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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2125946

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2125946

lundi 15 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2125946
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4e Section - 2e Chambre
Avocat requérantCABINET CONCORDE AVOCATS (SELARL)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 3 décembre 2021, 17 juin et 23 novembre 2022, la société Rouge Vif, représentée par Me de Broissia, demande au tribunal :

1°) d'annuler le titre exécutoire émis le 7 octobre 2021 pour le paiement d'une somme de 4 800 euros ;

2°) de la décharger du paiement du titre exécutoire émis le 7 octobre 2021 ;

3°) de mettre à la charge du syndicat des eaux d'Île-de-France la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les pénalités appliquées ne sont pas fondées, dès lors que le retard de remise des livrables ne lui est pas imputable, le syndicat des eaux d'Île-de-France ayant tardé à fournir les éléments et les retours indispensables à l'avancement du projet ; le livrable principal a été transmis à temps pour pouvoir être utilisé, le syndicat des eaux d'Île-de-France n'a donc subi aucun préjudice ; en appliquant des pénalités au titre d'" anomalies ", le syndicat des eaux d'Île-de-France a méconnu les stipulations de l'article 9.2 du cahier des clauses particulières applicable au marché en litige ; les pénalités sont disproportionnées car elle représentent près de 10 % du montant total hors taxes du marché, et près de 80 % de la seule prestation au titre de laquelle elles ont été appliquées ; le retard constaté n'a pas causé de préjudice au syndicat des eaux d'Île-de-France ; ces pénalités affectent sa capacité financière, alors que son activité a été réduite par la crise sanitaire ;

- le titre exécutoire est irrégulier ; il ne fait pas apparaître les bases de la liquidation de la créance ; il a été pris par une autorité incompétente.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 16 mars, 5 septembre et 19 décembre 2022, ce dernier n'ayant pas été communiqué, le syndicat des eaux d'Île-de-France conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la société Rouge Vif la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que les moyens soulevés par la société Rouge Vif ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 24 novembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 22 décembre 2022.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- les conclusions de Mme Alidière, rapporteure publique,

- et les observations de Me de Broissia, représentant la société Rouge Vif.

Considérant ce qui suit :

1. Par un marché subséquent notifié le 9 mars 2021 pour un montant de 46 905 euros hors taxes, le syndicat des eaux d'Île-de-France a confié à la société Rouge Vif la conception et la réalisation de ses supports institutionnels pour l'exercice 2020. Par courrier du 3 août 2021, le syndicat des eaux d'Île-de-France a informé la société Rouge Vif de l'application de pénalités d'un montant de 4 800 euros. Par courrier du 16 septembre 2021, la société requérante a contesté l'application de ces pénalités. Par courrier du 1er octobre 2021, le syndicat des eaux d'Île-de-France a maintenu sa position, et a annoncé l'émission d'un titre exécutoire pour un montant de 4 800 euros, qui a été émis le 7 octobre 2021. La société Rouge Vif demande l'annulation de ce titre exécutoire, et la décharge de l'obligation de payer la somme de 4 800 euros.

Sur les conclusions à fin d'annulation et de décharge :

2. L'annulation d'un titre exécutoire pour un motif de régularité en la forme n'implique pas nécessairement, compte tenu de la possibilité d'une régularisation par l'administration, l'extinction de la créance litigieuse, à la différence d'une annulation prononcée pour un motif mettant en cause le bien-fondé du titre. Il en résulte que, lorsque le requérant choisit de présenter, outre des conclusions tendant à l'annulation d'un titre exécutoire, des conclusions à fin de décharge de la somme correspondant à la créance de l'administration, il incombe au juge administratif d'examiner prioritairement les moyens mettant en cause le bien-fondé du titre qui seraient de nature, étant fondés, à justifier le prononcé de la décharge. Dans le cas où il ne juge fondé aucun des moyens qui seraient de nature à justifier le prononcé de la décharge mais retient un moyen mettant en cause la régularité formelle du titre exécutoire, le juge n'est tenu de se prononcer explicitement que sur le moyen qu'il retient pour annuler le titre : statuant ainsi, son jugement écarte nécessairement les moyens qui assortissaient la demande de décharge de la somme litigieuse.

En ce qui concerne le bien-fondé de la créance :

S'agissant du bien-fondé des pénalités :

Quant aux pénalités de retard :

3. Les pénalités de retard prévues par les clauses d'un marché public ont pour objet de réparer forfaitairement le préjudice qu'est susceptible de causer au pouvoir adjudicateur le non-respect, par le titulaire du marché, des délais d'exécution contractuellement prévus. Elles sont applicables au seul motif qu'un retard dans l'exécution du marché est constaté, et alors même que le pouvoir adjudicateur n'aurait subi aucun préjudice ou que le montant des pénalités mises à la charge du titulaire du marché qui résulte de leur application serait supérieur au préjudice subi.

4. Aux termes de l'article 1.3 du cahier des clauses particulières (CCP) applicable au marché en litige : " Les prestations doivent être impérativement exécutées et livrées dans leur forme définitive aux dates suivantes : () / - mercredi 9 juin 2021 au plus tard pour le film de présentation destiné au grand public () ". Aux termes de l'article 9.1 du même document : " Pénalités pour retard / Par dérogation à l'article 14 du CCAG-PI, lorsque les délais contractuels d'exécution, éventuellement assortis d'une prolongation à l'initiative du SEDIF, sont dépassés, le titulaire encourt, sans mise en demeure préalable : / () une pénalité forfaitaire de 300 euros par livrable et par jour calendaire de retard constaté à compter du lendemain de l'expiration des délais contractuels de remise des fichiers définitifs à l'imprimeur ou au SEDIF fixés à l'article 1.3 du présent document, jusqu'à la remise du dernier fichier à l'imprimeur ou au SEDIF ()/ Les pénalités pour retard ne s'appliquent pas en cas de retard imputable au SEDIF. ". Aux termes de l'article 1.2.3 " Contraintes de réalisation " du même document : " La période de transmission de données par le SEDIF est envisagée comme suit : / 1. Contenu du rapport transmis graduellement entre fin février et fin avril, / 2. Contenu des annexes relatives aux indicateurs réglementaires et aux données des communes transmis fin mars/mi-avril, / 3. Contenu de l'annexe relative aux finances transmis fin avril, / 4. Contenu de l'annexe relative au contrôle de la délégation de service public transmis début mai (sauf la dernière page, pour laquelle les données seront transmises fin mai. / () ".

5. Il résulte de l'instruction que la société Rouge Vif a remis le film de présentation destiné au grand public le 24 juin 2021, avec un retard de 15 jours calendaires sur la date du 9 juin 2021, fixée à l'article 1.3 du CCP. La société Rouge Vif soutient que ce retard ne lui est pas imputable, mais résulte du retard avec lequel le syndicat des eaux d'Île-de-France lui a transmis les informations et retours nécessaires à l'avancement de son projet. Toutefois, alors que la société Rouge Vif fait valoir que la réunion de lancement du rapport annuel s'est tenue tardivement, le 16 mars 2021, et qu'elle n'a reçu les documents nécessaires que le 4 mai 2021, il résulte de l'instruction que l'article 1.2.3 du CCP applicable au marché en litige précise que la période de transmission des données nécessaires par le syndicat des eaux d'Île-de-France s'échelonnera entre fin février et début mai 2021. En outre, contrairement à ce que soutient la société requérante, le retour du syndicat des eaux d'Île-de-France sur la première version du livrable litigieux, qu'elle a soumis le 18 mai 2021, lui a été envoyé le même jour. Ainsi, la société requérante n'établit pas que le retard avec lequel elle a remis le livrable, le 24 juin 2021, est imputable au syndicat des eaux d'Île-de-France. Par suite, alors même que le syndicat des eaux d'Île-de-France n'aurait subi aucun préjudice, la société Rouge Vif n'est pas fondée à soutenir que les pénalités de 4 500 euros pour retard qui lui sont infligées sont infondées.

Quant aux pénalités pour anomalies :

6. Aux termes de l'article 9.2 du CCP applicable au marché en litige : " Pénalités pour anomalie : / Par dérogation à l'article 14 du CCAG-PI, le titulaire encourt, sans mise en demeure préalable : / - une pénalité de 100 euros par anomalie constatée au-delà de 3 anomalies constatées par le SEDIF dans les maquettes intermédiaires ou finales remises par le titulaire, / - une pénalité de 100 euros par anomalie constatée sur les épreuves de contrôle, traceurs, cromalins, bons à tirer et fichiers d'impression, / - une pénalité de 300 euros par anomalie constatée sur les documents définitifs imprimés livrés par l'imprimeur et imputable au titulaire. / Est entendue comme anomalie toute modification, quant au fond et à la forme, non demandée par le SEDIF, non acceptée par le SEDIF, ou non signalée ni justifiée par le titulaire sur la maquette d'un document par rapport aux versions antérieures examinées par le SEDIF, sur les épreuves de contrôle et les fichiers de validation pour l'impression, ou sur les documents définitifs imprimés. ".

7. Il résulte de l'instruction que le syndicat des eaux d'Île-de-France a appliqué à la société Rouge Vif 300 euros de pénalités, soit trois fois 100 euros pour trois " anomalies constatées sur les épreuves de contrôle, traceurs, cromalins, bons à tirer, et fichiers d'impression ". Toutefois, il résulte de l'instruction que le syndicat des eaux d'Île-de-France a pris en compte, pour ces pénalités, une " correction du BAT du Sedif en chiffres ", " plusieurs corrections sur le BAT de 4 pages " et de " nombreuses remarques sur les fiches communes et CA/EPT ", et produit les échanges de mails attestant des corrections demandées. Toutefois, en se bornant à établir qu'il a demandé des corrections qui n'ont, pour certaines, pas été exécutées par la société requérante, le syndicat des eaux d'Île-de-France n'établit pas que la société requérante aurait procédé à des modifications de fond ou de forme qu'il n'aurait pas sollicitées, non acceptées par lui, ou non signalées ou justifiées par la société sur la maquette d'un document par rapport aux versions antérieures qu'il a examinées. Par suite, la société requérante est fondée à demander la décharge de l'obligation de payer 300 euros au titre des pénalités pour " anomalies ".

S'agissant de la modération des pénalités :

8. Si, lorsqu'il est saisi d'un litige entre les parties à un marché public, le juge du contrat doit, en principe, appliquer les clauses relatives aux pénalités dont sont convenues les parties en signant le contrat, il peut, à titre exceptionnel, saisi de conclusions en ce sens par une partie, modérer ou augmenter les pénalités de retard résultant du contrat si elles atteignent un montant manifestement excessif ou dérisoire, eu égard au montant du marché et compte tenu de l'ampleur du retard constaté dans l'exécution des prestations.

9. Lorsque le titulaire du marché saisit le juge de conclusions tendant à ce qu'il modère les pénalités mises à sa charge, il ne saurait utilement soutenir que le pouvoir adjudicateur n'a subi aucun préjudice ou que le préjudice qu'il a subi est inférieur au montant des pénalités mises à sa charge. Il lui appartient de fournir aux juges tous éléments, relatifs notamment aux pratiques observées pour des marchés comparables ou aux caractéristiques particulières du marché en litige, de nature à établir dans quelle mesure ces pénalités présentent selon lui un caractère manifestement excessif. Au vu de l'argumentation des parties, il incombe au juge soit de rejeter les conclusions dont il est saisi en faisant application des clauses du contrat relatives aux pénalités, soit de rectifier le montant des pénalités mises à la charge du titulaire du marché dans la seule mesure qu'impose la correction de leur caractère manifestement excessif.

10. La société Rouge Vif fait valoir que les pénalités qui lui sont appliquées par le syndicat des eaux d'Île-de-France sont disproportionnées. Toutefois, il résulte de l'instruction que les pénalités, de 4 800 euros, soit 10,2 % du montant initial du marché, n'atteignent pas un montant manifestement excessif. En outre, si la société requérante fait état des difficultés économiques qu'elle aurait rencontrées du fait de la crise sanitaire, elle ne les établit pas. Par suite, la société Rouge Vif, qui ne fait état d'aucun élément de comparaison avec des marchés comparables susceptibles de caractériser le caractère excessif des pénalités en cause n'est pas fondée à soutenir que les pénalités qui lui sont appliquées par le syndicat des eaux d'Île-de-France seraient disproportionnées.

En ce qui concerne la régularité du titre attaqué :

11. En premier lieu, le titre exécutoire du 7 octobre 2021 a été signé par M. B C, directeur général des services du syndicat des eaux d'Île-de-France. Il résulte de l'instruction que M. C bénéficie d'une délégation de signature, par un arrêté

n° A2021-19-SEDIF du 30 avril 2021, transmis au préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris et affiché le même jour, à l'effet de signer les bordeaux de titres et les pièces comptables afférentes, sans limite de montant, et de signer de manière manuscrite ou électronique les documents relatifs à l'acceptation des sous-traitance en cours d'exécution et tous les actes d'exécution des marchés publics. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision doit être écarté comme manquant en fait.

12. En second lieu, l'article 24 du décret du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique dispose : " () Toute créance liquidée faisant l'objet d'une déclaration ou d'un ordre de recouvrement indique les bases de la liquidation () ". Pour satisfaire à ces dispositions, un état exécutoire doit indiquer les bases de la liquidation de la créance pour le recouvrement de laquelle il est émis et les éléments de calcul sur lesquels il se fonde, soit dans le titre lui-même, soit par référence précise à un document joint à l'état exécutoire ou précédemment adressé au débiteur. En l'espèce, il résulte de l'instruction que l'avis des sommes à payer du titre exécutoire émis le 7 octobre 2021 comporte la mention " Pénalités sur marché subséquent 1705208 AC 2017/52. Défaut de prestations / courriers 109221/107379 ". Cette mention fait référence aux courriers n° 107379 du 3 août 2021 et n° 109221 du 1er octobre 2021, par lesquels le syndicat des eaux d'Île-de-France a informé la société requérante de son intention de lui appliquer des pénalités, dont le détail était contenu dans le courrier n° 107379. Il résulte de l'instruction que la société requérante, qui produit ces courriers, et qui a contesté le courrier n° 107379, a reçu ces courriers. En outre, l'acte attaqué vise l'article L. 252-A du livre des procédures fiscales et l'article L. 1617-5 du code général des collectivités territoriales. Le moyen tiré du défaut de motivation doit, dès lors, être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de décharger la société requérante de la somme de 300 euros mise à sa charge par le titre exécutoire émis le 7 octobre 2021 au titre des pénalités appliquées pour " anomalies ".

Sur les frais liés au litige :

14. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du syndicat des eaux d'Île-de-France la somme que la société Rouge Vif demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les dispositions du même article font par ailleurs obstacle à ce que les sommes demandées à ce titre par le syndicat des eaux d'Île-de-France soient mises à la charge de la société Rouge Vif, qui n'est pas la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La société Rouge Vif est déchargée de l'obligation de payer la somme de 300 euros afférente au titre exécutoire émis le 7 octobre 2021.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête, et les conclusions du syndicat des eaux d'Île-de-France présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetés.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Rouge Vif, au syndicat des eaux d'Île-de-France, et à la direction régionale des finances publiques d'Île-de-France et du département de Paris.

Délibéré après l'audience du 24 avril 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Le Roux, présidente,

Mme Madé, première conseillère,

Mme Berland, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 mai 2023.

La rapporteure,

F. A

La présidente,

M.-O. LE ROUX La greffière,

I. SZYMANSKI

La République mande et ordonne au préfet de la région Île-de-France, préfet de Paris, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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