle a formé une demande indemnitaire préalable en raison des préjudices qu'elle estime avoir subis à la suite de son accident de service. Par une décision du 29 juin 2021, le ministre de la justice a fait droit à une partie de ses demandes. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal d'annuler cette décision et de condamner l'Etat à lui verser la somme de

14 962,97 euros.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La décision de rejet de la demande indemnitaire de Mme B a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de cette demande qui, en formulant les conclusions susanalysées, a donné à l'ensemble de sa requête le caractère d'un recours de plein contentieux. Au regard de l'objet d'une telle demande, qui conduit le juge à se prononcer sur le droit de l'intéressée à percevoir les sommes qu'elle réclame, les vices propres dont serait, le cas échéant, entachée la décision qui a lié le contentieux, sont sans incidence sur la solution du litige. Par suite, les conclusions tendant à l'annulation de la décision doivent être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

Sur la responsabilité pour faute :

3. Mme B soutient sommairement qu'il " ressort des éléments de faits relatif à l'accident que la responsabilité de l'administration est engagée ". Toutefois, elle ne donne aucune précision sur les circonstances de son accident. Par ailleurs si elle invoque une " faute commise par le groupe de personne l'ayant invectivé sur les lieux et durant son temps de travail ", elle n'apporte aucune précision quant à la faute invoquée et aucun commencement de preuve sur l'existence d'une telle faute. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que la condamnation de l'Etat, par le tribunal administratif de Paris, pour discrimination à son égard, dans des contentieux ayant traits à sa prime de fin d'année, aurait un lien avec les faits survenus le 24 juillet 2015. Par suite, elle ne peut s'en prévaloir pour affirmer sommairement qu'une discrimination est attestée par cette condamnation. Enfin et pour les mêmes raisons, le jugement du 17 octobre 2019 qui annule pour erreur d'appréciation, la décision du

27 mars 2017 par laquelle la garde des sceaux, ministre de la justice a refusé de reconnaître l'imputabilité au service des faits survenus le 24 juillet 2015 n'a ni pour objet ni pour effet de faire présumer l'existence d'une discrimination à son égard. Par suite, il ne résulte pas de l'instruction que Mme B aurait été victime d'une discrimination lors de son accident de service.

Sur la responsabilité sans faute :

4. Les dispositions des articles L. 27 et L. 28 du code des pensions civiles et militaires de retraite et les articles 30 et 31 du décret du 9 septembre 1965, déterminent forfaitairement la réparation à laquelle un fonctionnaire victime d'un accident de service ou atteint d'une maladie professionnelle peut prétendre, au titre de l'atteinte qu'il a subie dans son intégrité physique, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Toutefois, ces dispositions ne font cependant pas obstacle à ce que le fonctionnaire qui a enduré, du fait de l'accident ou de la maladie, des souffrances physiques ou morales et des préjudices esthétiques ou d'agrément, obtienne de la collectivité qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice, distincts de l'atteinte à l'intégrité physique.

5. Mme B recherche la responsabilité sans faute de l'Etat, à raison de l'accident de service dont elle a été victime, survenu le 24 juillet 2015. Il résulte de l'instruction, ainsi qu'il a été dit précédemment, que cet accident a été reconnu imputable au service. Par suite, Mme B est fondée à rechercher la responsabilité sans faute l'Etat du fait de son accident de service.

6. D'une part, les frais de justice exposés devant le juge administratif en conséquence directe d'une faute de l'administration sont susceptibles d'être pris en compte dans le préjudice résultant de la faute imputable à celle-ci. Toutefois, lorsque l'intéressé avait qualité de partie à l'instance, la part de son préjudice correspondant à des frais non compris dans les dépens est réputée intégralement réparée par la décision que prend le juge dans l'instance en cause. Il résulte de l'instruction que Mme B a bénéficié de ces dispositions au cours des précédentes instances à la suite de son accident de service. Les frais exposés pour sa défense ont donc fait l'objet d'une appréciation d'ensemble dans ce cadre qui exclut toute demande indemnitaire de ce chef sur un autre fondement juridique, comme l'a déjà jugé la Cour administrative d'appel de Paris dans un arrêt la concernant. Par conséquent, la demande indemnitaire de la requérante, à ce titre, ne peut qu'être rejetée.

7. D'autre part, l(ANA)e fait, dans une réclamation préalable adressée à l'administration, de demander l'indemnisation du préjudice résultant d'une faute, suffit à lier le contentieux, quand bien même n'est pas mentionnée dans la réclamation préalable l'existence d'un préjudice moral, invoqué ensuite devant le tribunal administratif. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le ministre de la justice et tirée de l'irrecevabilité de ce poste de préjudice doit être écartée. Il sera fait une juste appréciation des troubles de toute nature subis par

Mme B dans ses conditions d'existence, y compris de son préjudice moral, en lui allouant une somme de 5 000 euros.

8. Enfin, si la requérante demande une somme de 1 522,97 euros en raison du renouvellement de sa garde-robe à la suite d'une perte de poids, il ne résulte pas de l'instruction que ce préjudice soit en lien avec son accident de service. Par conséquent, la demande indemnitaire de la requérante, à ce titre, ne peut qu'être rejetée.

Sur les intérêts et la capitalisation :

9. D'une part, Mme B est fondée à demander le versement des intérêts au taux légal des sommes mises à la charge de l'Etat à compter du 5 mars 2021, date de réception de sa demande indemnitaire préalable par le ministre.

10. D'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le

28 juin 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 28 juin 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Les motifs du présent jugement n'impliquent pas qu'il soit enjoint au ministre de la justice d'enregistrer en arrêts de travail consécutifs à un accident de service, ses 46 jours d'arrêt de travail et de procéder au paiements des sommes mises à sa charge. Par suite, les conclusions présentées à ce titre doivent être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme B une somme de

5 000 euros augmentée des intérêts au taux légal à compter du 5 mars 2021. Ces intérêts seront capitalisés, afin de produire eux-mêmes intérêts, au 28 juin 2022.

Article 2 : L'Etat versera à Mme B une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 27 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Gros, président,

M. Rebellato, premier conseiller

M. Hélard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mai 2023.

Le rapporteur,

J. REBELLATO

Le président,

L. GROS

La greffière,

S. PORRINAS

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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