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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2116102

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2116102

mercredi 13 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2116102
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3e Section - 2e Chambre
Avocat requérantCABINET SAINT-YVES AVOCATS (SELAS)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 27 juillet 2021 et 17 mars 2022, M. B C, représenté par Me de Boissieu, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 31 mai 2021 par lequel le préfet de police lui a retiré sa carte de résident ;

2°) d'enjoindre au préfet de police de lui délivrer un titre de séjour sans délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé, l'invocation tardive du procès-verbal du 26 octobre 2020 par le préfet ne pouvant remédier à ce défaut de motivation ;

- cet arrêté est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation, en méconnaissance du principe de l'individualisation des peines ;

- il est illégal dans la mesure où il est fondé sur le procès-verbal du 9 novembre 2020 dont l'illégalité doit être constatée par voie d'exception dès lors, d'une part, qu'aucune poursuite ne pouvait être effectuée postérieurement au 26 octobre 2020, date du procès-verbal mettant fin au contrôle du 13 octobre 2020, à la suite de la conclusion d'une transaction, laquelle est au demeurant elle-même illégale, d'autre part, que les droits de la défense n'ont pas été respectés faute pour lui d'avoir pu bénéficier d'un interprète en violation de la loi n° 2013-711 du 5 août 2013 et de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

- il est fondé sur des faits matériellement inexacts ;

- la sanction prononcée est disproportionnée ;

- la sanction est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa vie privée et familiale et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 13 octobre 2021 et 24 mars 2022, le préfet de police conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 17 mars 2022, la clôture de l'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 4 avril 2022 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de procédure pénale ;

- le code du travail ;

- la loi n° 2013-711 du 5 août 2013 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- et les observations de Me de Boissieu, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant bangladais né le 1er février 1965, déclare être entré en France en 1991. Il s'est vu délivrer une carte de résident le 3 décembre 2012, dont la validité expirait le 2 décembre 2022. Le 13 octobre 2020, un contrôle du service des douanes, en matière de contributions indirectes, a été effectué au sein de la société dont il est le président. A cette occasion, il a été constaté qu'un salarié étranger était démuni de titre de séjour et de travail et n'avait pas été déclaré auprès des organismes sociaux. Ces faits ont fait l'objet d'un procès-verbal de constat le 9 novembre 2020. Par un arrêté du 31 mai 2021, le préfet de police a procédé au retrait de la carte de résident de M. C. Par la présente requête, M. C demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

2. Aux termes de l'article L. 432-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout employeur titulaire d'une carte de résident peut se la voir retirer s'il a occupé un travailleur étranger en violation des dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail ". L'article L. 8251-1 du code du travail dispose que " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. () ".

3. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 8211-1 du code du travail : " Sont constitutives de travail illégal, dans les conditions prévues par le présent livre, les infractions suivantes : () 4° Emploi d'étranger non autorisé à travailler () ". En vertu des articles L. 8271-1 et

L. 8271-1-2 de ce même code, les infractions constitutives de travail illégal sont recherchées et constatées par les agents de contrôle, parmi lesquels figurent notamment les agents des impôts et des douanes.

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué, qui mentionne les textes dont il fait application, indique, d'une part, que M. C a fait l'objet d'une procédure relative à du travail dissimulé pour emploi d'un étranger salarié en situation irrégulière non déclaré auprès des organismes sociaux, à la suite du contrôle effectué par les services de la direction régionale des douanes de Paris, dont les résultats sont révélés dans un procès-verbal daté du 9 novembre 2020, d'autre part, que ces faits, qui contribuent à mettre en péril le système français de protection sociale et ne permettent pas d'ouvrir la voie à une meilleure protection de la dignité de la personne humaine au sens de l'article 31 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, entrent dans le champ d'application de l'article L. 432-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui permet le retrait de la carte de résident à tout employeur, titulaire de cette carte, en infraction avec l'article L. 8251-1 du code du travail, enfin, que l'intéressé relevant d'une catégorie de personnes ne pouvant pas faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français puisqu'il réside en France de façon régulière depuis plus de dix ans, a été convoqué à la préfecture le 31 mai 2021 en vue de la délivrance d'une carte de séjour temporaire " vie privée et familiale ". Par suite, cette décision, qui comporte l'énoncé des éléments de droit et de fait sur lesquels elle se fonde, est suffisamment motivée.

5. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que le préfet de police a examiné la situation personnelle et familiale de M. C avant de décider de lui retirer sa carte de résident. Par suite, les moyens tirés du défaut d'examen et de la violation du principe d'individualisation des peines doivent, en tout état de cause, être écartés.

6. En troisième lieu, M. C ne peut pas utilement contester, par voie d'exception, la légalité du procès-verbal de constat du 9 novembre 2020 dès lors que ce procès-verbal, qui a été dressé en application des dispositions citées au point 3 du présent jugement dans le cadre de la procédure pénale distincte de la procédure administrative en litige, ne constitue ni une décision administrative dont il appartiendrait au juge administratif de connaître de la légalité ni, en tout état de cause, la base légale de la décision attaquée ou une décision administrative pour l'application de laquelle la décision attaquée aurait été prise. De même, il n'appartient pas au juge administratif de connaître de la régularité de la procédure pénale engagée, qui est distincte et indépendante de la procédure administrative à l'issue de laquelle la décision attaquée a été prise.

7. En quatrième lieu, il résulte de l'instruction, en particulier du procès-verbal de constat du 9 novembre 2020, qu'il a notamment été constaté, lors du contrôle en matière de contributions indirectes effectué le 13 octobre 2020 au sein du commerce de M. C, premièrement, l'absence de déclaration préalable à l'embauche auprès de l'URSSAF d'un salarié qui a indiqué être employé au sein de l'établissement depuis près d'un an, deuxièmement, le défaut de titre de séjour valide et d'autorisation de travail de ce salarié, troisièmement, le dépassement du temps de travail rémunéré de ce salarié au-delà de la durée maximale quotidienne de travail, à savoir au-delà de dix heures, l'intéressé ayant déclaré travailler entre dix et onze heures par jour, avec un jour de congé toutes les deux semaines, pour un salaire de 700 euros par mois. Lors de son audition par les agents de contrôle le 9 novembre 2020, M. C a indiqué avoir recruté cette personne depuis seulement quelques jours mais a reconnu être au courant de l'absence de titre de séjour valide et d'autorisation de travail de l'intéressé. Le requérant fait néanmoins valoir que la procédure mise en œuvre est irrégulière faute pour les agents de contrôle de lui avoir fait bénéficier d'un interprète au cours de la procédure pénale. Il conteste également les propos consignés dans le procès-verbal en raison de son niveau en français et de celui du salarié concerné. Toutefois, ces affirmations, qui ne sont pas étayées, ne sont pas de nature à remettre en cause la matérialité des faits relatés dans le procès-verbal en cause alors qu'il est au demeurant établi que le salarié étranger concerné ne disposait pas d'un titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'inexactitude matérielle des faits doit être écarté.

8. En cinquième lieu, si M. C fait valoir qu'il n'avait jamais embauché irrégulièrement des salariés jusqu'alors, qu'il a procédé à cette embauche en raison de son état de santé, que cette embauche " présentait toutes les apparences de la régularité " et qu'il a par ailleurs été sanctionné d'une amende et d'une fermeture temporaire de son établissement, il résulte de l'instruction, outre que ces éléments ne sont pas suffisamment étayés, que l'attestation de demande d'asile que le travailleur étranger en cause lui a remis lors de son embauche n'était plus valide depuis plus d'un an à la date du contrôle et que le requérant a déclaré, lors de son audition, être au courant de la situation irrégulière de son salarié. Dans ces conditions, et eu égard à l'ensemble des circonstances de l'espèce, le moyen tiré de la disproportion de la sanction doit être écarté.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui () ".

10. La sanction prévue à l'article L. 432-11 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile a pour effet, sauf lorsqu'elle n'est pas assortie d'une obligation de quitter le territoire français et s'accompagne de la délivrance d'un autre titre de séjour, de mettre fin au droit au séjour de l'étranger concerné. En l'espèce, l'arrêté attaqué du 31 mai 2021 précise que M. C ne peut pas faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français et dispose de la faculté de solliciter la délivrance d'une carte de séjour temporaire " vie privée et familiale ". En outre, il résulte de l'instruction qu'un récépissé de demande de carte de séjour autorisant M. C à travailler lui a été délivré à la même date que l'arrêté attaqué. Le 4 août 2021, une carte de séjour temporaire, valable à compter également du 31 mai 2021, lui a ensuite été remis. Par suite, l'arrêté attaqué n'a eu ni pour objet ni pour effet de mettre fin au droit au séjour de M. C. Dans ces conditions, ce dernier ne peut pas utilement se prévaloir, à l'appui du recours dirigé contre la sanction litigieuse, de l'atteinte disproportionnée portée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. De même, dès lors que, ainsi qu'il a été dit, M. C n'a pas été privé de son droit au séjour au France et donc de la possibilité d'y poursuivre le suivi médical qu'il indique nécessaire à son état de santé, il ne résulte, en tout état de cause, pas de l'instruction que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de l'intéressé.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 31 mai 2021. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et celles présentées au titre des frais d'instance doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et au préfet de police.

Délibéré après l'audience du 30 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Amat, présidente,

Mme Armoët, première conseillère,

M. Broussillon, conseiller.

Lu en audience publique, le 13 juillet 2022.

La rapporteure,

E. A

La présidente,

N. AMATLa greffière,

P. TARDY-PANIT

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne et à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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