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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2219501

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2219501

mercredi 19 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2219501
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5e Section - 3e Chambre
Avocat requérantBOISSONNET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête sommaire et deux mémoires, enregistrés les 20 septembre et 22 décembre 2022 et le 28 avril 2023, M. B D, représenté par Me Boissonnet, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 22 avril 2022 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a procédé au retrait de son augmentation d'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise à hauteur de 442 euros par mois ;

2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice, de régulariser sa situation à compter du 1er novembre 2021 en lui versant le montant d'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise dû depuis cette date, dans un délai de deux mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 1 500 euros en réparation de son préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence qui lui a causé la décision du 22 avril 2022 ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il n'est pas établi que le signataire de la décision du 22 avril 2022 disposait d'une délégation de signature régulière ;

- cette décision méconnaît l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- à l'occasion de son changement de fonction et du changement de périmètre du bureau des ressources humaines, son indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise est passée de 1 416 euros à 1 858,20 euros à compter du mois de novembre 2021 et cette augmentation constitue une décision créatrice de droit :

- cette décision méconnaît le principe d'égalité dès lors que dans le cadre de la réorganisation du service, 39 fonctionnaires du service du numérique ont vu leur indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise être augmentée, sans considération des montants forfaitaires prévus par la note ministérielle du 4 août 2021, et qu'il est le seul à avoir vu son augmentation remise en cause ;

- la note ministérielle n'interdisait pas de revaloriser l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise des agents au-delà de ce qu'elle prévoyait ;

- cette décision constitue une discrimination liée à son âge dès lors qu'il s'est vu indiquer lors d'un entretien qu'il percevait un régime indemnitaire correct au regard de ce que perçoivent ses collègues du même âge ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses compétences et capacités professionnelles et des fonctions d'encadrement qui lui ont été confiées ;

- l'illégalité de cette décision et son traitement discriminatoire constituent des fautes de nature à engager la responsabilité de l'Etat et lui ont causé des troubles dans ses conditions d'existence et un préjudice moral qui doivent être réparés à hauteur de 1 500 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code général de la fonction ;

- la loi n° 2000-321 du 12 avril 2000 relative aux droits des citoyens dans leurs relations avec les administrations ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du gouvernement ;

- le décret n° 2011-1317 du 17 octobre 2011 portant statut particulier du corps interministériel des attachés d'administration de l'Etat ;

- le décret n° 2014-513 du 20 mai 2014 portant création d'un régime indemnitaire tenant compte des fonctions, des sujétions, de l'expertise et de l'engagement professionnel dans la fonction publique de l'Etat ;

- - le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Lagrède, greffière d'audience :

- le rapport de M. Gandolfi,

- les conclusions de M. Lamy, rapporteur public,

- et les observations de Me Boissonnet représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, attaché d'administration de l'Etat, adjoint au chef de bureau au sein du service numérique du ministère de la justice depuis le 1er février 2021, a, dans le cadre d'une réorganisation de service, été nommé chef du bureau du recrutement, de la formation et des compétences numériques au sein de ce même service à compter du 1er novembre 2021 et a bénéficié d'une revalorisation de son indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise fixée à 5 340 euros par an. Par un courrier du 22 avril 2022, M. D a été informé qu'il avait bénéficié d'un trop perçu d'indemnité, laquelle doit être fixée, après mise en œuvre de la mesure de convergence indemnitaire, à 233,33 euros par mois et qu'une somme brute de 469,36 euros serait retenue sur sa paye du mois d'avril 2022. M. D a formé un recours hiérarchique contre cette décision le 20 mai 2022. Par la présente requête, M. D demande au tribunal d'annuler la décision du 22 avril 2022 et de condamner l'Etat à lui verser la somme de 1 500 euros en réparation des préjudices subis.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 1er du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement : " A compter du jour suivant la publication au Journal officiel de la République française de l'acte les nommant dans leurs fonctions ou à compter du jour où cet acte prend effet, si ce jour est postérieur, peuvent signer, au nom du ministre ou du secrétaire d'Etat et par délégation, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous leur autorité : / () 2° Les chefs de service, directeurs adjoints, sous-directeurs, les chefs des services à compétence nationale mentionnés au deuxième alinéa de l'article 2 du décret du 9 mai 1997 susvisé ainsi que les hauts fonctionnaires et les hauts fonctionnaires adjoints mentionnés aux articles R. 1143-1 et R. 1143-2 du code de la défense ".

3. Par un arrêté du 2 juillet 2020 du premier ministre et de la garde des sceaux, ministre de la justice, régulièrement publié au Journal officiel de la République française du 4 juillet 2020, M. C A, signataire de la décision du 22 avril 2022, a été renouvelé dans l'emploi de sous-directeur des parcours professionnels au sein du service des ressources humaines au secrétariat général du ministère de la justice pour une période de trois ans à compter du 5 juillet 2020. Ainsi, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration : " L'administration ne peut abroger ou retirer une décision créatrice de droits de sa propre initiative ou sur la demande d'un tiers que si elle est illégale et si l'abrogation ou le retrait intervient dans le délai de quatre mois suivant la prise de cette décision. ".

5. Aux termes des dispositions de l'article 37-1 de la loi du 12 avril 2000 relative aux droits des citoyens dans leurs relations avec les administrations : " Les créances résultant de paiements indus effectués par les personnes publiques en matière de rémunération de leurs agents peuvent être répétées dans un délai de deux années à compter du premier jour du mois suivant celui de la date de mise en paiement du versement erroné, y compris lorsque ces créances ont pour origine une décision créatrice de droits irrégulière devenue définitive () ".

6. Il résulte de ces dispositions qu'une somme indûment versée par une personne publique à l'un de ses agents au titre de sa rémunération peut, en principe, être répétée dans un délai de deux ans à compter du premier jour du mois suivant celui de sa date de mise en paiement, sans que puisse y faire obstacle la circonstance que la décision créatrice de droits qui en constitue le fondement ne peut plus être retirée. Ces dispositions sont applicables aux différents éléments de la rémunération d'un agent de l'administration. Eu égard à la possibilité ainsi donnée à l'administration de demander le remboursement des sommes qui seront versées en application de la décision illégalement retirée, l'annulation par le juge du retrait de la décision illégale attribuant un avantage financier à l'agent au motif qu'il est intervenu postérieurement à l'expiration du délai de retrait n'implique pas nécessairement qu'il soit enjoint à l'administration de verser les sommes correspondantes à l'agent si elles ne l'ont pas été, en tout ou partie, avant qu'intervienne le retrait. Il lui appartient seulement de lui enjoindre de réexaminer la situation de l'agent. De même, l'administration n'est pas tenue de verser les sommes dues en application d'une décision illégale attribuant un avantage financier qu'elle ne peut plus retirer dès lors qu'elle pourrait les répéter dès leur versement en application des dispositions de l'article 37-1 de la loi du 12 avril 2000.

7. D'une part, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision du 22 avril 2022 méconnaîtrait les dispositions précitées de l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration lesquelles s'opposeraient à la restitution des sommes indûment versées ne peut qu'être écarté.

8. D'autre part, aux termes de l'article 1 du décret du 20 mai 2014 portant création d'un régime indemnitaire tenant compte des fonctions, des sujétions, de l'expertise et de l'engagement professionnel dans la fonction publique de l'Etat : " Les fonctionnaires relevant de la loi du 11 janvier 1984 susvisée peuvent bénéficier, d'une part, d'une indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise et, d'autre part, d'un complément indemnitaire annuel lié à l'engagement professionnel et à la manière de servir, dans les conditions fixées par le présent décret. " Aux termes de l'article 2 de ce décret : " Le montant de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise est fixé selon le niveau de responsabilité et d'expertise requis dans l'exercice des fonctions. / Les fonctions occupées par les fonctionnaires d'un même corps ou statut d'emploi sont réparties au sein de différents groupes au regard des critères professionnels suivants : / 1° Fonctions d'encadrement, de coordination, de pilotage ou de conception ;/ 2° Technicité, expertise, expérience ou qualification nécessaire à l'exercice des fonctions ; / 3° Sujétions particulières ou degré d'exposition du poste au regard de son environnement professionnel. / (). ". Aux termes de l'article 3 du même décret : " Le montant de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise fait l'objet d'un réexamen : / 1° En cas de changement de fonctions ; / 2° Au moins tous les quatre ans, en l'absence de changement de fonctions et au vu de l'expérience acquise par l'agent ; / 3° En cas de changement de grade à la suite d'une promotion ".

9. En vertu de l'arrêté du 3 juin 2015 pris pour l'application au corps interministériel des attachés d'administration de l'Etat des dispositions du décret du 20 mai 2014 portant création d'un régime indemnitaire tenant compte des fonctions, des sujétions, de l'expertise et de l'engagement professionnel dans la fonction publique de l'Etat, les agents relevant du corps des attachés d'administration de l'Etat régis par le décret du 17 octobre 2011 portant statut particulier du corps interministériel des attachés d'administration de l'Etat et rattachés notamment à l'autorité du garde des sceaux, ministre de la justice, bénéficient des dispositions du décret du 20 mai 2014.

10. Il résulte de la note du 4 août 2021 relative à la gestion de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise des corps interministériels, corps à statut commun et emploi relevant du ministère de la justice dans le cadre du régime indemnitaire tenant compte des fonctions, des sujétions, de l'expertise et de l'engagement professionnel que " pour chaque corps ou emploi adhérant au RIFSEEP, un nombre de groupes de fonctions est déterminé. Les agents sont classés au sein de ces groupes en fonction du poste occupé. ". Cette note prévoit que " L'agent qui, à l'occasion d'une mobilité, accède à une fonction relevant d'un groupe supérieur à celui du poste précédemment occupé, bénéficie d'une revalorisation automatique du montant de son IFSE ". Le montant de cette augmentation forfaitaire pour les attachés d'administration est fixé par cette note à 2 500 euros annuel.

11. Il ressort des pièces du dossier que M. D occupait depuis le 1er février 2021 un poste relevant du groupe 2 du régime indemnitaire tenant compte des fonctions, des sujétions, de l'expertise et de l'engagement professionnel avant d'être nommé sur un poste relevant du groupe 1 de ce régime à compter du 1er novembre 2021 et a bénéficié d'une augmentation forfaitaire de 5 306,40 euros annuel. Or, il ressort de ce qui a été relevé précédemment que, conformément à la note de gestion du 4 août 2021, cette augmentation ne pouvait dépasser 2 500 euros annuel. Par suite, et ainsi que le fait valoir le garde des sceaux, ministre de la justice, l'octroi à M. D d'une revalorisation forfaitaire supérieure à celle prévue par ces dispositions résultait d'une erreur. Il suit de là que c'est sans méconnaître les dispositions précitées ni entacher sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation que le garde des sceaux, ministre de la justice, a pu lui indiquer que cette indemnité serait fixée, avant mise en œuvre de la mesure ministérielle de convergence indemnitaire, à 208,33 euros par mois et qu'il ferait l'objet d'un rappel de rémunération pour un montant de 469,36 euros au mois d'avril 2022.

12. En troisième lieu, si M. D soutient que la décision attaquée aurait été prise en méconnaissance du principe d'égalité dès lors qu'il serait le seul parmi les 39 autres fonctionnaires du service numérique du ministère de la justice à ne plus pouvoir bénéficier d'une revalorisation de son indemnité à la suite de la réorganisation du service, ni le tableau produit, ni aucune autre pièce du dossier ne permet de démontrer que la décision attaquée aurait été prise en méconnaissance de ce principe et que les autres agents concernés étaient dans une situation identique à celle du requérant.

13. En quatrième lieu, aux termes de L. 131-1 du code général de la fonction publique : " Aucune distinction, directe ou indirecte, ne peut être faite entre les agents publics en raison de leurs opinions politiques, syndicales, philosophiques ou religieuses, de leur origine, de leur orientation sexuelle ou identité de genre, de leur âge, de leur patronyme, de leur situation de famille ou de grossesse, de leur état de santé, de leur apparence physique, de leur handicap, de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie ou une race, sous réserve des dispositions des articles L. 131-5, L. 131-6 et L. 131-7 ". Il appartient au juge administratif, dans la conduite de la procédure inquisitoire, de demander aux parties de lui fournir tous les éléments d'appréciation de nature à établir sa conviction. Cette responsabilité doit, dès lors qu'il est soutenu qu'une mesure a pu être empreinte de discrimination, s'exercer en tenant compte des difficultés propres à l'administration de la preuve en ce domaine et des exigences qui s'attachent aux principes à valeur constitutionnelle des droits de la défense et de l'égalité de traitement des personnes. S'il appartient au requérant qui s'estime lésé par une telle mesure de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer une atteinte à ce dernier principe, il incombe au défendeur de produire tous ceux permettant d'établir que la décision attaquée repose sur des éléments objectifs étrangers à toute discrimination. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si la décision contestée devant lui a été ou non prise pour des motifs entachés de discrimination, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

14. En l'espèce, si M. D soutient que, lors d'un entretien, il se serait vu indiquer qu'il percevait à son âge " un traitement et un régime indemnitaire corrects au regard de ce que perçoivent ses collègues du même âge ", ce seul élément, à le supposer établi, ne permet pas de faire présumer une atteinte au principe de non-discrimination en raison de l'âge.

Sur les conclusions indemnitaires :

15. En premier lieu, si des illégalités sont fautives, elles sont comme telles et quelle qu'en soit la nature, susceptibles d'engager la responsabilité de la puissance publique dès lors qu'elles sont à l'origine des préjudices subis, il résulte de l'instruction et de ce qui a été relevé précédemment que c'est sans entacher sa décision d'erreur de droit ou d'erreur manifeste d'appréciation, ni méconnaître le principe d'égalité et le principe de non-discrimination que le garde des sceaux, ministre de la justice, a pu prendre la décision litigieuse.

16. En second lieu, il ne résulte pas de l'instruction que les services du ministère de la justice auraient pris auprès de M. D un engagement relatif au montant de la revalorisation de son indemnité de fonctions, de sujétions et de l'expertise.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation et à fin d'indemnisation présentées pour M. D doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 28 juin 2023 à laquelle siégeaient :

- M. Ladreyt, président,

- M. Gandolfi, premier conseiller,

- Mme Abdat, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 19 juillet 2023.

Le rapporteur,

G. Gandolfi

Le président,

J.-P. Ladreyt La greffière,

V. Lagrède

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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