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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2118538

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2118538

mercredi 30 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2118538
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3e Section - 2e Chambre
Avocat requérantTIGRINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 30 août 2021 et 7 février 2022, M. A C, représenté par Me Tigrine, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 26 juin 2021 par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé la société Nouvelle du Terrass Hôtel à le licencier ;

2°) de mettre à la charge solidaire de l'Etat et de la société Nouvelle du Terrass Hôtel la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée méconnait l'article L. 2411-5 du code du travail dans la mesure où elle n'indique pas qu'il détenait la qualité d'élu suppléant au comité social et économique ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation dans la mesure où l'inspectrice du travail n'a pas réellement contrôlé si la mesure de licenciement envisagée était dépourvue de lien avec chacun de ses deux mandats ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de l'article L. 1233-3 du code du travail dès lors que la réalité du motif économique n'est pas établie ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que l'inspectrice du travail ne s'est pas assurée de la réalité de la suppression de son emploi ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de l'article L. 1233-4 du code du travail dans la mesure où l'employeur n'a pas justifié, à partir de la première réunion de consultation du CSE, avoir respecté son obligation de reclassement.

Par des mémoires, enregistrés les 7 janvier 2022 et 7 mars 2022, la Société Nouvelle du Terrass Hôtel, représentée par Me Laporte, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2022, le directeur régional et interdépartemental de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités d'Île-de-France conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de Mme Privet, rapporteure publique,

- et les observations de Me Laporte, représentant la société Nouvelle du Terrass Hôtel.

Considérant ce qui suit :

1. M. C a été recruté à compter du 27 avril 1992, en vertu d'un contrat à durée indéterminée, par la société Nouvelle du Terrass Hôtel, qui exploite un hôtel à Paris. La société Nouvelle du Terrass Hôtel appartient à une unité économique et sociale (UES) constituée de trois autres sociétés du groupe " Biography ", qui exploitent également quatre hôtels parisiens. M. C occupait, en dernier lieu, le poste de " maître d'hôtel ", responsable matin de la gestion du petit-déjeuner et du déjeuner et était par ailleurs titulaire des mandats de délégué syndical et membre suppléant du comité social et économique de l'UES. Le 18 mars 2021, la société Nouvelle du Terrass Hôtel l'a informé de la suppression envisagée de son poste dans le cadre du projet de licenciement collectif pour motif économique portant sur six licenciements dont le comité social et économique avait été informé le 12 mars 2021. Le 6 avril 2021, M. C a été convoqué à un entretien préalable à son licenciement pour motif économique, qui a eu lieu le 15 avril 2021. Après avoir recueilli l'avis du comité social et économique le 16 avril 2021, la société Nouvelle du Terrass Hôtel a sollicité l'autorisation de licencier ce salarié protégé pour motif économique, par une lettre du 27 avril 2021. Par une décision du 26 juin 2021, l'inspectrice du travail a autorisé le licenciement de M. C. Par la présente requête, M. C demande l'annulation de cette décision.

2. D'une part, aux termes de l'article L. 1233-3 du code du travail : " Constitue un licenciement pour motif économique le licenciement effectué par un employeur pour un ou plusieurs motifs non inhérents à la personne du salarié résultant d'une suppression ou transformation d'emploi ou d'une modification, refusée par le salarié, d'un élément essentiel du contrat de travail, consécutives notamment : 1° A des difficultés économiques caractérisées soit par l'évolution significative d'au moins un indicateur économique tel qu'une baisse des commandes ou du chiffre d'affaires, des pertes d'exploitation ou une dégradation de la trésorerie ou de l'excédent brut d'exploitation, soit par tout autre élément de nature à justifier de ces difficultés. Une baisse significative des commandes ou du chiffre d'affaires est constituée dès lors que la durée de cette baisse est, en comparaison avec la même période de l'année précédente, au moins égale à : () c) Trois trimestres consécutifs pour une entreprise d'au moins cinquante salariés et de moins de trois cents salariés ; () La matérialité de la suppression, de la transformation d'emploi ou de la modification d'un élément essentiel du contrat de travail s'apprécie au niveau de l'entreprise. Les difficultés économiques, les mutations technologiques ou la nécessité de sauvegarder la compétitivité de l'entreprise s'apprécient au niveau de cette entreprise si elle n'appartient pas à un groupe et, dans le cas contraire, au niveau du secteur d'activité commun à cette entreprise et aux entreprises du groupe auquel elle appartient, établies sur le territoire national, sauf fraude. () ".

3. D'autre part, en vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est fondée sur un motif de caractère économique, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si la situation de l'entreprise justifie le licenciement du salarié, en tenant compte notamment de la nécessité des réductions envisagées d'effectifs et de la possibilité d'assurer le reclassement du salarié dans l'entreprise ou au sein du groupe auquel appartient cette dernière.

4. En premier lieu, pour opérer les contrôles auxquels elle est tenue de procéder lorsqu'elle statue sur une demande d'autorisation de licenciement, l'autorité administrative doit prendre en compte chacune des fonctions représentatives du salarié. Lorsque l'administration a eu connaissance de chacun des mandats détenus par l'intéressé, la circonstance que la demande d'autorisation de licenciement ou la décision autorisant le licenciement ne fasse pas mention de l'un de ces mandats ne suffit pas, à elle seule, à établir que l'administration n'a pas, comme elle le doit, exercé son contrôle en tenant compte de chacun des mandats détenus par le salarié protégé.

5. En l'espèce, si, comme M. C le soutient, la décision attaquée se réfère à ses mandats de délégué syndical et de membre du comité social et économique, sans préciser sa qualité de " suppléant ", il ressort des pièces du dossier que la demande d'autorisation de licenciement adressée à l'inspectrice du travail par la société Nouvelle du Terrass Hôtel mentionnait bien son mandat de membre suppléant du comité social et économique. De même, le procès-verbal de la réunion du comité social et économique du 16 avril 2021 dont l'inspectrice du travail a pris connaissance dans le cadre de l'instruction de la demande d'autorisation de licenciement du requérant fait clairement état du mandat de membre " suppléant " du comité de l'intéressé. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que l'inspectrice du travail n'aurait pas exercé son contrôle en ne tenant pas compte de chacun des mandats que le requérant détenait ne peut qu'être écarté.

6. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier, en particulier des données chiffrées fournies par le groupe dans le cadre du projet de licenciement collectif engagé le 12 mars 2021, qui sont justifiées, contrairement à ce que le requérant soutient, par les documents comptables des sociétés composant l'UES, que les chiffres d'affaires des quatre sociétés en cause, dont celui de la société Nouvelle du Terrass Hôtel, ont connu des baisses significatives au cours des trois derniers trimestres de l'année 2020, en comparaison avec les trois derniers trimestres de l'année 2019. De même, il est constant que les résultats d'exploitation des sociétés ont été négatifs au cours de ces trimestres, du fait des mesures prises dans le cadre de la crise sanitaire qui ont très fortement impacté les taux d'occupation des hôtels, dont la clientèle est essentiellement d'origine étrangère, ainsi que leurs activités de restauration. En outre, il ressort des pièces du dossier qu'au soutien de sa demande d'autorisation de licenciement datée du 27 avril 2021, la société Nouvelle du Terrass Hôtel s'est appuyée sur les résultats disponibles pour les mois de janvier et février 2021 dont il ne résulte aucune amélioration significative de la situation financière des sociétés en cause. Dans ces conditions, M. C n'est pas fondé à soutenir que la décision est entachée d'une erreur d'appréciation de la réalité du motif économique.

7. En troisième lieu, contrairement à ce que le requérant soutient, la circonstance qu'un poste de " responsable de salle soir " lui a été proposé à titre de reclassement n'est pas de nature à établir que son poste n'aurait en réalité pas été supprimé, dès lors que ce poste, différent de celui qu'il occupait, impliquait, en tout état de cause, une modification substantielle de ses conditions de travail. En outre, il ressort des pièces du dossier que le projet de licenciement collectif portait sur la suppression de six emplois au sein de l'UES dont celui du requérant et qu'en raison du niveau d'activité de l'hôtel en cause et de son taux d'occupation, les fonctions du requérant ont été réparties entre deux autres salariés de la société Nouvelle du Terrass Hôtel. Par suite, le moyen tiré de l'absence de suppression de poste doit également être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 1233-4 du code du travail : " Le licenciement pour motif économique d'un salarié ne peut intervenir que lorsque tous les efforts de formation et d'adaptation ont été réalisés et que le reclassement de l'intéressé ne peut être opéré sur les emplois disponibles, situés sur le territoire national dans l'entreprise ou les autres entreprises du groupe dont l'entreprise fait partie et dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation assurent la permutation de tout ou partie du personnel. () Le reclassement du salarié s'effectue sur un emploi relevant de la même catégorie que celui qu'il occupe ou sur un emploi équivalent assorti d'une rémunération équivalente. A défaut, et sous réserve de l'accord exprès du salarié, le reclassement s'effectue sur un emploi d'une catégorie inférieure. () ".

9. Pour apprécier si l'employeur a satisfait à son obligation en matière de reclassement, l'autorité administrative doit s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, qu'il a procédé à une recherche sérieuse des possibilités de reclassement du salarié, tant au sein de l'entreprise que dans les entreprises du groupe auquel elle appartient, ce dernier étant entendu, à ce titre, comme les entreprises dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation permettent, en raison des relations qui existent avec elles, d'y effectuer la permutation de tout ou partie de son personnel. En outre, les possibilités de reclassement dans l'entreprise, et éventuellement au sein du groupe, s'apprécient antérieurement à la date d'autorisation du licenciement, à compter du moment où celui-ci est envisagé. Pour apprécier si l'employeur a satisfait à son obligation de rechercher les possibilités de reclassement du salarié, des propositions de postes faites par l'employeur ne peuvent être prises en compte qu'à la condition que le salarié ait connaissance que de telles offres, faites par l'employeur au cours de cette période, le sont dans le cadre du reclassement prévu par l'article L. 1233-4 du code du travail.

10. D'une part, il ressort des pièces du dossier que le comité social et économique a été informé dès le 12 mars 2021 du projet du licenciement collectif de six salariés de l'UES dont deux salariés de la société Nouvelle du Terrass Hôtel relevant des catégories professionnelles " agent de maîtrise, restauration salle " et " agent de maîtrise, commercial séminaires ". La lettre du 18 mars 2021 par laquelle la société Nouvelle du Terrass Hôtel a proposé quatre postes de reclassement à M. C précise que ces propositions s'inscrivent dans le cadre du projet de licenciement collectif présenté quelques jours plus tôt au comité social et économique, au sein duquel l'intéressé siégeait. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que ces offres ne pouvaient pas légalement être prises en compte pour apprécier si l'employeur avait satisfait à son obligation de reclassement au seul motif qu'elles ont été formulées avant la consultation du comité social et économique du 16 avril 2021 relative à son licenciement.

11. D'autre part, il est constant que, parmi les quatre postes de reclassement proposés à M. C le 18 mars 2021, le poste de " responsable de salle soir ", en contrat à durée indéterminée, correspondait à la même catégorie d'emploi que celui qu'il occupait, et était assorti d'une rémunération équivalente. Or s'il ressort des pièces du dossier que le requérant a renoncé à cette proposition de poste en raison de l'absence de prise en charge des frais de taxi par l'employeur, il lui a été indiqué, au cours de la procédure et après vérification par l'inspectrice du travail, que les transports en commun desservaient son lieu de travail et son domicile à l'heure de fin de service. En outre, il ressort des pièces versées au dossier par l'employeur que celui-ci a interrogé de nouveau les sociétés de l'UES le 2 avril 2021 afin de savoir si elles étaient en mesure d'offrir des postes de reclassement disponibles, sans recevoir de réponse favorable.

12. Enfin, si le requérant soutient que la société a créé un poste de maître d'hôtel " déguisé " sous la dénomination " assistant responsable de restauration ", il n'assortit pas ce moyen des précisions suffisantes permettant au tribunal d'en apprécier le bien-fondé en produisant uniquement un extrait de planning dont la date exacte et la provenance ne sont pas précisées, alors que la société justifie que le poste en cause est occupé par le même salarié depuis l'année 2019 et qu'il ne correspond pas au poste supprimé. Par suite, compte tenu de ce qui a été dit précédemment, M. C n'est pas fondé à soutenir que l'inspectrice du travail a commis une erreur d'appréciation en considérant que l'obligation de recherche de reclassement avait été satisfaite.

13. En dernier lieu, aux termes de l'article R. 2421-7 du code du travail : " L'inspecteur du travail et, en cas de recours hiérarchique, le ministre examinent notamment si la mesure de licenciement envisagée est en rapport avec le mandat détenu, sollicité ou antérieurement exercé par l'intéressé ".

14. D'une part, les éléments avancés par M. C pour soutenir que son licenciement a été prononcé en raison de ses mandats se rattachent à des procédures antérieures de plusieurs années à la procédure de licenciement collectif pour motif économique engagée par l'UES et qui sont sans rapport avec son licenciement. En outre, aucune pièce versée au dossier ne permet d'établir un lien entre la demande de licenciement et les mandats du requérant. D'autre part, l'usage du singulier dans la formule retenue par l'inspectrice du travail selon laquelle " la demande d'autorisation de licenciement ne présente pas de lien avec le mandat détenu par le salarié " relève d'une simple maladresse de rédaction et ne suffit pas, à elle seule, à établir que le contrôle n'a porté que sur l'un des deux mandats exercés par M. C. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'inspectrice du travail a commis une erreur de droit et une erreur d'appréciation en retenant que la demande d'autorisation de licenciement n'était pas en lien avec ses mandats.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision de l'inspectrice du travail du 26 juin 2021. Par voie de conséquence, les conclusions relatives aux frais d'instance doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion et à la Société Nouvelle du Terrass Hôtel.

Copie en sera adressée au directeur régional et interdépartemental de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités d'Île-de-France.

Délibéré après l'audience du 17 novembre 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Amat, présidente,

Mme Armoët, première conseillère,

Mme Nguyen, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 novembre 2022.

La rapporteure,

E. B

La présidente,

N. AMATLa greffière,

P. TARDY-PANIT

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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