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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2209815

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2209815

jeudi 22 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2209815
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3e Section - 3e Chambre
Avocat requérantPIERRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 28 avril 2022 et 4 octobre 2022, M. C E, représenté par Me Dambrin, demande au tribunal :

1°) de prononcer le non-lieu sur la requête n°2200596 ;

2°) d'annuler la décision du 8 mars 2022 par laquelle, après avoir annulé la décision de l'inspecteur du travail en date du 17 mai 2021, la ministre a autorisé son licenciement pour faute demandé par la société Le petit fils AF ;

3°) de mettre à la charge l'Etat une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. E soutient que :

- la décision est illégale, car elle mentionne qu'il exerce le mandat de membre du comité social et économique (CSE) mais n'indique pas qu'il était également investi du mandat de secrétaire du CSE ;

- la décision attaquée est entachée d'illégalité faute de respect du principe du contradictoire ;

- le ministre a commis une erreur de fait quant au montant de l'envoi des colis ;

- il n'y a pas de procédure applicable au sein de l'entreprise en matière d'envoi

de colis ; une tolérance existait en la matière, non supprimée par la nouvelle direction ;

- les faits reprochés sont dépourvus de gravité ; la sanction est disproportionnée.

Par un mémoire, enregistré le 21 juin 2022, la société Le petit fils AF, représentée par Me Pierre :

1°) conclut au rejet de la requête ;

2°) demande de mettre à la charge de M. E la somme de 3000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient qu'aucun des moyens invoqués par M. E n'est fondé.

Par une ordonnance du 1er septembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au

2 novembre 2022.

Par un mémoire enregistré le 19 octobre 2022, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête, en soutenant qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D ,

- les conclusions de M. Dubois, rapporteur public,

- et les observations de Me Dambrin pour M. E.

Considérant ce qui suit :

1. La société Le petit fils AF (ci-après la société Chopard) a sollicité, le 15 mars 2021, de l'inspection du travail l'autorisation de procéder au licenciement pour faute de M. E, titulaire d'un mandat de membre titulaire au comité social et économique. Par une décision du 17 mai 2021, l'inspectrice du travail de l'unité territoriale de Paris a fait droit à cette demande d'autorisation. Saisi, le 21 mai 2021, d'un recours hiérarchique présenté par M. E, le ministre du travail a, par une décision du

8 mars 2022, annulé la décision de l'inspectrice du travail et autorisé le licenciement de M. E pour faute. M. E demande l'annulation pour excès de pouvoir de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation et sans qu'il soit besoin de statuer sur l'ensemble des moyens de la requête :

2. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

3. Pour autoriser le licenciement de M. E, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retenu que l'intéressé, responsable du service des expéditions de la société Chopard, a effectué, le 11 et le 12 janvier 2021, deux envois de colis personnels, sur le compte de l'entreprise, pour un montant estimé à 150 euros. La ministre a, en effet, considéré que si tolérance il y avait quant à l'envoi de colis personnels sur le compte de la société, l'employeur pouvait mettre fin à une telle tolérance, et que ces faits, fautifs, étaient d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement.

4. Il ressort des pièces du dossier, et notamment de deux attestations de salariés, collègues de M. E, qu'il était toléré, de longue date, que les employés de la société Chopard, expédient de temps en temps des courriers ou des colis personnels, aux frais de la société. Aucune pièce du dossier ne permet d'établir que cette tolérance aurait été supprimée par la nouvelle direction mise en place après le départ de l'ancien directeur général, M. B.

5. En l'espèce, il n'est pas contesté par M. E qu'il a effectivement, le

11 janvier 2021, adressé un premier colis, à son père, pour une valeur de 25,60 euros puis, le lendemain, qu'il lui a envoyé un second colis pour un montant de 64,48 euros. En admettant même que M. E aurait, ce faisant, outrepassé la tolérance octroyée par son employeur en procédant à deux envois personnels en deux jours, ces faits, pour fautifs qu'ils puissent être, ne présentent pas, en l'absence de tous précédents et antécédents disciplinaires concernant

M. E, salarié de la société Chopard depuis dix-sept ans, et eu égard au faible montant en cause, une faute d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement.

6. Il résulte de tout ce qui précède que M. E est fondé à demander l'annulation de la décision du 8 mars 2022 par laquelle la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a annulé la décision de l'inspectrice du travail du 17 mai 2021 et a autorisé son licenciement pour motif disciplinaire.

Sur l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

7. D'une part, ces dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. E, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que la société Le petit fils AF demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. D'autre part, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros au titre des frais engagés M. E et non compris dans les dépens.

D E C I D E:

Article 1er : La décision de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion du 8 mars 2022 est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à M. E une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions présentées par la société Le petit fils AF au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C E, à la société Le petit fils AF et au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion.

Délibéré après l'audience du 13 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Hermann Jager, présidente,

Mme Beugelmans-Lagane, première conseillère,

Mme Renvoise, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 décembre 2022.

La rapporteure,

T. D

La présidente

V. HERMANN JAGER

Le greffier,

Y. FADEL

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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