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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2116112

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2116112

mercredi 2 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2116112
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6e Section - 2e Chambre
Avocat requérantDUPY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 16 juillet 2021, la présidente du tribunal administratif de Nice a transmis au tribunal administratif de Paris la requête présentée par M. B, enregistrée au greffe du tribunal de Nice le 10 septembre 2020.

Par cette requête ainsi qu'un mémoire complémentaire, enregistré au tribunal administratif de Paris le 9 mai 2022, M. A B, représenté par Me Dupy, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet par laquelle le ministre de l'agriculture et de l'alimentation a refusé de lui communiquer les documents qu'il a demandé dans sa demande préalable effectuée le 11 mai 2020 ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'agriculture et de l'alimentation de lui communiquer, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, l'ensemble des documents en sa possession relatif aux échanges intervenus entre la SA Linddana et le ministère de l'agriculture relatifs à la mise en conformité des machines avant et après l'adoption de la note circulaire en date du 31 août 2016 ainsi que toutes les informations relatives au respect ou non de la circulaire par la SA Linddana et toutes les informations utiles en la possession du ministère relatives au type de machines utilisées par M. B lors de son accident, notamment quant à l'existence d'autres accidents survenus sur ce type de machines ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il a intérêt à connaître les échanges entre le ministère et la société fabricante de la machine ayant causé son accident compte tenu des procédures judiciaires en cours ;

- la commission d'accès aux documents administratifs (CADA) a émis un avis favorable à la communication des documents demandés sous réserve de " l'occultation préalable des mentions relevant du secret des affaires ou faisant apparaître le comportement d'une personne dès lors que la divulgation de ce comportement pourrait lui porter préjudice " ;

- l'administration ne peut pas se retrancher derrière le secret des affaires pour refuser la communication des documents demandés alors que la note rendue par le ministère était publique et publiée au journal officiel ;

- elle ne peut pas davantage prétendre que les documents perdraient toute utilité si les mentions couvertes par le secret des affaires étaient barrées ;

- si l'alinéa 3 de l'article L. 311-6 du code des relations entre le public et l'administration prévoit que la communication de documents ne peut pas s'effectuer lorsqu'elle porte préjudice à " la personne " cela ne concerne pas les personnes morales ;

- le ministère n'apporte aucun élément permettant de justifier de l'impossibilité de communiquer les documents en raison de la grande quantité des mentions non communicables.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 avril 2022, le ministre de l'Agriculture et de la souveraineté alimentaire conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les dispositions de l'alinéa 3 de l'article L. 311-6 du code des relations entre le public et l'administration prévoit que la communication de documents ne peut pas s'effectuer auprès de tiers lorsqu'elle porte préjudice à " la personne " s'appliquent également aux personnes morales ;

- en l'espèce, compte tenu de la quantité de mentions susceptibles de porter préjudice à cette société et nécessitant qu'elles soient occultées la communication des documents demandés serait inintelligible et dépourvue de tout intérêt ;

- il n'a pas à produire ces éléments dans le cadre de la présente instance.

Un mémoire présenté par le ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire, enregistré au tribunal le 13 juillet 2022 n'a pas été communiqué.

Par ordonnance du 25 mai 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 9 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- et les conclusions de M. Guérin-Lebacq, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a été victime, le 24 décembre 2012, d'un grave accident causé par une machine à broyer les végétaux. Après avoir constaté de nombreux accidents similaires, la commission européenne a, en 2014, retiré la norme en vigueur et le ministère de l'agriculture a, par une note circulaire adoptée le 31 août 2016, imposé aux fabricants un délai de dix-huit mois pour mettre en conformité les machines répertoriées comme étant dangereuses et notamment la machine ayant causé l'accident du requérant. Par un courrier du 11 mars 2019, M. B, par l'intermédiaire de son conseil, a sollicité la communication des échanges entre le ministère et la société fabricante de la machine impliquée dans son accident relatif aux demandes de mise en conformité des machines fabriquées par cette société suite à l'instruction du 31 août 2016. Par un courrier du 19 avril 2019 le ministre de l'agriculture a refusé de faire droit à sa demande. M. B a saisi la Commission d'accès aux documents administratifs (CADA) d'une demande d'avis enregistrée à son secrétariat le 25 avril 2019. Par un avis du 20 février 2020, la CADA a émis un avis favorable à cette demande de communication sous réserve de l'occultation préalable des mentions relevant des secrets protégés en application de l'article L. 311-6 du code des relations entre le public et l'administration, notamment les mentions relevant du secret des affaires, lequel comprend le secret des procédés, des informations économiques et financières et des stratégies commerciales ou industrielles ou faisant apparaitre le comportement d'une personne dès lors que la divulgation de ce comportement pourrait lui porter préjudice. Cette commission a en outre précisé que ce n'est que dans l'hypothèse où les occultations priveraient ce document de son inéligibilité ou de son sens ou la communication de tout intérêt que l'administration serait fondée à en refuser la communication. Toutefois, par une décision implicite de rejet, le ministre de l'agriculture a de nouveau refusé de communiquer ces éléments. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler cette décision et d'enjoindre au ministre de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire de lui communiquer les documents sollicités.

2. Aux termes de l'article L. 311-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Sous réserve des dispositions des articles L. 311-5 et L. 311-6, les administrations mentionnées à l'article L. 300-2 sont tenues de publier en ligne ou de communiquer les documents administratifs qu'elles détiennent aux personnes qui en font la demande, dans les conditions prévues par le présent livre ". Aux termes de l'article L. 311-6 de ce code : " Ne sont communicables qu'à l'intéressé les documents administratifs : / 1° Dont la communication porterait atteinte à la protection de la vie privée, au secret médical () / 2° Portant une appréciation ou un jugement de valeur sur une personne physique, nommément désignée ou facilement identifiable / 3° Faisant apparaître le comportement d'une personne, dès lors que la divulgation de ce comportement pourrait lui porter préjudice. () ". Aux termes de l'article L. 311-7 du même code : " Lorsque la demande porte sur un document comportant des mentions qui ne sont pas communicables en application des articles L. 311-5 et L. 311-6 mais qu'il est possible d'occulter ou de disjoindre, le document est communiqué au demandeur après occultation ou disjonction de ces mentions ".

3. Pour refuser la communication des documents demandés, le ministre se prévaut des dispositions du 3° de l'article L. 311-6 du code des relations entre le public et l'administration selon lesquelles ne sont pas communicables les documents administratifs faisant apparaître le comportement d'une personne, dès lors que la divulgation de ce comportement pourrait lui porter préjudice. Toutefois, si effectivement, ces dispositions sont applicables tant aux personnes physiques qu'aux personnes morales, en l'espèce, le ministre se borne à opposer que les documents contiennent des informations protégées qui ne peuvent être communiquées dans leur intégralité qu'à la société elle-même sans apporter aucun élément permettant d'apprécier en quoi la communication des documents dans leur ensemble serait compromettant. En outre, le ministre ne précise pas en quoi ces documents ne peuvent pas faire l'objet d'une occultation ou en quoi celle-ci dénaturerait le sens des documents sollicités et priverait, ainsi d'intérêt la demande de communication du requérant.

4. Dans ces conditions, il y a lieu d'annuler la décision refusant la communication des courriers échangés, à la suite de la publication de la circulaire du 31 août 2016, entre l'administration et la société impliquée dans l'accident subi par le requérant et se rapportant aux demandes de mises en conformité des machines fabriquées par cette société après l'occultation préalable des mentions relevant des secrets protégés en application de l'article L. 311-6 du code des relations entre le public et l'administration ou faisant apparaitre le comportement d'une personne dès lors que la divulgation de ce comportement pourrait lui porter préjudice.

Sur les conclusions aux fin d'injonction et d'astreinte :

5. Eu égard aux motifs du présent jugement, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire de communiquer à M. B, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, les échanges entre le ministère et cette société relatifs aux demandes de mise en conformité des machines fabriquées par cette société suite à l'instruction du 31 août 2016 selon les modalités prévues au point 4 du jugement. En revanche, dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

6. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à verser à M. B.

D E C I D E :

Article 1er : La décision par laquelle le ministre de l'agriculture a implicitement refusé de communiquer les éléments sollicités par M. B est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire de communiquer à M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement les échanges entre le ministère et cette société relatifs aux demandes de mise en conformité des machines fabriquées par cette société suite à l'instruction du 31 août 2016. Cette communication sera faite selon les modalités prévues au point 4 des motifs du jugement.

Article 3 : Il est mis à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à verser à M. B.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.

Délibéré après l'audience du 11 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Laloye, président,

Mme Roussier, première conseillère,

M. Théoleyre, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 novembre 2022.

La rapporteure,

S. C

Le président,

P. LaloyeLa greffière,

K. Bak-Piot

La République mande et ordonne au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2116112/6-

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