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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2126516

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2126516

lundi 27 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2126516
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4e Section - 2e Chambre
Avocat requérantASMANE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 décembre 2021, M. C A D, représenté par Me Asmane, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 octobre 2021 par lequel le ministre de l'économie, des finances et de la relance et le ministre de l'intérieur lui ont imposé une mesure de gel de ses fonds et ressources économiques et lui ont interdit la mise à disposition, directe ou indirecte, et l'utilisation de fonds ou ressources économiques à son bénéfice pour une durée de six mois ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'économie des finances et de la relance et au ministre de l'intérieur de publier le jugement à intervenir dans le Journal officiel dans le délai de deux jours suivant sa notification sous astreinte de 300 euros par jour de retard à l'expiration de ce délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté ne comporte pas la signature de son auteur ;

- il est entaché d'erreurs de fait ;

- il est entaché d'erreur d'appréciation ;

- il est entaché de détournement de pouvoir ;

- il méconnaît le droit à un procès équitable consacré par l'article 6§1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît la présomption d'innocence ;

- il méconnaît la liberté de culte ;

- il est discriminatoire ;

- il méconnaît son droit à la vie et familiale consacré par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article 2 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, les articles 7 et 8 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne et l'article 17 du pacte international relatif aux droits civils et politiques ;

- il méconnaît le droit de propriété protégé par l'article 1er du protocole n° 1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article 17 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen et l'article 17 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;

- il méconnaît la liberté d'association protégée par l'article 11 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article 12 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne et l'article 22 du pacte international relatif aux droits civils et politiques.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juin 2022, le ministre de l'intérieur et des Outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par M. A D ne sont pas fondés.

Un courrier a été adressé le 14 juin 2022 aux parties en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, les informant de la période à laquelle il est envisagé d'appeler l'affaire à l'audience et précisant la date à partir de laquelle l'instruction pourra être close dans les conditions prévues par les derniers alinéas des articles R. 613-1 et R.613-2 du code de justice administrative.

Par ordonnance du 22 août 2022, la clôture d'instruction a été fixée au même jour.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution, notamment son Préambule ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le pacte international relatif aux droits civils et politiques ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (CE) n° 2580/2001 du Conseil du 27 décembre 2001 ;

- la position commune 2001/931/PESC du Conseil du 27 décembre 2001 ;

- le code monétaire et financier ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- et les conclusions de Mme Alidière, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par arrêté du 11 octobre 2021, pris sur le fondement des dispositions des articles

L. 562-2 et suivants du code monétaire et financier, le ministre de l'économie, des finances et de la relance et le ministre de l'intérieur ont imposé à M. A D une mesure de gel de ses fonds et ressources économiques et lui ont interdit la mise à disposition, directe ou indirecte, et l'utilisation de fonds ou ressources économiques à son bénéfice pour une durée de six mois. Par la présente requête, M. A D demande l'annulation de cet arrêté.

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci. / Toutefois, les décisions fondées sur des motifs en lien avec la prévention d'actes de terrorisme sont prises dans des conditions qui préservent l'anonymat de leur signataire. Seule une ampliation de cette décision peut être notifiée à la personne concernée ou communiquée à des tiers, l'original signé, qui seul fait apparaître les nom, prénom et qualité du signataire, étant conservé par l'administration. ". Aux termes de l'article L. 773-9 du code de justice administrative : " Les exigences de la contradiction mentionnées à l'article L. 5 sont adaptées à celles de la protection de la sécurité des auteurs des décisions mentionnées au second alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration. / Lorsque dans le cadre d'un recours contre l'une de ces décisions, le moyen tiré de la méconnaissance des formalités prescrites par le même article L.212-1 ou de l'incompétence de l'auteur de l'acte est invoqué par le requérant ou si le juge entend relever d'office ce dernier moyen, l'original de la décision ainsi que la justification de la compétence du signataire sont communiqués par l'administration à la juridiction qui statue sans soumettre les éléments qui lui ont été communiqués au débat contradictoire ni indiquer l'identité du signataire dans sa décision. ". Enfin, aux termes de l'article R. 412-2-1 de ce code : " Lorsque la loi prévoit que la juridiction statue sans soumettre certaines pièces ou informations au débat contradictoire ou lorsque le refus de communication de ces pièces ou informations est l'objet du litige, la partie qui produit de telles pièces ou informations mentionne, dans un mémoire distinct, les motifs fondant le refus de transmission aux autres parties, en joignant, le cas échéant, une version non confidentielle desdites pièces après occultation des éléments soustraits au contradictoire. Le mémoire distinct et, le cas échéant, la version non confidentielle desdites pièces, sont communiqués aux autres parties ".

3. Il ressort des pièces produites en défense, par un mémoire distinct en application des articles L. 773-9 et R. 412-2-1 du code de justice administrative, que l'original de l'arrêté attaqué comporte la signature, le prénom et le nom et la qualité de ses signataires en caractères lisibles. Par suite, le moyen tiré du vice de forme dont serait entaché l'arrêté attaqué doit être écarté.

4. En deuxième lieu, la prise en compte dans le cadre de la présente instance des notes blanches produites par le ministre de l'intérieur, qui garantissent la confidentialité des sources, ne porte pas en elle-même atteinte au droit au procès équitable garanti par l'article 6-1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi qu'à la présomption d'innocence dès lors que, dans le cadre du débat contradictoire, le requérant peut utilement contester, ce qui est le cas en l'espèce, les éléments qu'elles contiennent et notamment leur exactitude matérielle, d'éventuelles contradictions ou leur imprécision.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 562-2 du code monétaire et financier : " Le ministre chargé de l'économie et le ministre de l'intérieur peuvent décider, conjointement, pour une durée de six mois, renouvelable, le gel des fonds et ressources économiques : 1° Qui appartiennent à, sont possédés, détenus ou contrôlés par des personnes physiques ou morales, ou toute autre entité qui commettent, tentent de commettre, facilitent ou financent des actes de terrorisme, y incitent ou y participent () ". Aux termes de l'article L. 562-1 de ce code : " Pour l'application du présent chapitre, on entend par : 1° " Acte de terrorisme " : les actes définis au 4° de l'article 1er du règlement (UE) n° 2580/2001 du Conseil du 27 décembre 2001 concernant l'adoption de mesures restrictives spécifiques à l'encontre de certaines personnes et entités dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ; ". Aux termes de l'article 1er du règlement (UE) n° 2580/2001 du Conseil du 27 décembre 2001 concernant l'adoption de mesures restrictives spécifiques à l'encontre de certaines personnes et entités dans le cadre de la lutte contre le terrorisme : () 4) "acte de terrorisme", la définition qui figure à l'article 1er, paragraphe 3, de la position commune 2001/931/PESC; ". Enfin, aux termes du 3. de l'article 1er de la position commune 2001/931/PESC du Conseil du 27 décembre 2001 : " 3. Aux fins de la présente position commune, on entend par "acte de terrorisme", l'un des actes intentionnels suivants, qui, par sa nature ou son contexte, peut gravement nuire à un pays ou à une organisation internationale, correspondant à la définition d'infraction dans le droit national, lorsqu'il est commis dans le but de: ii) gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d'un pays ou d'une organisation internationale: a) les atteintes à la vie d'une personne, pouvant entraîner la mort; b) les atteintes graves à l'intégrité physique d'une personne; c) l'enlèvement ou la prise d'otage; d) le fait de causer des destructions massives à une installation gouvernementale ou publique, à un système de transport, à une infrastructure, y compris un système informatique, à une plate-forme fixe située sur le plateau continental, à un lieu public ou une propriété privée susceptible de mettre en danger des vies humaines ou de produire des pertes économiques considérables; e) la capture d'aéronefs, de navires ou d'autres moyens de transport collectifs ou de marchandises; f) la fabrication, la possession, l'acquisition, le transport, la fourniture ou l'utilisation d'armes à feu, d'explosifs, d'armes nucléaires, biologiques ou chimiques ainsi que, pour les armes biologiques ou chimiques, la recherche et le développement; g) la libération de substances dangereuses, ou la provocation d'incendies, d'inondations ou d'explosions, ayant pour effet de mettre en danger des vies humaines;( 1 ) JO L 57 du 27.2.2001, p. 1.FR Journal officiel des Communautés européennes 28.12.2001L 344/94 h) la perturbation ou l'interruption de l'approvisionnement en eau, en électricité ou toute autre ressource naturelle fondamentale ayant pour effet de mettre en danger des vies humaines; i) la menace de réaliser un des comportements énumérés aux point a) à h); j) la direction d'un groupe terroriste; k) la participation aux activités d'un groupe terroriste, y compris en lui fournissant des informations ou des moyens matériels, ou toute forme de financement de ses activités, en ayant connaissance que cette participation contribuera aux activités criminelles du groupe ".

6. Aucune disposition législative ni aucun principe ne s'oppose à ce que les faits relatés par les " notes blanches " produites par le ministre de l'intérieur, qui ont été versées au débat contradictoire et ne sont pas sérieusement contestées par le requérant, soient susceptibles d'être pris en considération par le juge administratif.

7. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des éléments précis et circonstanciés figurant dans la " note blanche " versée au débat contradictoire, que ne suffisent pas à démentir les attestations de fidèles produites par le requérant ou la reconnaissance alléguée dont le président de l'association bénéficiait auprès des autorités locales, qu'était régulièrement propagée au sein de la mosquée d'Allonnes, par le président et le vice-président ainsi que par M. A D, imam de la mosquée, et des prédicateurs, une conception de l'islam reposant sur la distinction entre les musulmans salafistes et les " mécréants français ", considérés comme " pires que des animaux " et ayant vocation à " aller en enfer ". Y était défendue l'idée que la France est " islamophobe " et qu'elle " fait la guerre à l'islam ", justifiant, au titre du djihad, d'" unir les forces de l'islam pour se préparer à combattre les islamophobes " et demandant à Allah de " donner la victoire aux musulmans ". Les principaux dirigeants des associations, l'imam de la mosquée et la personne qui animait alors l'école ont, selon le cas, justifié l'assassinat de Samuel Paty à Eragny en 2020 et l'attentat commis au commissariat de Rambouillet en 2021, et énoncé, en écho à la nouvelle publication de caricatures du prophète Mahomet dans le journal Charlie Hebdo en septembre 2020, que toute personne qui se moque du prophète doit mourir. Ont également été tenus à de multiples reprises, par des responsables de la mosquée, des propos encourageant au djihad armé et valorisant la participation à une telle lutte et la mort en " martyr ". Les notes blanches font aussi état de relations étroites entre certains membres des associations requérantes, officiant au sein de la mosquée, et des individus appartenant à la mouvance islamiste radicale. Enfin, les propos et publications multiples de fidèles ayant fréquenté la mosquée d'Allonnes relevant de l'apologie du terrorisme, notamment en ce qu'ils se réjouissent de l'attaque dans les locaux de Charlie Hebdo et des attentats du 13 novembre 2015, ou appelant à prendre les armes " pour faire couler le sang " confirment le caractère incitatif à la commission d'actes de terrorisme des agissements constatés au sein de la mosquée. Dans ces conditions, eu égard aux faits reprochés à l'intéressé, c'est sans commettre d'erreurs de fait ni d'erreur d'appréciation, que le ministre de l'intérieur et le ministre de l'économie, des finances et de la relance ont pris, sur le fondement des dispositions de l'article L. 562-2 du code monétaire et financier, à l'encontre de M. A D une mesure de gel de ses fonds et ressources économiques et lui ont interdit la mise à disposition, directe ou indirecte, et l'utilisation de fonds ou ressources économiques à son bénéfice pour une durée de six mois.

8. En quatrième lieu, les conditions de publication d'un acte administratif étant par elles-mêmes sans influence sur sa légalité, le requérant ne peut utilement se prévaloir de la circonstance que la publication de l'arrêté litigieux au Journal officiel de la République française le désignant publiquement comme commettant des actes de terrorisme ou y incitant porte atteinte à son honneur et à sa réputation protégés par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et par l'article 17 du pacte international relatif aux droits civils et politiques. En tout état de cause, alors qu'ainsi qu'il a été dit au point 7., l'administration ne s'est pas fondée sur des faits matériellement inexacts pour prendre l'arrêté en litige, et le gel des avoirs financiers impliquant que soit identifiée la personne qui fait l'objet de cette mesure de police prise sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la publication de l'arrêté attaqué porterait une atteinte à son honneur ou à sa réputation. Par ailleurs, si M. A D soutient que le législateur n'a pas prévu les garanties procédurales nécessaires avant la prise et la publication de l'arrêté contesté, les personnes intéressées peuvent contester cet arrêté devant le juge administratif, y compris par la voie du référé et il appartient à ce dernier d'apprécier, au regard des éléments débattus contradictoirement devant lui, parmi lesquels figurent les notes des services de renseignement, l'existence des motifs justifiant la mesure de gel temporaire des avoirs. Enfin, eu égard à la nature, à la gravité et au caractère réitéré des propos et agissements précédemment mentionnés, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté litigieux porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, 2 de la déclaration des droits de l'Homme et du citoyen, 7 et 8 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne et 17 du pacte international relatif aux droits civils et politiques doit être écarté.

9. En cinquième lieu, compte tenu du but légitime de la mesure de gel des avoirs financiers tiré du maintien de l'ordre public, de la préservation de la sécurité et de la sûreté publiques et de la prévention d'infractions en matière d'actes terroristes, et eu égard à la nature, à la gravité et au caractère réitéré des propos et agissements mentionnés au point 7., le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté litigieux porte une atteinte disproportionnée à la liberté d'association, au droit de propriété et à la liberté de religion ni qu'il serait discriminatoire en ce qu'il viserait la religion musulmane.

10. En dernier lieu, M. A D n'établit pas le détournement de pouvoir allégué.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A D doit être rejetée, y compris en ce qu'elle comporte des conclusions à fin d'injonction sous astreinte et d'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A D, au ministre de l'intérieur et des Outre-mer et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.

Délibéré après l'audience du 13 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Le Roux, présidente,

Mme Madé, première conseillère,

Mme Berland, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 mars 2023.

La rapporteure,

C. B

La présidente,

M-O. LE ROUX La greffière,

I. SZYMANSKI

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-mer et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui les concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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