mercredi 30 novembre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2118660 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | 5e Section - 3e Chambre |
| Avocat requérant | IVANOVIC FAUVEAU |
Vu la procédure suivante :
I. Par une requête, enregistrée le 5 septembre 2021, sous le numéro 2118660, M. E D, représenté par Me Fauveau Ivanovic, demande au tribunal :
1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler les décisions par lesquelles le préfet de police a prolongé le délai de son transfert aux autorités allemandes de six à dix-huit mois, a refusé d'enregistrer sa demande d'asile et a refusé de lui délivrer une attestation de demande d'asile ;
3°) d'enjoindre au préfet de police de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile, de lui remettre une attestation de demande d'asile et le formulaire de demande d'asile dans un délai de huit jours suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros hors taxes au titre de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ou au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- les décisions portant refus d'enregistrement de sa demande d'asile et refus de délivrance d'une attestation de demande d'asile ne sont pas motivées ;
- le préfet de police n'a pas procédé à un examen de sa situation personnelle ;
- il n'est pas démontré que l'information relative à la prolongation du délai de son transfert a été communiquée aux autorités allemandes conformément à l'article 29 du règlement UE n° 604/2013 avant l'expiration du délai de transfert, le 15 juillet 2021 ;
- ces décisions méconnaissent l'article 29.2 du règlement UE n° 604/2013 dès lors qu'il n'entrait pas dans les cas justifiant la prolongation du délai de transfert et que son comportement ne démontre aucune volonté de se soustraire intentionnellement et systématiquement au contrôle de l'autorité administrative.
Par un mémoire en défense, enregistré le 14 décembre 2021, le préfet de police conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la requête de M. D est irrecevable ;
- les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Par une décision du 16 février 2022, le bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Paris a constaté la caducité de la demande d'aide juridictionnelle présentée par M. D.
II. Par une requête, enregistrée le 7 septembre 2021, sous le numéro 2118877, M. E C, représenté par Me Lerein, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision par laquelle le préfet de police a refusé d'enregistrer sa demande d'asile ;
2°) d'enjoindre au préfet de police d'enregistrer sa demande d'asile, de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale et un formulaire de demande d'asile, dans un délai de 7 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard.
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à son conseil au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
- il n'est pas établi que l'auteur de la décision attaquée était compétent ;
- cette décision n'est pas motivée ;
- elle méconnaît les dispositions des articles 29 du règlement UE 604-2013 et 9-2 du règlement 1560/2003 et l'article L. 741-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il n'est pas démontré que la demande de sa prise en charge a été transmise aux autorités allemandes ;
- il n'est pas démontré que les services de la préfecture de police ont transmis aux autorités allemandes l'information selon laquelle le délai de son transfert était prolongé.
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 mai 2022, le préfet de police conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la requête de M. D est irrecevable ;
- les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Par une décision du 3 janvier 2022, le bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Paris a rejeté la demande d'aide juridictionnelle présentée par M. D.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 portant modalités d'application du règlement (CE) n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des États membres par un ressortissant d'un pays tiers, modifié ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, en application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Gandolfi a été entendu au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Sueur, greffière d'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. D, ressortissant afghan né le 10 mai 1994 et entré irrégulièrement en France le 3 décembre 2020 selon ses déclarations, a sollicité la reconnaissance de la qualité de réfugié en France ou le bénéfice de la protection subsidiaire le 9 décembre 2020 et a été mis en possession d'une attestation de demande d'asile en procédure " Dublin " le 20 janvier 2021. Les autorités allemandes, après avoir été saisies le 11 janvier 2021 en application de l'article 18-1 b du règlement (UE) n° 604/2013, ont donné leur accord à la reprise en charge de M. D, le 14 janvier 2021. Par un arrêté du 20 janvier 2021, le préfet de police a décidé le transfert de M. D à ces autorités. M. D demande au tribunal l'annulation des décisions par lesquelles le préfet de police a décidé de prolonger le délai de son transfert aux autorités allemandes, a refusé d'enregistrer sa demande d'asile en France en procédure normale et a refusé de lui délivrer une attestation de demande d'asile.
Sur la jonction :
2. Les requêtes susvisées présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :
3. Par une décision du 16 février 2022, le bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Paris a constaté la caducité de la demande d'aide juridictionnelle formée par M. C avant de rejeter, par une nouvelle décision du 3 janvier 2022, sa demande. Par suite, ses conclusions tendant à ce qu'il soit admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle sont devenues sans objet et il n'y a plus lieu d'y statuer.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. La prolongation du délai de transfert, qui résulte du seul constat de fuite du demandeur et qui ne donne lieu qu'à une information de l'Etat responsable de la demande d'asile par l'État membre qui ne peut procéder au transfert, a pour effet de maintenir en vigueur la décision de transfert aux autorités de l'Etat responsable et ne suppose pas l'adoption d'une nouvelle décision. Cette prolongation n'est ainsi qu'une des modalités d'exécution de la décision initiale de transfert et ne peut être regardée comme révélant une décision susceptible de recours. Néanmoins, l'étranger peut demander à l'administration de reconnaître la compétence de la France pour examiner sa demande d'asile et saisir le juge d'un éventuel refus fondé sur l'absence d'expiration du délai de transfert.
5. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que, pour refuser de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale, le préfet de police a estimé que M. D devait être considéré en situation de fuite et que le délai de son transfert aux autorités allemandes avait été prolongé de six à dix-huit mois.
6. En premier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de police n'aurait pas procédé à un examen de la situation personnelle de M. D.
7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Le transfert du demandeur ou () de l'État membre requérant vers l'État membre responsable s'effectue () au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée ou de la décision définitive sur le recours ou la révision lorsque l'effet suspensif est accordé conformément à l'article 27, paragraphe 3. / () 2. Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'État membre requérant. Ce délai peut être porté à () à dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite. ".
8. Aux termes de l'article 9 du règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du
2 septembre 2003 : " 1. L'Etat membre responsable est informé sans délai de tout report du transfert dû, soit à une procédure de recours ou révision ayant un effet suspensif, soit à des circonstances matérielles telles que l'état de santé du demandeur, l'indisponibilité du moyen de transport ou le fait que le demandeur s'est soustrait à l'exécution du transfert. (). / 2. Il incombe à l'État membre qui, pour un des motifs visés à l'article 29, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013, ne peut procéder au transfert dans le délai normal de six mois à compter de la date de l'acceptation de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée, ou de la décision finale sur le recours ou le réexamen en cas d'effet suspensif, d'informer l'État responsable avant l'expiration de ce délai. À défaut, la responsabilité du traitement de la demande de protection internationale et les autres obligations découlant du règlement (UE) n° 604/2013 incombent à cet État membre conformément aux dispositions de l'article 29, paragraphe 2, dudit règlement. () ".
9. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013 () ".
10. D'une part, en l'espèce, le préfet de police justifie par la production de la décision par laquelle les autorités allemandes ont accepté la reprise en charge de M. D le 14 janvier 2021 que ces dernières ont été saisies par les autorités françaises le 11 janvier 2021. D'autre part, le préfet justifie également, par la production de l'accusé de réception de son message émis par le point d'accès allemand au réseau " Dublinet ", lequel fait foi de la transmission de ce message en vertu de l'article 15, paragraphe 3, du règlement n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003, que les autorités allemandes ont reçu, le 29 juin 2021, l'information relative à la situation de fuite de M. D dans le délai de six mois à compter du 14 janvier 2021, date de l'acceptation de la requête aux fins de reprise en charge de ce dernier. Par suite, les moyens tirés de ce que le préfet de police aurait méconnu les dispositions précitées ne peuvent qu'être écartés.
11. En troisième lieu, il résulte des dispositions citées au point 9 que la décision par laquelle l'autorité administrative prévoit le transfert d'un demandeur d'asile vers l'Etat membre responsable cesse de plein droit d'être applicable, si elle n'a pas été exécutée, à l'expiration d'un délai de six mois, lequel peut être porté à dix-huit mois dans le cas où l'intéressé prend la fuite. La notion de fuite doit s'entendre comme visant le cas où un ressortissant étranger se serait soustrait de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative en vue de faire obstacle à une mesure d'éloignement le concernant. Le caractère intentionnel et systématique d'un tel comportement s'apprécie au regard, d'une part, des diligences accomplies par l'autorité administrative pour assurer l'exécution de la mesure de réadmission dans le délai de six mois, d'autre part, des dispositions prises par l'intéressé pour s'y conformer. Tel est le cas notamment s'il se soustrait intentionnellement à l'exécution d'un transfert organisé en refusant un examen " Polymerase Chain Reaction ", dit PCR, obligatoire pour l'entrée effective sur le territoire de l'Etat membre responsable de l'examen de sa demande d'asile, dès lors qu'il avait connaissance des conséquences d'un refus de sa part et qu'il ne fait état d'aucune raison médicale particulière justifiant une absence de consentement à la réalisation du test.
12. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. D a déféré aux convocations qui lui avaient été faites l'invitant à se présenter aux services de la préfecture les 16 et 23 février 2021, le 17 mars et le 9 juin 2021 et que, par un arrêté du 9 juin 2021, le préfet de police a décidé son placement en rétention administrative, dont la prolongation jusqu'au 9 juillet 2021 a été ordonnée par le juge des libertés et de la détention le 11 juin 2021. Toutefois, et alors qu'il a été informé des conséquences qu'aurait un refus d'examen PCR le 9 juin 2021, il ressort des pièces du dossier que les 27 et 28 juin 2021, M. D a refusé à deux reprises de s'y soumettre sans faire état d'aucune raison médicale, et que ces refus ont conduit à l'abandon de son transfert vers l'Allemagne programmé les 29 juin 2021. Par suite, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que le préfet de police a pu considérer que M. D devait être considéré comme en situation de fuite.
13. Il résulte de tout ce qui précède que le délai de son transfert vers l'Allemagne ayant été régulièrement porté de six à dix-huit mois le 29 juin 2021, M. D n'est pas fondé à soutenir que les autorités françaises étaient, les 10 août et 1er septembre 2021, responsables du traitement de sa demande d'asile. Dans ces conditions, le préfet de police étant en situation de compétence liée pour refuser d'enregistrer la demande d'asile de l'intéressé en procédure normale, les moyens tirés de l'incompétence de l'auteur des décisions attaquées et du défaut de motivation des décisions verbales qui lui auraient été opposées ne peuvent qu'être écartés comme inopérants.
14. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée en défense par le préfet de police, que les requêtes de M. D doivent être rejetées y compris ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celles présentées au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions à fin d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire de M. D.
Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. D doit être rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E D, au préfet de Police, à Me Fauveau Ivanovic et à Me Lerein.
Délibéré après l'audience du 16 novembre 2022, à laquelle siégeaient :
M. Ladreyt, président,
M. Gandolfi, premier conseiller,
Mme Leravat, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 novembre 2022.
Le rapporteur,
G. GandolfiLe président,
J-P. Ladreyt
La greffière,
L. Sueur
La République mande et ordonne au préfet de police, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Nos 2118660, 2118877
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