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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2121708

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2121708

jeudi 6 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2121708
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6e Section - 3e Chambre
Avocat requérantBAYERON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 12 octobre 2021 et 18 mai 2022, M. H A, représenté par Me Bayeron, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 août 2021 par laquelle le préfet de police a refusé de lui délivrer une carte d'identité et un passeport au nom de l'enfant I A ;

2°) d'enjoindre au préfet de police de délivrer une carte d'identité et un passeport au nom de l'enfant I A, sous astreinte de 300 euros par jour de retard à compter du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État les entiers dépens.

Il soutient que la décision attaquée :

- est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- est entachée d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen de la situation personnelle du requérant ;

- méconnaît les articles 18, 19, 316 et 371-2 du code civil ;

- méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 avril 2022, le préfet de police conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil,

- la convention internationale des droits de l'enfant,

- le décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité,

- le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 relatif aux passeports,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les conclusions de M. Abrahami, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. H A, né le 17 février 1973 à Fronobo (Côte d'Ivoire), a acquis la nationalité française le 11 mars 2003, en application de l'article 21-2 du code civil. Le 29 avril 2020, il a reconnu l'enfant I A, né le 29 avril 2020 à Paris (75013), ayant pour mère Mme J E, de nationalité ivoirienne. Le 4 juillet 2020, M. A a sollicité auprès de la préfecture de police la délivrance d'une carte d'identité et d'un passeport pour l'enfant I A. Le 12 août 2020, la préfecture de police a adressé un courrier à M. A l'informant que plusieurs éléments de son dossier suscitaient des doutes quant à la filiation paternelle de l'enfant I A et l'a invité à produire des éléments de nature à établir une telle filiation. M. A a répondu à cette demande le 16 septembre 2020. Par un courrier du 10 décembre 2020, notifié le 23 décembre suivant au conseil du requérant, le bureau des cartes nationales d'identité et des passeports au sein de la préfecture de police a estimé que les éléments apportés par M. A étaient insuffisants pour établir la réalité du lien de filiation paternelle et, par suite, la nationalité de l'enfant I, et a formulé une demande d'enquête administrative auprès de la direction de sécurité de proximité de l'agglomération parisienne. Par une décision du 17 août 2021, le préfet de police a rejeté la demande de M. A. Le requérant demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, par arrêté du 30 juin 2021 publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de police le 30 juin 2021, le préfet de police a donné délégation de signature, en l'absence de la cheffe du bureau des titres d'identité, à Mme G D, adjointe au chef du centre d'expertise et de ressources titres d'identité parisien, à l'effet de signer tous actes, arrêtés ou décisions dans la limite de ses attributions. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'acte attaqué doit être ainsi écarté.

3. En deuxième lieu, contrairement à ce que soutient M. A, la décision attaquée comprend les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de police aurait omis de procéder à un examen particulier de la situation personnelle de l'enfant mineur I et celle de ses parents au regard des dispositions notamment du code civil et des décrets précités.

4. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français ". L'article 311 du code civil dispose que : " La loi présume que l'enfant a été conçu pendant la période qui s'étend du trois centième au cent quatre-vingtième jour, inclusivement, avant la date de la naissance. / La conception est présumée avoir eu lieu à un moment quelconque de cette période, suivant ce qui est demandé dans l'intérêt de l'enfant. La preuve contraire est recevable pour combattre ces présomptions. ". L'article 316 du code civil dispose que : " Lorsque la filiation n'est pas établie dans les conditions prévues à la section I du présent chapitre, elle peut l'être par une reconnaissance de paternité ou de maternité, faite avant ou après la naissance. / La reconnaissance n'établit la filiation qu'à l'égard de son auteur. () ". Et aux termes de l'article 371-1 du code civil : " Chacun des parents contribue à l'entretien et à l'éducation des enfants à proportion de ses ressources, de celles de l'autre parent, ainsi que des besoins de l'enfant. () ".

5. D'autre part, l'article 2 du décret du 22 octobre 1955 dispose que : " La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout Français qui en fait la demande () ". L'article 4 du même décret dispose que : " I.- En cas de première demande, la carte nationale d'identité est délivrée sur production par le demandeur : () / Lorsque la nationalité française ne ressort pas des pièces mentionnées aux alinéas précédents, elle peut être justifiée dans les conditions prévues au II. / II.- () Lorsque le demandeur ne peut produire aucune des pièces prévues aux alinéas précédents afin d'établir sa qualité de Français, celle-ci peut être établie par la production d'un certificat de nationalité française. ". L'article 4 du décret du 30 décembre 2005 prévoit que : " Le passeport est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande. () ". L'article 8 du même décret précise que : " La demande de passeport faite au nom d'un mineur est présentée par une personne exerçant l'autorité parentale. ". Aux termes de l'article 5 du même décret : " I.- En cas de première demande, le passeport est délivré sur production par le demandeur : 1° De sa carte nationale d'identité sécurisée prévue au titre II du décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 modifié instituant la carte nationale d'identité, valide ou périmée depuis moins de cinq ans à la date de la demande ; en pareil cas, sans préjudice, le cas échéant, de la vérification des informations produites à l'appui de la demande de cet ancien titre, le demandeur est dispensé d'avoir à justifier de son état civil et de sa nationalité française () / 4 ° Ou à défaut de produire l'un des titres mentionnés aux alinéas précédents, de son extrait d'acte de naissance de moins de trois mois, comportant l'indication de sa filiation ou, lorsque cet extrait ne peut pas être produit, de la copie intégrale de son acte de mariage. / Lorsque la nationalité française ne ressort pas des pièces mentionnées aux deux alinéas précédents, elle peut être justifiée dans les conditions prévues au II. / II.- La preuve de la nationalité française du demandeur peut être établie à partir de l'extrait d'acte de naissance mentionné au 4° du I portant en marge l'une des mentions prévues aux articles 28 et 28-1 du code civil. / Lorsque l'extrait d'acte de naissance mentionné au précédent alinéa ne suffit pas à établir la nationalité française du demandeur, le passeport est délivré sur production de l'une des pièces justificatives mentionnées aux articles 34 ou 52 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 modifié relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française. () Lorsque le demandeur ne peut produire aucune des pièces prévues aux alinéas précédents afin d'établir sa qualité de Français, celle-ci peut être établie par la production d'un certificat de nationalité française. ". Enfin, aux termes de l'article 32 du code civil : " Les Français originaires du territoire de la République française, tel qu'il était constitué à la date du 28 juillet 1960, et qui étaient domiciliés au jour de son accession à l'indépendance sur le territoire d'un État qui avait eu antérieurement le statut de territoire d'outre-mer de la République française, ont conservé la nationalité française. () ".

6. Pour l'application de ces dispositions, il appartient aux autorités administratives de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de carte nationale d'identité ou de passeport sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur. Seul un doute suffisant sur l'identité ou la nationalité de l'intéressé peut justifier le refus de délivrance ou de renouvellement de la carte nationale d'identité et du passeport.

7. Pour refuser la délivrance d'une carte d'identité et d'un passeport à l'enfant I A, le préfet de police s'est fondé sur la circonstance que sa mère, Mme E, était en situation irrégulière et n'avait pas initié de démarche aux fins de régularisation et que son fils était né presque quatre mois après son arrivée en France. Le préfet de police a également relevé une absence de communauté de vie entre Mme E et M. A avant, pendant et après la naissance de l'enfant, et une méconnaissance flagrante de leurs vies respectives. Enfin, le préfet de police s'est appuyé sur la circonstance que M. A avait effectué une déclaration mensongère d'élection de domicile chez Mme C à Paris (75015) alors qu'il avait indiqué par ailleurs être marié à Mme F et vivre à Saint-Herblain, en Loire-Atlantique (44).

8. D'une part, il ressort des pièces du dossier que l'enfant I A est né le 29 avril 2020, de sorte qu'il est présumé avoir été conçu entre le 4 juillet et le 1er novembre 2019, en application de l'article 311 du code civil. Le préfet de police fait valoir que Mme E est entrée en France au début de l'année 2020 à la suite de l'acceptation de sa demande de visa, le 6 janvier 2020 et, dès lors, que l'enfant I A doit être présumé avoir été conçu en Côte-d'Ivoire. Il ressort des pièces du dossier que Mme E était présente en France du 13 au 17 novembre 2019, ainsi qu'il est attesté par les cachets figurant sur son visa de court séjour " États Schengen ", valable du 6 novembre au 21 décembre 2019. Il ressort également du passeport ivoirien de M. A qu'il a effectué un séjour en Côte d'Ivoire le 19 juillet 2019, soit au cours de la période présumée de conception de l'enfant, contrairement aux affirmations du préfet de police.

9. D'autre part, le préfet de police produit au dossier un rapport d'enquête établi par le commissariat central du 15ème arrondissement de Paris indiquant que Mme E avait déclaré avoir rencontré M. A en Côte-d'Ivoire en 2018 mais n'avoir jamais vécu avec lui, alors que Mme C, résidant à Paris (75015), affirmait, dans une attestation sur l'honneur du 8 octobre 2021, que le couple avait été hébergé chez elle entre février et décembre 2020, et que M. A, par ailleurs marié et résidant en Loire-Atlantique, se déplaçait quelques jours tous les mois pour venir voir Mme E. Ce même rapport d'enquête précise que Mme C, lorsqu'elle a été entendue par les services de police, a déclaré que le couple ne résidait plus chez elle depuis début 2020 et qu'elle-même était l'amante de M. A et ignorait que Mme E était enceinte de ce dernier, en contradiction avec ses déclarations antérieures. Ce même rapport relève les déclarations du gardien de l'immeuble selon lesquelles Mme C avait toujours habité seule. Si M. A verse au dossier cinq attestations, émanant de ses proches en Côte-d'Ivoire, précisant qu'ils avaient été témoins de la cérémonie d'union traditionnelle entre M. A et Mme E en 2019, ainsi qu'un contrat de bail conclu le 1er juillet 2017 avec Mme E pour l'occupation d'un logement à Abidjan, ces éléments contredisent les propres déclarations de Mme E faisant état d'une absence de vie commune avec M. A et ne mentionnant pas l'existence d'une cérémonie d'union traditionnelle. Enfin, si M. A produit également quatre preuves de virements à l'attention de Mme E, ces transactions, datées des 30 juillet et 26 août 2020 et des 2 octobre 2021 et mars 2022, ne sauraient établir une contribution régulière à l'entretien de l'enfant I, alors en outre que ces virements ont été effectués, pour la plupart, postérieurement au courrier du 12 août 2020 de la préfecture de police informant M. A de ce que plusieurs éléments de son dossier suscitaient des doutes quant à la filiation paternelle de l'enfant I A en l'invitant à produire des éléments de nature à établir une telle filiation. Il en va de même de deux factures établies le 31 juillet et le 15 août 2020 relatives à l'achat de divers objets destinés aux soins d'un jeune enfant. Dès lors, au regard des déclarations inexactes et contradictoires de M. A et Mme E quant à l'existence d'une vie commune, y compris en Côte d'Ivoire, et de l'absence de contribution effective à l'entretien et l'éducation du jeune I, le préfet de police, dans les circonstances propres à l'affaire, a pu faire naître un doute suffisant quant à la filiation paternelle de l'enfant. Il n'a, dès lors, méconnu ni les articles 18, 19, 316 et 371 du code civil.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

11. Ainsi qu'il a été dit au point 9 du présent jugement, les éléments rassemblés par le préfet de police sont de nature à faire naître un doute suffisant quant à la filiation paternelle de l'enfant I. A cet égard, contrairement à ce qu'affirme le requérant, le préfet de police, dans sa décision du 17 août 2021, s'est fondé non pas sur l'existence d'une relation adultérine avec Mme E mais, notamment, sur la circonstance que l'attestation d'élection de domicile de M. A chez Mme C avait été remise en cause par l'enquête de police précitée. Au regard de l'ensemble des éléments produits au dossier de nature à faire naître un doute suffisant quant à la filiation paternelle de I, le préfet de police n'a pas méconnu l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

12. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. H A et au préfet de police.

Délibéré après l'audience du 23 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Versol, présidente,

M. Pény, premier conseiller,

M. Doan, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 avril 2023.

Le rapporteur,

A. B

La présidente,

F. Versol La greffière,

A. Cardon

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2121708/6-3

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