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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2219340

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2219340

vendredi 30 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2219340
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 septembre 2022, M. A C, représenté par Me David, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 8 août 2022 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a ordonné son placement en quartier d'isolement ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 3 600 euros TTC à verser à son conseil, au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, si sa demande d'aide juridictionnelle devait être rejetée, de lui verser cette somme, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur l'urgence :

- l'urgence est présumée dans le cas d'une décision de placement d'office à l'isolement, cette mesure entrainera incontestablement des effets néfastes et irréversibles pour lui sur le plan physique et psychique qui nuiront à sa remise en liberté prochaine, le 1er mars 2024, et le juge ne peut procéder à un rejet de la requête sans avoir soumis la question de l'urgence au débat contradictoire et examiné les éventuelles circonstances particulières avancées par l'administration pénitentiaire ;

Sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

- la décision a été prise par une autorité incompétente ;

- elle n'est pas motivée en méconnaissance des dispositions de l'article L. 211-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration et des articles R. 213-21 et R. 213-22 du code pénitentiaire ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il n'a pas été mis à même de présenter ses observations avant l'édiction de la décision ; de même, l'avis du médecin n'est pas produit en méconnaissance de l'article R. 213-30 du code pénitentiaire ;

- elle méconnait les dispositions de l'article R. 213-23 du code pénitentiaire tenant à l'absence de durée du placement à l'isolement ;

- elle repose sur un fondement légal erroné dès lors que les articles L. 112-1 et D. 215-13 du code pénitentiaire invoqués par l'administration ne concernent pas le placement en quartier d'isolement ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 213-8 du code précité dès lors que l'administration ne justifie pas que son comportement occasionnerait un trouble tel dans l'établissement qui ne pourrait cesser que par son placement à l'isolement, d'autant qu'il n'a jamais fait l'objet d'un placement à l'isolement depuis son incarcération en 2013 ; la décision ne peut donc être regardée comme une mesure de protection ou de sécurité ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, son comportement hostile s'expliquant, d'une part, par son opposition à son placement le 16 juillet 2021 au quartier de prise en charge de la radicalisation (QPR) de Paris la Santé alors qu'il avait déjà été évalué au centre pénitentiaire de Lille-Annoeullin et que la commission pluridisciplinaire unique (CPU) préconisait seulement un placement en quartier d'évaluation de la radicalisation et, d'autre part, par la rupture dans son parcours d'exécution des peines puisqu'il était inscrit dans des formations professionnalisantes dans son établissement précédent ; la décision est également en contradiction avec les conclusions émises à plusieurs reprises par la CPU précédemment à son arrivée au QPR de Paris la Santé ; en outre, il est préférable, dès lors qu'il est libérable le 1er mars 2024, qu'il puisse renouer dans les dix-huit mois à venir avec la détention ordinaire afin d'accompagner progressivement sa réinsertion au sortir de la prison ; enfin, la décision ne pourra qu'aggraver son comportement et son état de santé mentale alors qu'il est déjà en proie à une situation de vulnérabilité qui n'a pas été prise en considération par l'administration.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 septembre 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête doit être regardée comme étant dirigée contre la décision du 11 août 2022 portant placement initial à l'isolement de M. C, la décision du 8 août précédent concernant son changement d'affectation du QPR de l'établissement Paris la Santé au quartier d'isolement de cet établissement ;

- l'urgence n'est pas caractérisée compte tenu des circonstances particulières de l'espèce liées au profil pénal de M. C et à la nécessité de préserver l'ordre public ;

- aucun des moyens soulevés n'est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée : le signataire de la décision du 11 août 2022 bénéficie d'une délégation de signature régulièrement publiée ; la décision est suffisamment motivée ; l'intéressé a été informé le 9 août de ce que l'administration envisageait de le placer à l'isolement ainsi que des modalités pour préparer sa défense ; s'agissant d'une décision initiale, l'avis du médecin n'est pas requis, l'article R. 213-30 du code pénitentiaire ne prévoyant un tel avis qu'en cas de renouvellement de la mesure de placement à l'isolement au-delà d'une durée de six mois ; la durée de l'isolement est mentionnée dans la décision ; le juge exerce un contrôle restreint des motifs du placement à l'isolement, or, en l'espèce, l'administration n'a pas entachée sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors, d'une part, que les mesures d'isolement dans les établissements pénitentiaires français n'emportent pas un isolement sensoriel et social total prohibé par la Cour européenne des droits de l'homme, d'autre part, que M. C a été condamné pour des faits de terrorisme, que la synthèse du QPR du 22 juin 2022 fait état d'une certaine ambigüité quant à son maintien dans une idéologie radicale et un risque de passage à l'acte, que le passage en quartier d'isolement a été demandé par l'intéressé en lieu et place de son affectation en QPR, qu'enfin, il a fait preuve d'un comportement de plus en plus impulsif, agressif, voire violent depuis son arrivée en QPR en se rendant coupable de sept incidents disciplinaires entre décembre 2021 et août 2022.

Vu :

- les autres pièces du dossier,

- la requête enregistrée le 16 septembre 2022, sous le numéro 2219341, par laquelle M. C demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code pénitentiaire,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Bak-Piot, greffière d'audience, M. B a lu son rapport et entendu les observations de Me Salkazanov, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et ajoute que ses conclusions doivent être regardées comme étant dirigées contre la décision du 11 août 2022 dont son conseil n'a eu connaissance que par les pièces jointes à l'appui du mémoire en défense du ministre, que la mesure n'a pas pour objet de préserver un risque de trouble à l'ordre public mais a un caractère punitif, qu'il a demandé à être placé en quartier d'isolement uniquement par désarroi car il ne supportait plus de rester dans le quartier de prise en charge de la radicalisation, sans mesurer les conséquences d'un placement en isolement qu'il n'avait jamais eu à connaitre.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant tunisien, né le 20 octobre 1988, écroué depuis le 11 juin 2013, est incarcéré au quartier de prise en charge de la radicalisation du centre pénitentiaire de Paris la Santé depuis le 27 juillet 2021. Par une décision du 8 août 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice, a prononcé son changement d'affectation par mesure d'ordre et de sécurité du quartier de prise en charge de la radicalisation au quartier d'isolement. Par une décision du chef d'établissement de Paris la Santé du 9 août 2022, il a fait l'objet d'un placement à l'isolement à titre provisoire pour une durée de cinq jours et par une décision du 11 août 2022 de la même autorité, d'un placement initial pour une durée de 2 mois et 25 jours. M. C demande, dans le dernier état de ses conclusions, la suspension de la décision du 11 août 2022 ordonnant son placement initial à l'isolement.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire du requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

5. A l'appui de sa requête, M. C fait valoir que la décision contestée a été prise par une autorité incompétente, est insuffisamment motivée, a été prise en méconnaissance du caractère contradictoire de la procédure et sans avis médical préalable, méconnait les dispositions de l'article R. 213-23 du code pénitentiaire, repose sur un fondement légal erroné, méconnait les dispositions de l'article L. 213-8 du code précité et est entachée d'une erreur d'appréciation, ce dernier moyen devant être qualifié d'erreur manifeste d'appréciation. Toutefois, aucun des moyens soulevés n'est, en l'état de de l'instruction, de nature à créer un doute quant à la légalité de la décision attaquée.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition d'urgence, que la requête de M. C doit être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, l'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance.

O R D O N N E :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A C, à Me David et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle.

Fait à Paris, le 30 septembre 2022.

Le juge des référés,

Y. B

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2219340/6-1

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