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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2122007

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2122007

lundi 15 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2122007
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4e Section - 2e Chambre
Avocat requérantCOMTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 octobre 2021, M. A B, représenté par Me Comte, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 avril 2021 par lequel le ministre de l'économie, des finances et de la relance et le ministre de l'intérieur ont prononcé, pour une durée de six mois, le gel de ses fonds, instruments financiers et ressources économiques en application des articles L. 562-2 et suivants du code monétaire et financier, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et au ministre de l'intérieur et des outre-mer d'annuler la mesure de gel de ses fonds, instruments financiers et ressources économiques et de lui permettre d'en disposer librement, à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation, dès lors que l'affirmation selon laquelle il exercerait des responsabilités pour le PKK en Belgique est erronée ;

- il est entaché d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 562-2 du code monétaire et financier dès lors que les ministres se sont fondés sur ses seules fonctions pour prendre la mesure de gel de ses fonds et ressources économiques ; le seul agissement reproché pour justifier la mesure de gel des avoirs est la fonction de responsable du PKK en Belgique qui lui est attribuée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 avril 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

La requête a été communiquée au ministre de l'économie, des finances et de la relance, qui n'a pas présenté d'observations.

Par ordonnance du 12 avril 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 10 mai 2022.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- le règlement (CE) n° 2580/2001 du Conseil du 27 décembre 2001 ;

- la position commune 2001/931/PESC du Conseil du 27 décembre 2001 ;

- le code monétaire et financier ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la décision n° 2015-524 QPC du 2 mars 2016 du Conseil constitutionnel ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- et les conclusions de Mme Alidière, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 12 juin 2019, le ministre de l'économie et des finances et le ministre de l'intérieur ont, en application de l'article L. 562-2 et suivants du code monétaire et financier, imposé pour une période de six mois le gel des fonds et ressources économiques possédés, détenus ou contrôlés par M. A B, de nationalité turque. Par des arrêtés du 3 juillet 2020, et, en dernier lieu, du 15 avril 2021, publié au Journal officiel de la République française le 18 avril suivant, les ministres concernés ont renouvelé le gel des avoirs de M. B pour une durée de six mois. Par la présente requête, M. B demande l'annulation de l'arrêté du 15 avril 2021, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 562-2 du code monétaire et financier : " Le ministre chargé de l'économie et le ministre de l'intérieur peuvent décider, conjointement, pour une durée de six mois, renouvelable, le gel des fonds et ressources économiques : / 1° Qui appartiennent à, sont possédés, détenus ou contrôlés par des personnes physiques ou morales, ou toute autre entité qui commettent, tentent de commettre, facilitent ou financent des actes de terrorisme, y incitent ou y participent () ". Aux termes de l'article L. 562-1 du même code : " Pour l'application du présent chapitre, on entend par : / 1° "Acte de terrorisme": les actes définis au 4° de l'article 1er du règlement (UE) no 2580/2001 du Conseil du 27 décembre 2001 concernant l'adoption de mesures restrictives spécifiques à l'encontre de certaines personnes et entités dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ; () ". Ces dispositions renvoient elles-mêmes à la définition qui figure à l'article 1er, paragraphe 3, de la position commune 2001/931/PESC, aux termes duquel : " Aux fins de la présente position commune, on entend par "acte de terrorisme", l'un des actes intentionnels suivants, qui, par sa nature ou son contexte, peut gravement nuire à un pays ou à une organisation internationale, correspondant à la définition d'infraction dans le droit national, lorsqu'il est commis dans le but de : / i) gravement intimider une population, ou / ii) contraindre indûment des pouvoirs publics ou une organisation internationale à accomplir ou à s'abstenir d'accomplir un acte quelconque, ou / iii) gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d'un pays ou d'une organisation internationale : / a) les atteintes à la vie d'une personne, pouvant entraîner la mort ; / b) les atteintes graves à l'intégrité physique d'une personne ; / c) l'enlèvement ou la prise d'otage ; / d) le fait de causer des destructions massives à une installation gouvernementale ou publique, à un système de transport, à une infrastructure, y compris un système informatique, à une plate-forme fixe située sur le plateau continental, à un lieu public ou une propriété privée susceptible de mettre en danger des vies humaines ou de produire des pertes économiques considérables ; / e) la capture d'aéronefs, de navires ou d'autres moyens de transport collectifs ou de marchandises ; / f) la fabrication, la possession, l'acquisition, le transport, la fourniture ou l'utilisation d'armes à feu, d'explosifs, d'armes nucléaires, biologiques ou chimiques ainsi que, pour les armes biologiques ou chimiques, la recherche et le développement ; / g) la libération de substances dangereuses, ou la provocation d'incendies, d'inondations ou d'explosions, ayant pour effet de mettre en danger des vies humaines ; /h) la perturbation ou l'interruption de l'approvisionnement en eau, en électricité ou toute autre ressource naturelle fondamentale ayant pour effet de mettre en danger des vies humaines ; / i) la menace de réaliser un des comportements énumérés aux point a) à h) ; / j) la direction d'un groupe terroriste ; / k) la participation aux activités d'un groupe terroriste, y compris en lui fournissant des informations ou des moyens matériels, ou toute forme de financement de ses activités, en ayant connaissance que cette participation contribuera aux activités criminelles du groupe. / Aux fins du présent paragraphe, on entend par "groupe terroriste", l'association structurée, de plus de deux personnes, établie dans le temps, et agissant de façon concertée en vue de commettre des actes terroristes. Les termes "association structurée" désignent une association qui ne s'est pas constituée par hasard pour commettre immédiatement un acte terroriste et qui n'a pas nécessairement de rôles formellement définis pour ses membres, de continuité dans sa composition ou de structure élaborée. ".

3. Il appartient aux ministres compétents de vérifier que les conditions justifiant le prononcé d'une mesure de gel des avoirs d'un individu sont toujours satisfaites lors de son renouvellement, en prenant en compte, le cas échéant, les éléments nouveaux justifiant la prorogation de la mesure initiale.

4. Aucune disposition législative ni aucun principe ne s'oppose à ce que les faits relatés par les " notes blanches " versées au débat contradictoire et qui ne sont pas sérieusement contestés, soient susceptibles d'être pris en considération par le juge administratif.

5. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment des éléments précis et circonstanciés figurant dans les trois " notes blanches " versées au débat contradictoire, que M. B est un activiste de longue date et un cadre depuis 2010 du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK). Il a été un des cadres des Komalen Ciwan (organisation de la jeunesse du PKK) jusqu'à en prendre la tête de la branche européenne en 2013. En juin 2015, il est devenu responsable clandestin de Rennes et de la région " Grand Ouest " et représentant du département des relations extérieures du Centre démocratique kurde en France (CDK-F), qui apparaît ainsi comme la façade légale en France du PKK. En mai 2017, M. B a intégré le comité français du KCDK-E en charge de travailler à la libération d'Abdullah Öcalan, puis un comité en charge de l'organisation des manifestations. En mars 2018, il a pris la parole lors de la session du Tribunal Permanent des Peuples organisée par des associations kurdes afin de dénoncer les crimes de guerre commis par la Turquie. Du 18 septembre au 3 octobre 2018, il s'est rendu au Kurdistan irakien afin d'assurer l'interprétariat de journalistes qui ont réalisé une interview d'une cadre du PKK en charge des relations diplomatiques de cette organisation, et le 29 septembre 2019, il a assisté à une réunion du congrès des cadres et présidents des commissions d'organisations kurdes à Arnouville. En outre, malgré deux premières mesures de gel de ses avoirs pour une durée de six mois imposées par deux arrêtés du 12 juin 2019 et du 3 juillet 2020, M. B a poursuivi ses activités en faveur du PKK en devenant, en août 2020, responsable de l'organisation pour la région d'Anvers (Belgique). Si le requérant fait valoir que ce dernier fait est erroné, il n'apporte aucun élément permettant de contester sérieusement cette information. De plus, si le requérant soutient que la nouvelle mesure de gel de ses avoirs est intervenue postérieurement à l'expiration de la première, et qu'il a pu bénéficier librement de ses fonds du 3 janvier 2021 au 15 avril suivant, ces circonstances sont sans incidence sur la mesure de police administrative litigieuse, qui a été prise en application des dispositions précitées de l'article L. 562-2 du code monétaire et financier, qui n'ont pas d'autre finalité que la préservation de l'ordre public et la prévention des infractions. Il suit de là que le moyen tiré de ce que le ministre de l'économie et des finances et le ministre de l'intérieur, en estimant que M. B devait être regardé comme facilitant la commission d'actes de terrorisme et en prononçant, pour ce motif, le renouvellement du gel de ses avoirs pour une durée de six mois, auraient commis une erreur de fait ou une erreur d'appréciation, doit être écarté.

6. En deuxième lieu, d'une part, l'arrêté litigieux précise dans son dernier motif que " eu égard à la gravité de ces faits et compte tenu des éléments selon lesquels M. A B poursuit ses activités de nature à faciliter la concrétisation des actions terroristes du PKK, il doit être regardé comme continuant à faciliter et inciter à la commission d'actes de terrorisme et entre ainsi dans le champ d'application de la disposition précitée ". Ainsi, ce ne sont pas les fonctions de M. B, au sens des dispositions de l'article L. 562-2 du code monétaire et financier dans sa rédaction résultant de l'ordonnance du 30 janvier 2009 déclarées contraires à la Constitution par la décision n° 2015-524 QPC du 2 mars 2016 du Conseil constitutionnel, qui ont été prises en considération par l'arrêté contesté, mais bien ses activités militantes au sein et au bénéfice du PKK. D'autre part, il ressort des pièces du dossier, et notamment des éléments précis et circonstanciés figurant dans les " notes blanches " versées au débat contradictoire, que le PKK est une organisation politique qui mène des actions terroristes et est inscrite sur la liste des organisations terroristes de l'Union européenne, qu'elle est particulièrement active en Turquie, où des organisations qui lui sont affiliées revendiquent des attaques terroristes, qu'elle est également active en Europe, et particulièrement en France, où elle mène notamment d'importantes collectes de fonds, basées sur la menace et la violence à l'encontre de la communauté kurde, et où elle recrute et entraîne des individus afin de les envoyer sur les zones de combat des Kurdes. Par suite, les activités du requérant en soutien du PKK sont comprises dans la définition précitée de l'article 1err, paragraphe 3, de la position commune 2001/931/PESC à laquelle renvoient, par l'intermédiaire du 4° de l'article 1er du règlement (UE) précité n° 2580/2001 du Conseil du 27 décembre 2001, les dispositions de l'article L. 562-1 du code monétaire et financier. Il s'ensuit que le moyen tiré de ce que l'arrêté contesté serait entaché d'une erreur de droit doit être écarté.

7. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté conjoint du ministre de l'économie et des finances et du ministre de l'intérieur du 15 avril 2021, ensemble la décision implicite rejetant son recours gracieux. Par voie de conséquence, doivent être rejetées ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte ainsi que celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 24 avril 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Le Roux, présidente,

Mme Madé, première conseillère,

Mme Berland, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 mai 2023.

La rapporteure,

F. C

La présidente,

M.-O. LE ROUX La greffière,

I. SZYMANSKI

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique et au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui les concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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