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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2210166

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2210166

mardi 14 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2210166
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3e Section - 1re Chambre
Avocat requérantBOUILLET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 mai 2022, Mme A C, représentée par Me Bouillet, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 février 2022 par lequel le préfet de police a refusé de lui délivrer une carte de résident de longue durée-UE ;

2°) d'enjoindre au préfet de police de lui délivrer une carte de résident de longue durée-UE, dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou à défaut de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale ", ou à défaut de réexaminer sa situation au regard du droit au séjour et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ou, si elle obtient le bénéfice de l'aide juridictionnelle, à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- le refus de séjour a été signé par une autorité incompétente ;

- il méconnaît l'article L. 426-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 juin 2022, le préfet de police conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 20 juin 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 11 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- et les observations de Me Bouillet, représentant Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A C, ressortissante malienne, née le 27 juin 1976, a sollicité la délivrance d'une carte de résident. Par un arrêté du 15 février 2022, le préfet de police lui a refusé la délivrance du titre sollicité au motif que sa présence en France constitue une menace à l'ordre public. Mme C demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 426-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui justifie d'une résidence régulière ininterrompue d'au moins cinq ans en France au titre d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident, de ressources stables, régulières et suffisantes pour subvenir à ses besoins et d'une assurance maladie se voit délivrer, sous réserve des exceptions prévues à l'article L. 426-18, une carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE " d'une durée de dix ans./Les années de résidence sous couvert d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " retirée par l'autorité administrative sur le fondement d'un mariage ayant eu pour seules fins d'obtenir un titre de séjour ou d'acquérir la nationalité française ne peuvent être prises en compte pour obtenir la carte de résident prévue au premier alinéa. /Les ressources mentionnées au premier alinéa doivent atteindre un montant au moins égal au salaire minimum de croissance. Sont prises en compte toutes les ressources propres du demandeur, indépendamment des prestations familiales et des allocations prévues à l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles ainsi qu'aux articles L. 5423-1, L. 5423-2 et L. 5423-3 du code du travail. /La condition de ressources prévue au premier alinéa n'est pas applicable lorsque la personne qui demande la carte de résident est titulaire de l'allocation aux adultes handicapés mentionnée à l'article L. 821-1 du code de la sécurité sociale ou de l'allocation supplémentaire mentionnée à l'article L. 815-24 du même code. / Les modalités d'application du présent article sont définies par décret en Conseil d'Etat ". Aux termes de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public ".

3. Pour refuser de délivrer une carte de résident à Mme C, le préfet de police s'est notamment fondé sur la circonstance que sa présence en France constitue une menace pour l'ordre public, car elle a été condamnée par un jugement correctionnel du tribunal judiciaire de Paris du 27 janvier 2020 à une peine de trois mois d'emprisonnement avec sursis pour des faits d'escroquerie. Il ressort des pièces du dossier que Mme C a fait reconnaître frauduleusement son fils, né le 18 septembre 2005, par un ressortissant français le 1er février 2006 et qu'elle s'est servie de cette reconnaissance frauduleuse de paternité pour obtenir la délivrance de titres de séjour en qualité de parent d'un enfant français et le versement de prestations par la caisse d'allocations familiales de Paris jusqu'en juin 2015. Toutefois, compte-tenu de la circonstance que Mme C n'a fait l'objet d'aucune autre condamnation, ses faits, qui sont anciens, ne sauraient caractériser l'existence, à la date de la décision contestée, d'une menace suffisamment grave à l'ordre public de nature à justifier le refus de lui délivrer une carte de séjour.

4. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier qu'à la date du refus de séjour contesté, Mme C justifiait d'une résidence régulière ininterrompue en France, depuis le 18 mars 2016, soit depuis plus de cinq ans, au titre d'une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale ", obtenue sur le fondement de l'article L. 313-11, 7° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, puis d'une carte de séjour pluriannuelle. Elle justifiait également être employée par la société Monoprix Exploitation, depuis le 29 août 2008, en contrepartie d'une rémunération supérieure au salaire minimum interprofessionnel de croissance, et être prise en charge par l'assurance maladie. Par suite, Mme C est fondée à soutenir que le préfet de police a méconnu les dispositions précitées de l'article L. 426-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en lui refusant la délivrance d'une carte de résident de longue durée-UE.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Mme C, qui déclare être entré en France en juin 2005 et y résider habituellement depuis cette date, est mère de deux enfants nés en France le 18 septembre 2005 et le 10 janvier 2012, dont l'un a la nationalité française, qui sont scolarisés en France et à sa charge. Elle a été employée par la même société depuis le 29 août 2008 et locataire d'un logement social depuis le 26 février 2010. Elle a conclu avec l'Office français de l'immigration et de l'intégration le 19 juillet 2016 un contrat d'intégration républicaine, dans le cadre duquel elle a effectué deux formations civiques " Principes et valeurs " et " Vivre et accéder à l'emploi en France ". Elle atteste en outre d'un niveau global B1 en français. Par suite, eu égard à l'ancienneté et à la durée de la présence en France de Mme C, à ses charges de famille et à son intégration professionnelle et sociale sur le territoire, le refus de séjour, qui lui a été opposé, a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et a méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que le refus de délivrance de la carte de résident doit être annulé.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. Eu égard aux motifs d'annulation retenus, le présent jugement implique nécessairement, sous réserve de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, que le préfet de police délivre une carte de résident de longue durée-UE à Mme C. Il y a lieu de lui enjoindre de procéder à la délivrance de ce titre dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement. Si, par suite d'un changement de circonstances de droit ou de fait, Mme C ne remplit plus les conditions d'attribution de la carte de résident de longue durée -UE, il y a lieu d'enjoindre au préfet de police la délivrance d'un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans le même délai. Il n'y a pas lieu d'assortir ces injonctions d'une astreinte.

Sur les conclusions relatives à l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

9. Mme C n'a pas obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à lui verser en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de police du 15 février 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de police, sous réserve de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, de délivrer à Mme C une carte de résident de longue durée-UE dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement ou, à défaut, si elle ne remplit plus les conditions d'attribution de la carte de résident, de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale ", dans le même délai.

Article 3 : L'Etat versera à Mme C une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C et au préfet de police.

Délibéré après l'audience du 30 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Giraudon, présidente,

Mme Marcus, première conseillère,

Mme Castéra, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 février 2023.

La rapporteure,

L. B

La présidente,

M.-C. GIRAUDON Le greffier,

Y. FADEL

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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