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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2211623

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2211623

mardi 15 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2211623
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6e Section - 2e Chambre
Avocat requérantBOUDJELTI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 24 mai et 25 juillet 2022, M. B C, représenté par Me Boudjelti, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 mai 2022 par lequel le préfet de police a refusé de renouveler son titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il serait éloigné, et a assorti ces décisions d'une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans et d'un signalement dans le système d'information Schengen ;

2°) d'enjoindre au préfet de police de lui délivrer un titre de séjour, sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir.

Il soutient que :

- l'auteur de l'acte était incompétent pour le signer ;

- les décisions sont insuffisamment motivées ;

- le préfet de police n'a pas saisi la commission du titre de séjour ;

- il ne pourra pas bénéficier d'un traitement approprié à sa maladie au Nigéria ;

- il ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

- le préfet de police a méconnu les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il réside en France depuis plus de dix ans ;

- le préfet de police a méconnu les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 août 2022, le préfet de police, représenté par Me Cano, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par M. C ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 27 juillet 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 1er septembre 2022.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. E,

- et les observations de Me Crémière, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1. Le 3 septembre 2021, M. B C, ressortissant nigérian né le 29 novembre 1968, a sollicité le renouvellement de son titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 4 mai 2022, le préfet de police a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné, et a assorti cette décision d'une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans et d'un signalement dans le système d'information Schengen. Par la présente requête, M. C doit être regardé, dans le dernier état de ses écritures, comme demandant l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation dirigées contre l'arrêté pris dans son ensemble :

2. En premier lieu, par un arrêté n° 2022-00263 du 18 mars 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture de Paris le même jour, le préfet de police a donné délégation à Mme A D, attachée d'administration de l'Etat, placée sous la responsabilité de la cheffe du 9ème bureau, pour signer tous arrêtés et décisions dans la limite de ses attributions, en cas d'absence ou d'empêchement des autres délégataires, sans qu'il ressorte des pièces du dossier que ces derniers n'aient pas été absents ou empêchés lorsqu'elle a signé la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de son signataire doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; (). ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

4. La décision attaquée vise les articles L. 432-2, L. 412-5, L. 611-1, L. 611-3, L. 612-2, et L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle précise que M. C a demandé le renouvellement de son titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du même code et que le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a estimé, dans son avis du 26 août 2021, que si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, il peut bénéficier effectivement d'un traitement approprié eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé au Nigéria et voyager sans risque vers ce pays. Elle rappelle que M. C a commis des faits délictueux, que sa présence est constitutive d'une menace à l'ordre public et que le préfet de police était fondé à refuser le renouvellement de son titre de séjour, à procéder à son éloignement sans délai et à assortir cet éloignement d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une période de trois ans. Elle précise enfin que compte tenu de la situation de M. C et des circonstances du cas d'espèce, il n'est pas porté une atteinte disproportionnée à ses droits garantis par les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. L'arrêté contesté mentionne, par suite, les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est suffisamment motivé.

5. En troisième lieu, aux termes du second alinéa de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14. ".

6. Il ressort de l'arrêté contesté que M. C a sollicité un titre de séjour sur le fondement de l'article L 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ainsi le moyen tiré de ce que l'arrêté contesté serait entaché d'un vice de procédure dès lors que le préfet n'a pas saisi la commission du titre de séjour alors qu'il justifie de dix ans de présence en France doit être écarté comme inopérant. En tout état de cause, conformément à l'analyse faite par le préfet, le requérant n'établit pas sa résidence habituelle en France depuis plus de 10 ans. Ainsi pour l'année 2015, il produit seulement un avis de non-imposition, sans valeur probante. Pour l'année 2016, il se borne à produire un avis de situation déclarative à l'impôt sur le revenu 2016, faisant état d'une non-imposition et dès lors sans aucune valeur probante et une attestation de chargement du pass navigo pour la période du 26 au 31 décembre 2016. De même pour l'année 2021, il se borne à produire une attestation de remboursement de cours d'adulte en date du 26 avril 2021 faisant état de l'absence de cours du fait de la crise covid, ne permettant pas d'établir sa présence en France, un avis de non-imposition sans valeur probante et une attestation d'assiduité pour un cours d'alphabétisation du 4 juin 2021, sans plus de précision. Le moyen tiré du défaut de saisine de la commission du titre de séjour doit dès lors être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. / Sous réserve de l'accord de l'étranger et dans le respect des règles de déontologie médicale, les médecins de l'office peuvent demander aux professionnels de santé qui en disposent les informations médicales nécessaires à l'accomplissement de cette mission. Les médecins de l'office accomplissent cette mission dans le respect des orientations générales fixées par le ministre chargé de la santé. / Si le collège de médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée. ".

8. M. C soutient, contre l'avis médical de l'OFII, qu'il ne pourra pas bénéficier effectivement d'un traitement approprié au Nigeria pour l'hypertension artérielle sévère dont il est affecté et qui est à l'origine d'un handicap des membres inférieurs, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé de ce pays. Toutefois, il résulte des dispositions citées au point 7 qu'il appartient seulement au juge de s'assurer, eu égard à la pathologie de l'intéressé, de l'existence d'un traitement approprié et de sa disponibilité dans des conditions permettant d'y avoir accès, sans rechercher si les soins dans le pays d'origine sont équivalents à ceux offerts en France ou en Europe. D'une part, il ressort des certificats médicaux produit par M. C que les derniers éléments de suivi spécialisé pour sa pathologie datent de l'année 2012. D'autre part, le requérant ne produit aucun élément permettant de supposer que le suivi dont il bénéficie actuellement serait indisponible au Nigeria. Par suite, le préfet de police pouvait légalement, pour ce seul motif, sans qu'il soit besoin de statuer sur la légalité de l'autre motif tiré de ce que la présence en France de l'intéressé constitue une menace à l'ordre public, refuser à M. C la délivrance du titre de séjour sollicité sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. En cinquième lieu, M. C soutient que le préfet de police ne pouvait refuser de l'admettre au séjour dès lors qu'il remplissait les conditions fixées par l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, eu égard, notamment, à la durée de sa présence en France. Toutefois, lorsqu'il est saisi d'une demande de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'une des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet n'est pas tenu, en l'absence de dispositions expresses en ce sens, d'examiner d'office si l'intéressé peut prétendre à une autorisation de séjour sur le fondement d'une autre disposition de ce code, même s'il lui est toujours loisible de le faire à titre gracieux, notamment en vue de régulariser la situation de l'intéressé. En l'espèce, il ressort de la fiche de salle produite par le préfet en défense, que M. C a sollicité le renouvellement de son titre de séjour en raison de son état de santé. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

10. En sixième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

11. Il appartient à l'autorité administrative chargée de prendre la décision fixant le pays de renvoi d'un étranger obligé de quitter le territoire de s'assurer, sous le contrôle du juge, que les mesures qu'elle prend n'exposent pas l'étranger à des risques sérieux pour sa liberté ou son intégrité physique, non plus qu'à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. En l'espèce, l'intéressé ne fait état d'aucun élément justifiant qu'il serait personnellement exposé à des risques graves en cas de retour dans son pays d'origine. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit donc être écarté.

13. En septième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

14. M. C fait valoir qu'il vit en France depuis plus de dix ans et qu'il y a déplacé le centre de ses intérêts personnels. Toutefois, il ressort des termes de la décision que le requérant a fait l'objet d'une interdiction judiciaire de présence sur le territoire français en raison de faits d'agression sexuelle, mentionnés au point 17, et que cette interdiction a été relevée le 15 janvier 2014. Ainsi, les années de présence de M. C sur le territoire français entre le 21 décembre 2006, date de sa condamnation, et le 15 janvier 2014 ne peuvent être retenues au bénéfice du requérant pour apprécier la durée de sa présence en France. En outre, M. C ne fait valoir aucun lien personnel ou familial en France, alors que la décision contestée mentionne que son fils, son frère et ses sœurs vivent au Nigeria. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, et eu égard tant à la durée qu'aux conditions de séjour en France de l'intéressé, la décision contestée n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Elle n'a donc pas méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

15. Il ressort de ce qui a été dit aux points 8 et 14 que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de M. C.

Sur les décisions portant refus de délai de départ volontaire, interdiction de retour sur le territoire français et signalement dans le système d'information Schengen :

16. Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public () ". Et, aux termes de l'article L. 612-6 du même code : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. () ".

17. Il est constant que M. C a été condamné à un an et trois mois de prison et à une interdiction de retour sur le territoire français pour une période de dix ans, le 21 décembre 2006, pour des faits d'agression sexuelle, d'entrée ou séjour irrégulier et de soustraction à une mesure de reconduite à la frontière, et à deux mois d'emprisonnement pour des faits d'entrée ou séjour irrégulier et de soustraction à une mesure de reconduite à la frontière, le 26 janvier 2009. Toutefois, si les faits d'agression sexuelle sont graves, ils sont anciens et ne permettent pas de caractériser la présence de M. C comme constitutive d'une menace à l'ordre public à la date de la décision attaquée. Par ailleurs, ces faits n'ont pas fait obstacle à ce que le préfet délivre à M. C un titre de séjour en 2018 dont le requérant demande le renouvellement. Par suite, M. C est fondé à soutenir que le préfet de police a commis une erreur d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, et en prononçant une interdiction de retour sur le territoire français à son encontre.

18. Il résulte de tout ce qui précède que M. C est seulement fondé à demander l'annulation de la décision lui refusant un délai de départ volontaire, de la décision lui interdisant de retourner sur le territoire français, ainsi que de la décision de signalement dans le système d'information Schengen. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 4 mai 2022, par lesquelles le préfet de police a refusé d'accorder un délai de départ volontaire à M. C, a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une période de trois ans et a procédé à un signalement dans le système d'information Schengen sont annulées.

Article 2 : La requête est rejetée pour le surplus.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Boudjelti et au préfet de police.

Délibéré après l'audience du 2 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Laloye, président,

Mme Roussier, première conseillère,

M. Théoleyre, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 novembre 2022.

Le rapporteur,

M. Théoleyre

Le président,

P. Laloye

La greffière,

K. Bak-Piot

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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