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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2204082

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2204082

jeudi 15 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2204082
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4e Section - 1re Chambre
Avocat requérantKEMPF

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 15 février 2022 et 17 octobre 2022, M. A C, représenté par Me Kempf, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 décembre 2021 par lequel le ministre de l'intérieur et le ministre de l'économie, des finances et de la relance ont renouvelé, pour une durée de six mois, le gel de ses avoirs ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article L. 562-2 du code monétaire et financier, d'une part en ce que les ministres ont fondé leur décision sur des éléments antérieurs à la mesure de gel initiale, d'autre part en ce que les éléments postérieurs retenus à son encontre ne sont pas constitutifs de faits de facilitation ou d'incitation à la commission d'acte de terrorisme ;

- elle est entachée d'une erreur dans l'appréciation de ce que son comportement serait susceptible de faciliter ou d'inciter à la commission d'acte de terrorisme.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 septembre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens invoqués n'est fondé.

Par une ordonnance du 17 octobre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 2 novembre 2022.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (CE) n° 2580/2001 du Conseil du 27 décembre 2001 ;

- la position commune 2001/931/PESC du Conseil du 27 décembre 2001 ;

- le code monétaire et financier ;

- le code pénal ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la décision n° 2015-524 QPC du 2 mars 2016 du Conseil constitutionnel ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les conclusions de Mme Baratin, rapporteure publique,

- et les observations de Me Gauthier, substituant Me Kempf, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 7 avril 2021, le ministre de l'intérieur, conjointement avec le ministre de l'économie, des finances et de la relance, a, en application des articles L. 562-2 et suivants du code monétaire et financier, décidé de geler les avoirs de M. C pour une durée de six mois, au motif que son activité pour le compte du parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) doit être regardée comme " facilitant ou incitant à la commission d'acte de terrorisme ". Par un arrêté du 14 décembre 2021, les ministres concernés ont renouvelé le gel des avoirs de M. C pour une durée de 6 mois. M. C demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 de ce même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

3. L'arrêté attaqué vise le code monétaire et financier, en particulier son article L. 562-2, sur le fondement duquel il a été pris. Il mentionne en outre l'activité militante du requérant au sein du PKK et les circonstances de fait qui ont conduit l'autorité administrative à considérer qu'il devait être regardé comme facilitant la commission d'actes de terrorisme et ayant justifié la mesure de gel d'avoirs. Ainsi, l'arrêté comporte l'énoncé des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement, la circonstance qu'il ne mentionne pas d'actes de terrorisme reprochés au PKK en général ou au requérant en particulier étant sans incidence sur la régularité de la motivation. Le moyen tiré du défaut de motivation ne peut donc qu'être écarté.

4. Aux termes de l'article L. 562-2 du code monétaire et financier : " Le ministre chargé de l'économie et le ministre de l'intérieur peuvent décider, conjointement, pour une durée de six mois, renouvelable, le gel des fonds et ressources économiques : / 1° Qui appartiennent à, sont possédés, détenus ou contrôlés par des personnes physiques ou morales, ou toute autre entité qui commettent, tentent de commettre, facilitent ou financent des actes de terrorisme, y incitent ou y participent () ". Aux termes de l'article L. 562-1 du même code : " Pour l'application du présent chapitre, on entend par : / 1° "Acte de terrorisme": les actes définis au 4° de l'article 1er du règlement (UE) no 2580/2001 du Conseil du 27 décembre 2001 concernant l'adoption de mesures restrictives spécifiques à l'encontre de certaines personnes et entités dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ; () ". Ces dispositions renvoient elles-mêmes à la définition qui figure à l'article 1er, paragraphe 3, de la position commune 2001/931/PESC, aux termes duquel : " Aux fins de la présente position commune, on entend par "acte de terrorisme", l'un des actes intentionnels suivants, qui, par sa nature ou son contexte, peut gravement nuire à un pays ou à une organisation internationale, correspondant à la définition d'infraction dans le droit national, lorsqu'il est commis dans le but de : / i) gravement intimider une population, ou / ii) contraindre indûment des pouvoirs publics ou une organisation internationale à accomplir ou à s'abstenir d'accomplir un acte quelconque, ou / iii) gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d'un pays ou d'une organisation internationale : / a) les atteintes à la vie d'une personne, pouvant entraîner la mort; / b) les atteintes graves à l'intégrité physique d'une personne ; / c) l'enlèvement ou la prise d'otage ; / d) le fait de causer des destructions massives à une installation gouvernementale ou publique, à un système de transport, à une infrastructure, y compris un système informatique, à une plate-forme fixe située sur le plateau continental, à un lieu public ou une propriété privée susceptible de mettre en danger des vies humaines ou de produire des pertes économiques considérables ; / e) la capture d'aéronefs, de navires ou d'autres moyens de transport collectifs ou de marchandises ; / f) la fabrication, la possession, l'acquisition, le transport, la fourniture ou l'utilisation d'armes à feu, d'explosifs, d'armes nucléaires, biologiques ou chimiques ainsi que, pour les armes biologiques ou chimiques, la recherche et le développement ; / g) la libération de substances dangereuses, ou la provocation d'incendies, d'inondations ou d'explosions, ayant pour effet de mettre en danger des vies humaines ; /h) la perturbation ou l'interruption de l'approvisionnement en eau, en électricité ou toute autre ressource naturelle fondamentale ayant pour effet de mettre en danger des vies humaines ; / i) la menace de réaliser un des comportements énumérés aux point a) à h) ; / j) la direction d'un groupe terroriste ; / k) la participation aux activités d'un groupe terroriste, y compris en lui fournissant des informations ou des moyens matériels, ou toute forme de financement de ses activités, en ayant connaissance que cette participation contribuera aux activités criminelles du groupe. / Aux fins du présent paragraphe, on entend par "groupe terroriste", l'association structurée, de plus de deux personnes, établie dans le temps, et agissant de façon concertée en vue de commettre des actes terroristes. Les termes "association structurée" désignent une association qui ne s'est pas constituée par hasard pour commettre immédiatement un acte terroriste et qui n'a pas nécessairement de rôles formellement définis pour ses membres, de continuité dans sa composition ou de structure élaborée. ".

5. Il appartient aux ministres compétents de vérifier que les conditions justifiant le prononcé d'une mesure de gel des avoirs d'un individu sont toujours satisfaites lors de son renouvellement, en prenant en compte, le cas échéant, les éléments nouveaux justifiant la prorogation de la mesure initiale.

6. Aucune disposition législative ni aucun principe ne s'oppose à ce que les faits relatés par les " notes blanches " versées au débat contradictoire et qui ne sont pas sérieusement contestés, soient susceptibles d'être pris en considération par le juge administratif.

7. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment des éléments précis et circonstanciés figurant dans la " note blanche " versée au débat contradictoire, que le PKK est une organisation politique qui mène des actions terroristes et est inscrite sur la liste des organisations terroristes de l'Union européenne, qu'elle est particulièrement active en Turquie, où des organisations qui lui sont affiliées revendiquent des attaques terroristes, qu'elle est également active en Europe, et particulièrement en France, où elle mène notamment d'importantes collectes de fonds, basées sur la menace et la violence à l'encontre de la communauté kurde, et où elle recrute et entraîne des individus afin de les envoyer sur les zones de combat kurdes. Par suite, les activités du requérant en soutien du PKK sont comprises dans la définition précitée de l'article 1er, paragraphe 3, de la position commune 2001/931/PESC à laquelle renvoient, par l'intermédiaire du 4° de l'article 1er du règlement (UE) précité n° 2580/2001 du Conseil du 27 décembre 2001, les dispositions de l'article L. 562-1 du code monétaire et financier.

8. En second lieu, il ressort de la note blanche produite par le ministre de l'intérieur que M. C a participé, depuis 2016, à la collecte de la Kampanya, impôt révolutionnaire prélevé de manière coercitive auprès de la communauté kurde, dans la région de Rennes, en lien avec d'autres cadres du PKK. En outre, la note blanche indique que M. C, alors qu'il faisait l'objet d'une mesure initiale de gel de ses avoirs, a obtenu de l'argent de plusieurs créditeurs, dont il a refusé de révéler l'identité à l'administration, notamment de son cousin sur le compte bancaire duquel il détient un mandat et dont les dépenses ont significativement augmenté à compter de la mesure visant le requérant. A cet égard, M. C, qui ne conteste pas utilement la matérialité de ces faits, n'a pas fait preuve de la diligence et de la transparence nécessaires auprès de l'autorité administrative et peut être regardé comme ayant cherché à contourner la décision visant à geler ses avoirs. Enfin, alors que la note blanche des services de renseignement versée au débat contradictoire indique qu'il continuerait à entretenir des liens avec des membres du PKK, le requérant se borne à indiquer en réplique qu'aucun des faits qui lui sont reprochés n'est susceptible d'inciter ou faciliter la commission d'acte de terrorisme sans apporter le moindre élément permettant de contester sérieusement les informations qu'elle contient. Dans ces conditions, au regard de l'ensemble des circonstances de l'espèce, l'arrêté attaqué n'est entaché ni d'erreur de droit ni d'erreur dans l'appréciation des faits reprochés à M. C.

9. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. C doit être rejetée dans l'ensemble de ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.

Délibéré après l'audience du 1er décembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Rohmer, président,

Mme Berland, conseillère,

M. Perrot, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 décembre 2022.

Le rapporteur,

V. B

Le président,

B. ROHMER La greffière,

I. SZYMANSKI

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui les concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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