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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2118530

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2118530

jeudi 27 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2118530
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4e Section - 1re Chambre
Avocat requérantBENTAYEB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 31 août 2021, M. C A, représenté par Me Bentayeb, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 juillet 2021 par lequel le ministre de l'intérieur a prononcé son expulsion du territoire français ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il méconnaît l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît sa liberté religieuse et sa liberté d'expression ;

- il méconnaît l'article L. 631-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 septembre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 septembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les conclusions de Mme Baratin, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant turc né le 13 mai 1984 en Turquie, est arrivé en France le 16 janvier 2011 sous couvert d'un visa long séjour. Il s'est vu remettre le 12 janvier 2014 une carte de résident valable jusqu'au 12 janvier 2024. Il a fait l'objet d'un arrêté d'expulsion pris à son encontre le 7 juillet 2021 par le ministre de l'intérieur qui a également procédé au retrait de son titre de séjour. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de cet arrêté.

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur, la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci. Toutefois, les décisions fondées sur des motifs en lien avec la prévention d'actes de terrorisme sont prises dans des conditions qui préservent l'anonymat de leur signataire. Seule une ampliation de cette décision peut être notifiée à la personne concernée ou communiquée à des tiers, l'original signé, qui seul fait apparaître les nom, prénom et qualité du signataire, étant conservé par l'administration ". Aux termes de l'article de l'article L.773-9 du code de justice administrative : " Les exigences de la contradiction mentionnées à l'article L. 5 sont adaptées à celles de la protection de la sécurité des auteurs des décisions mentionnées au second alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration. Lorsque dans le cadre d'un recours contre l'une de ces décisions, le moyen tiré de la méconnaissance des formalités prescrites par le même article L. 212-1 ou de l'incompétence de l'auteur de l'acte est invoqué par le requérant ou si le juge entend relever d'office ce dernier moyen, l'original de la décision ainsi que la justification de la compétence du signataire sont communiqués par l'administration à la juridiction qui statue sans soumettre les éléments qui lui ont été communiqués au débat contradictoire ni indiquer l'identité du signataire dans sa décision ".

3. Il ressort des pièces du dossier que la copie de l'original de l'arrêté en litige, communiquée au tribunal par le ministre de l'intérieur en application des dispositions précitées de l'article L.773-9 du code de justice administrative, porte la signature d'une autorité dont le nom, le prénom et la qualité sont clairement identifiés et qui disposait d'une délégation de signature régulièrement publiée au journal officiel de la République française également produite par le même ministre. En application des mêmes dispositions, la copie de l'arrêté produite par le requérant, qui n'est pas une copie de l'original de l'acte, a pu légalement ne pas comporter la mention des nom, prénom et qualité de son auteur. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, le juge saisi d'un recours en annulation contre une mesure d'expulsion ne statue ni sur une contestation relative à des droits et obligations de caractère civil ni sur le bien-fondé d'une accusation en matière pénale. Il suit de là que M. A ne peut utilement invoquer la méconnaissance de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales à l'encontre de l'arrêté du 7 juillet 2021. Au demeurant, la légalité d'une mesure d'expulsion ne dépend pas des modalités de son exécution, ni des conditions dans lesquelles un tel acte peut être contesté devant le juge administratif. Par suite, le moyen doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : "1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Il ressort des pièces du dossier que les enfants de M. A sont scolarisés en Turquie où il déclare lui-même résider pour des raisons professionnelles. Les pièces produites par le requérant, deux bulletins de salaire et une déclaration de revenus de 189 euros pour l'année 2019, révèlent une activité professionnelle très réduite en France. Ainsi, M. A doit être regardé comme ayant fixé l'essentiel de ses attaches personnelles et familiales en Turquie. Par suite, le ministre de l'intérieur n'a pas, en décidant son expulsion, porté au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette mesure a été prise. Le moyen doit être écarté.

7. En quatrième lieu, si M. A soutient que la mesure porte atteinte à sa liberté d'expression et à sa liberté religieuse, il a déclaré lui-même que son épouse portait la burqa, vêtement interdit dans l'espace public et qu'ils étaient très religieux. En outre, si M. A a regretté l'attaque terroriste commise contre les journalistes de Charlie Hebdo, le ministre de l'intérieur fait valoir que son propos selon lequel le prophète Mahomet n'aurait pas dû être caricaturé revient à nier aux journalistes la liberté d'expression et à justifier, en contradiction avec le regret exprimé, l'attentat terroriste. Si le ministre de l'intérieur se livre ainsi à une interprétation des déclarations du requérant, il ressort des termes de la décision attaquée que le préfet a pris en considération plusieurs autres éléments et que ceux susmentionnés sont seulement des indices confirmant la menace d'une particulière gravité que constitue le comportement de l'intéressé. Ce faisant, le ministre de l'intérieur n'a pas porté atteinte à la liberté d'expression ou à la liberté religieuse de M. A. Par suite, le moyen doit être écarté.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 631-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion que si elle constitue une nécessité impérieuse pour la sûreté de l'Etat ou la sécurité publique et sous réserve que l'article L. 631-3 n'y fasse pas obstacle : / () 2° L'étranger marié depuis au moins trois ans avec un conjoint de nationalité française, à condition que la communauté de vie n'ait pas cessé depuis le mariage et que le conjoint ait conservé la nationalité française ; / () ".

9. Il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué que le ministre de l'intérieur a considéré que le requérant était marié à une ressortissante française depuis plus de trois ans et bénéficiait, à ce titre, de la protection conférée par les dispositions précitées.

10. Pour justifier la mesure d'expulsion prise à l'encontre de M. A en application des dispositions précitées, le ministre de l'intérieur a relevé, aux termes de son arrêté du 7 juillet 2021, que l'implication du requérant au sein d'organisations entretenant des liens avec la mouvance islamiste pro-djihadiste, sa mise en cause toujours pendante en Turquie pour ces faits et son évolution au sein d'un environnement constitué d'individus fortement radicalisés et liés à la mouvance pro-djihadiste justifiaient son expulsion en tant qu'elle constituait une nécessité impérieuse pour la sûreté de l'Etat ou la sécurité publique. Les éléments sur lesquels s'est fondé le ministre de l'intérieur proviennent d'une note blanche établie par les services des renseignements et de déclarations faites par l'intéressé lui-même lors d'un entretien administratif qui s'est déroulé le 25 octobre 2019 et lors de son audition devant la commission d'expulsion du Haut-Rhin qui s'est réunie le 16 avril 2021 et a rendu un avis favorable à la mesure d'expulsion. Il ressort de ces éléments que M. A côtoie régulièrement les membres de la famille de son épouse qui sont fortement radicalisés et liés à la mouvance pro-djihadiste. Il a également évolué dans des milieux impliquant de nombreux islamistes radicaux et certains djihadistes turcs, en particulier à travers son engagement au sein d'une organisation non gouvernementale turque en août 2019. Selon des informations provenant de la coopération internationale, il a franchi la frontière turco-syrienne en 2019 afin de rendre visite à des djihadistes. Le 17 décembre 2019 il a été arrêté par les autorités turques aux côtés de quatre individus suspectés d'avoir soutenu des djihadistes en Syrie. Il a été remis en liberté dans l'attente de son jugement qui n'aurait toujours pas été prononcé. Il a enfin indiqué avoir œuvré au sein de l'organisation humanitaire islamique turque IHH, qui, sous couvert de mener des actions humanitaires au profit de populations musulmanes défavorisées ou se trouvant en zone de guerre, a apporté par le passé un soutien logistique et financier à des combattants djihadistes. Si M. A soutient que le ministre de l'intérieur ne démontre pas la nécessité impérieuse de l'expulser, que les supputations sur lesquelles il s'appuie ne justifient pas son expulsion et qu'il est accusé par procuration, il ne conteste pas les liens avec les différentes organisations mentionnées ni les circonstances de son arrestation en Turquie et il n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause les faits suffisamment précis et circonstanciés, sur lesquels la mesure d'expulsion litigieuse est fondée. Dès lors, en considérant que l'expulsion de M. A devait être regardée comme constituant une nécessité impérieuse pour la sûreté de l'Etat ou la sécurité publique, le ministre de l'intérieur n'a commis ni d'erreur de droit ni d'erreur d'appréciation. Par suite, ces moyens doivent être écartés.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 13 avril 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Viard, présidente,

M. Perrot, conseiller,

M. Palla, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 avril 2023.

Le rapporteur,

F. B

La présidente,

M-P. VIARDLa greffière,

L. THOMAS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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