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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2121029

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2121029

jeudi 22 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2121029
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6e Section - 3e Chambre - R.222-13
Avocat requérantCABINET SPINOSI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 4 octobre 2021 et le 2 mai 2022, Mme E D, représentée par le cabinet Spinosi, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 30 juillet 2020 par laquelle la ministre de la culture a rejeté sa demande de communication anticipée du dossier de naturalisation de M. A G F conservé aux Archives nationales ;

2°) d'enjoindre à la ministre de la culture de lui communiquer le dossier demandé, dans un délai d'un mois à compter de la date de notification du présent jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 4 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision en litige méconnaît les dispositions de l'article L. 213-3 du code du patrimoine et est entachée d'une erreur d'appréciation compte tenu de l'intérêt public qui s'attache à la consultation du dossier de naturalisation de M. F, à propos duquel elle rédige des articles dans le cadre de son procès médiatisé en Argentine, et de l'absence d'atteinte aux intérêts que la loi a entendu protéger, dès lors qu'elle demande la seule communication des documents relatifs à la demande de naturalisation formée par M. F et non les éléments relevant strictement de la vie privée de l'intéressé, tels que des quittances de loyer, des factures, des avis d'impositions, déclarations de revenus, carte de résident, certificats de scolarité des enfants ou le dossier d'état-civil retourné par l'administration en 2014. En outre, dans l'hypothèse où il s'avèrerait difficile d'effectuer un tri parmi ces documents, elle s'est engagée à ne pas porter à la connaissance du public des éléments relatifs à la vie privée de M. F figurant dans ce dossier ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 10 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 mars 2022, la ministre de la culture conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

La ministre de la culture a transmis des pièces, enregistrées le 6 mai 2022, qui n'ont pas été versées au contradictoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du patrimoine,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Pény en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pény

- et les conclusions de M. Cicmen.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E D, journaliste, a présenté, par un courrier du 7 février 2020, une demande d'accès anticipé dérogatoire au dossier de naturalisation de M. A F. Par un courrier du 30 juillet 2020, le service interministériel des Archives de France, après avoir saisi la sous-direction de l'accès à la nationalité française du ministère de l'intérieur, a émis un avis défavorable à cette demande. Mme D a saisi la commission d'accès aux documents administratifs (CADA) le 31 août 2020, qui a émis un avis favorable à la communication de ce dossier. Le silence gardé par l'administration pendant un délai de deux mois à compter de l'enregistrement de la demande d'avis par la commission d'accès aux documents administratifs a fait naître, le 31 octobre 2020, une décision implicite de rejet de la demande de communication de la requérante. Mme D a renouvelé ses demandes auprès des Archives nationales par des courriers des 11 janvier et 17 mars 2021. Par un courrier du 22 septembre 2021, le service interministériel des archives de France a une nouvelle fois émis un avis défavorable à la demande de Mme D. Par la présente requête, Mme D doit être regardée comme demandant l'annulation de la décision implicite du 31 octobre 2020 par laquelle la ministre de la culture a rejeté sa demande de communication du dossier de naturalisation de M. A G F.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le cadre juridique applicable :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 213-3 du code du patrimoine : " I.- L'autorisation de consultation de documents d'archives publiques avant l'expiration des délais fixés au I de l'article L. 213-2 peut être accordée aux personnes qui en font la demande dans la mesure où l'intérêt qui s'attache à la consultation de ces documents ne conduit pas à porter une atteinte excessive aux intérêts que la loi a entendu protéger." Et aux termes de l'article L. 213-2 du code du patrimoine dans sa version applicable au présent litige : " Par dérogation aux dispositions de l'article L. 213-1 : / I. - Les archives publiques sont communicables de plein droit à l'expiration d'un délai de : () / 3° Cinquante ans à compter de la date du document ou du document le plus récent inclus dans le dossier, pour les documents dont la communication porte atteinte () à la protection de la vie privée (). Le même délai s'applique aux documents qui portent une appréciation ou un jugement de valeur sur une personne physique, nommément désignée ou facilement identifiable, ou qui font apparaître le comportement d'une personne dans des conditions susceptibles de lui porter préjudice. ".

3. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de contrôler la régularité et le bien-fondé d'une décision de refus de consultation anticipée du ministre de la culture. Il lui revient, en particulier, d'exercer un entier contrôle sur l'appréciation portée, dans le cadre de la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 213-2 du code du patrimoine, sur la proportionnalité de la limitation qu'apporte à l'exercice du droit d'accès aux documents d'archives publiques le refus opposé à une demande de consultation anticipée, par dérogation au délai fixé par l'article L. 213-3. Pour ce faire, par exception au principe selon lequel le juge de l'excès de pouvoir apprécie la légalité d'un acte administratif à la date de son édiction, il appartient au juge, eu égard à la nature des droits en cause et à la nécessité de prendre en compte l'écoulement du temps et l'évolution des circonstances de droit et de fait afin de conférer un effet pleinement utile à son intervention, de se placer à la date à laquelle il statue.

4. D'autre part, il appartient au juge administratif de requérir des administrations compétentes la production de tous les documents nécessaires à la solution des litiges qui lui sont soumis à la seule exception de ceux qui sont couverts par un secret garanti par la loi. Si le caractère contradictoire de la procédure exige la communication à chacune des parties de toutes les pièces produites au cours de l'instance, cette exigence est nécessairement exclue en ce qui concerne les documents ou données dont le refus de communication constitue l'objet même du litige.

5. En l'espèce, la ministre a produit, dans le cadre d'une procédure hors contradictoire, l'intégralité du dossier de naturalisation de M. F.

En ce qui concerne la demande de Mme D :

6. Le dossier dont Mme D demande la consultation anticipée comprend des pièces relatives à l'instruction de la demande de naturalisation de M. F, parmi lesquelles certaines révèlent des éléments de la vie privée de ce dernier et de sa famille, et d'autres sont susceptibles de faire apparaître l'appréciation portée par l'administration sur son insertion dans la société française.

7. Toutefois, d'une part, Mme D, journaliste, a demandé un accès anticipé à ce dossier afin d'approfondir son enquête sur le parcours de M. F depuis son arrivée en France en 1985 et les informations dont disposait l'administration au moment de sa naturalisation, alors que ce dernier a été extradé en Argentine en décembre 2019 afin de comparaître pour torture, privation illégale de liberté aggravée et crime contre l'humanité à l'encontre de M. B C, étudiant enlevé et disparu en 1976, et alors qu'il est suspecté d'avoir pris part, en qualité de policier, aux exactions commises entre 1976 et 1983 par l'État argentin. M. F a, en outre, été condamné, en décembre 2019, par le tribunal de Buenos Aires à raison de faits d'enlèvement et de torture de M. C.

8. D'autre part, Mme D demande la seule communication des documents relatifs à la demande de naturalisation formée par M. F et non des autres éléments relevant de la vie privée de l'intéressé, tels que des quittances de loyer, des factures, des documents bancaires et fiscaux ou le dossier d'état-civil retourné par l'administration en 2014. Mme D s'est également engagée à ne pas porter à la connaissance du public les éléments relatifs à la vie privée de M. F contenus dans son dossier de naturalisation.

9. Enfin, ces documents portent sur une demande de naturalisation instruite il y a plus de vingt-sept ans à la date du présent jugement.

10. Dans ces conditions, au regard de l'intérêt public qui s'attache à l'enquête menée par Mme D quant aux informations dont disposait l'administration sur le passé de M. F dans le cadre de l'instruction de sa demande de naturalisation, la communication de tels documents ne conduit pas à porter une atteinte excessive à la vie privée de celui-ci. En revanche, les avis d'imposition de M. F, ses quittances de loyer, bulletins de paie, relevés de compte bancaire et courriers bancaires ainsi que ses factures d'électricité, qui relèvent de la protection de la vie privée du requérant, ou du secret fiscal, n'apparaissent pas manifestement nécessaire à l'enquête de Mme D, de sorte que l'intérêt public s'attachant à leur communication ne peut être regardé comme suffisamment constitué. Il en va de même de la " chemise d'état-civil " transmise par le service central d'état-civil du ministère des affaires étrangères en 2014 au ministère de la justice. Ces documents n'auront donc pas à être communiqués.

11. Au regard de l'ensemble de ces éléments, Mme D est fondée à soutenir que la ministre de la culture a entaché sa décision implicite de refus du 31 octobre 2020 d'une erreur d'appréciation.

12. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur l'autre moyen de la requête, que Mme D est fondée à demander l'annulation de la décision implicite du 31 octobre 2020 par laquelle la ministre de la culture a rejeté sa demande de communication du dossier de naturalisation de M. A G F.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a lieu d'enjoindre à la ministre de la culture de donner à Mme D accès au dossier de naturalisation de M. F, à l'exception des documents mentionnés au point 10 du présent jugement, qui n'auront pas à être communiqués, et ce dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

14. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante dans la présente instance, une somme de 1 500 euros à verser à Mme D.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite du 31 octobre 2020 par laquelle la ministre de la culture a rejeté la demande de Mme D de consulter de manière anticipée le dossier de naturalisation de M. F est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la ministre de la culture de donner à Mme D accès au dossier de naturalisation de M. F, dans les conditions précisées aux points 10 et 13 du présent jugement, dans un délai d'un mois à compter de la date de notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera 1 500 euros à Mme D au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente décision sera notifiée à Mme E D et à la ministre de la culture.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 juin 2023.

Le magistrat désigné,

A. PényLa greffière,

A. Cardon

La République mande et ordonne à la ministre de la culture en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2121029/6-3

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