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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2203948

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2203948

mardi 13 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2203948
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3e Section - 3e Chambre
Avocat requérantGARNIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 17 février 2022 et le 17 mars 2023, la société Assurances du Crédit Mutuel (ACM), représentée par Me Garnier, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 2 856,82 euros au titre des dommages indemnisés et celle de 210 euros au titre des frais et honoraires d'expertise exposés, assorties des intérêts au taux légal avec capitalisation à compter du 15 octobre 2021 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les conditions d'engagement de la responsabilité de l'Etat sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure sont réunies ;

- elle justifie avoir versé à son assurée, la société CCM Paris 8 Europe, dans les droits de laquelle elle est subrogée, la somme de 2856,82 euros pour réparer les dommages causés par la manifestation des " gilets jaunes " du 8 décembre 2018 ;

- elle est fondée à demander la condamnation de l'Etat à lui rembourser les frais et honoraires exposés pour l'expertise en lien avec la manifestation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 octobre 2022, le préfet de police conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 21 mars 2023, la clôture de l'instruction a été fixée en dernier lieu au 3 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Renvoise,

- les conclusions de M. Dubois, rapporteur public,

- les observations de Me Garnier pour la société ACM et de M. A pour le préfet de police.

Considérant ce qui suit :

1. Le 8 décembre 2018, les locaux de la société CCM Paris 8 Europe, situés 41 rue de Rome, 8ème arrondissement, ont fait l'objet de dégradations matérielles. La société ACM, assureur de la société CCM Paris 8 Europe, lui a versé la somme de 2856,82 euros en réparation de ces dommages. Par un courrier du 15 octobre 2021, la société ACM, agissant en qualité de subrogée dans les droits de son assurée, a demandé au préfet de police le remboursement de la somme précitée et de celle de 210 euros acquittée pour les frais d'expertise au titre des dégradations subies qu'elle impute à des débordements commis en marge de la manifestation des " gilets jaunes " qui s'est tenue à Paris le 8 décembre 2018. Le préfet de police a rejeté implicitement sa demande. Par la présente requête, la société ACM demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser ces sommes.

Sur la responsabilité sans faute de l'Etat :

2. Aux termes de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure : " L'Etat est civilement responsable des dégâts et dommages résultant des crimes et délits commis, à force ouverte ou par violence, par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, soit contre les personnes, soit contre les biens ". L'application de ces dispositions est subordonnée à la condition que les dommages dont l'indemnisation est demandée résultent de manière directe et certaine de crimes ou de délits déterminés, commis par des rassemblements ou attroupements précisément identifiés. Ces dispositions ne trouvent pas à s'appliquer lorsque les crimes ou délits à l'origine des dommages ont été commis par un groupe constitué et organisé à seule fin de commettre des délits.

3. En l'espèce, il ressort du procès-verbal de l'agence a fait l'objet de dégradations entre 15h45 et 16h30, le 8 décembre 2018, l'auteur de la plainte mentionnant ne pas avoir de soupçon sur le ou les auteurs des faits. Il résulte de l'instruction et du procès-verbal d'ambiance du 8 décembre 2018, que la manifestation, non déclarée, qui s'est tenue le 8 décembre 2018 à Paris, à l'appel du mouvement protestataire des " gilets jaunes ", a revêtu un caractère particulièrement violent, notamment aux alentours de la gare Saint Lazare, d'où se sont lancés de nombreux cortèges de manifestants. Un cortège constitué du collectif " justice pour Adama " se trouvait également présent rue de Rome vers 10h16. Le préfet de police soutient, néanmoins, qu'il n'y avait aucun manifestant rue de Rome entre 15h45 et 16h30, heure déclarée des dégradations dans le dépôt de plainte de l'assurée de la requérante, et décrit un quartier envahi par des groupes de casseurs. Il ressort toutefois du procès- verbal d'ambiance qu'à 15h49, il était nécessaire de sécuriser le secteur Saint Lazare, dans l'éventualité d'une résurgence de manifestants et qu'à 15h54 une dispersion était en cours, ce qui confirme l'intervention des forces de l'ordre pour repousser les manifestants, à proximité de la rue de Rome. Dans ces conditions, en l'absence d'éléments de nature à établir, d'une part, que ces dégradations auraient été commises en dehors de la manifestation du 8 décembre 2018 et, d'autre part, qu'un lien existerait entre ces dégradations et un groupe distinct, constitué et organisé à seule fin de commettre des infractions, les dommages dont la société ACM demande réparation à l'Etat, doivent être regardés comme le fait d'un attroupement ou d'un rassemblement, au sens de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure. La circonstance que le préfet déplore l'absence de vidéo-surveillance que la gérante aurait pu produire ne peut suffire, à elle seule, à écarter l'existence d'un lien de causalité avec la manifestation qui s'est tenue ce jour.

4. Il résulte de ce qui précède que la société ACM est fondée à demander à l'Etat la réparation des préjudices subis, du fait des dommages occasionnés le 8 décembre 2018, sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure.

Sur les préjudices et les intérêts :

5. Il résulte de l'instruction que le montant des préjudices correspondant aux dommages matériels a été évalué par l'expert mandaté par la société ACM à hauteur de 2 856,82 euros. Les quittances subrogatives produites indiquent le versement à l'assuré par la société ACM, d'un montant de 2 856,82 euros. Cette somme n'étant pas contestée par le préfet de police, il y a lieu de condamner à l'Etat à verser à la société ACM la somme de 2 856,82 euros en réparation des dommages subis par les dégradations commises sur les locaux de la société

CCM Paris 8 Europe.

6. La société ACM établit en outre, par la production de la facture du cabinet d'expertise et le relevé de l'historique de ses opérations financières, qu'elle a acquitté des frais d'expertise de 210 euros, en lien direct avec le dommage. Il y a lieu de condamner l'Etat à lui rembourser cette somme.

7. Ces sommes seront assorties des intérêts au taux légal à compter du

18 octobre 2021, date de réception de la demande indemnitaire préalable. Elles seront également assorties des intérêts capitalisés à compter du 18 octobre 2022.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à la société ACM d'une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à la société ACM une somme de 3 066,82 (trois mille soixante six euros et quatre vingt deux centimes) euros. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 18 octobre 2021, date de réception de la demande indemnitaire préalable. Elle sera également assortie des intérêts capitalisés à compter du 18 octobre 2022.

Article 2 : L'Etat versera une somme de 1 000 (mille) euros à la société ACM au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Assurances du Crédit Mutuel et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie sera adressée au préfet de police.

Délibéré après l'audience du 30 mai 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Hermann Jager, présidente,

Mme Beugelmans-Lagane, première conseillère,

Mme Renvoise, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2023.

La rapporteure,

T. RENVOISE

La présidente

V. HERMANN JAGER

La greffière,

C. YAHIAOUI

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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