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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2222123

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2222123

vendredi 9 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2222123
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4e Section - 3e Chambre - OQTF 6 sem.
Avocat requérantKAROOMI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 octobre 2022, M. A, représenté par Me Karoomi, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 21 octobre 2022 par lequel le préfet de police de Paris l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pour une durée de vingt-quatre mois ;

3°) d'enjoindre au préfet de police de mettre fin à son signalement dans le système d'information Schengen ;

4°) d'enjoindre au préfet de police de lui communiquer les documents sur lesquels il a fondé ses décisions ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la part contributive de l'Etat allouée au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français qu'elle assortit ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 7 de la directive 2008/115/CE du 17 décembre 2008 dès lors que le risque de fuite n'est pas établi ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français qu'elle assortit ;

- elle est insuffisamment motivée ;

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français qu'elle assortit ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 novembre 2022, le préfet de police conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive n° 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Simonnot, président de chambre, en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. E,

- et les observations de Me Karoomi, avocat de M. A,

- le préfet de police n'étant pas présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen né le 6 juillet 1997 et entré en France depuis plus de quatre ans selon ses déclarations, a présenté une demande d'asile qui a été rejetée par une décision du directeur général de l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 28 décembre 2020, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 19 mai 2021, notifiée le 1er juin 2021. L'irrecevabilité de sa demande de réexamen, déclarée le 9 juillet 2021 par l'OFPRA, a été confirmée par la Cour nationale du droit d'asile dans une décision du 3 novembre 2021, notifiée le 3 décembre suivant. Par un arrêté du 21 octobre 2022, pris sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pour une durée de vingt-quatre mois. M. A demande l'annulation de ces décisions.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président. ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

3. Les décisions attaquées visent les textes dont il est fait application, exposent les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. A dont les éléments sur lesquels le préfet s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français, pour refuser de lui accorder un délai de départ volontaire et pour fixer le pays de renvoi, ainsi que pour arrêter, dans son principe et dans sa durée, une décision d'interdiction de retour sur le territoire français. Dès lors, ces décisions comportent l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et permettent ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de ce que les décisions sont insuffisamment motivées ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, par un arrêté n° 2022-01009 du 24 août 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture de Paris le même jour, le préfet de police a donné délégation à Mme D B, attachée d'administration de l'Etat, placée sous l'autorité de la cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, pour signer tous actes, arrêtés et décisions dans la limite de ses attributions, dont relèvent les mesures d'éloignement, en cas d'absence ou d'empêchement des autres délégataires désignés, sans qu'il ressorte des pièces du dossier que ces derniers n'aient pas été absents ou empêchés lorsqu'elle a signé la décision portant obligation de quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que le préfet de police s'est livré à un examen particulier de la situation personnelle de M. A avant de prononcer une mesure d'éloignement à son encontre.

6. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). ".

7. M. A se prévaut de ce qu'il réside de façon continue sur le territoire français depuis plus de quatre ans à la date de la décision attaquée et de ce que le centre de ses intérêts personnels et professionnels se situe en France, sans toutefois apporter d'éléments permettant de le démontrer. En outre, l'intéressé, né en Guinée, où il a vécu jusqu'à son entrée en France, est célibataire et sans charge de famille. Dans ces conditions, eu égard au caractère récent de sa présence et des conditions de son séjour en France, le préfet de police n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressé, garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels l'obligation de quitter le territoire français a été prise.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

8. En premier lieu, compte tenu de ce qui a été dit aux points 2 à 7, et de ce que le requérant ne présente aucun moyen à ce titre, le moyen tiré de l'illégalité du refus de titre de séjour doit être écarté.

9. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, transposant les dispositions de l'article 7 de la directive n° 2008/115/CE du 16 décembre 2008 : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité (), qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

10. Il ressort des termes de l'arrêté litigieux que la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire est fondée sur le risque que M. A se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. Or l'intéressé ne justifie pas être entré régulièrement sur le territoire français, y avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour et ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, dès lors qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité et qu'il ne justifie pas une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale, ce qu'il ne conteste pas. Dans ces conditions, la circonstance que M. A ne se soit pas soustrait à une mesure d'éloignement antérieure n'est pas de nature à remettre en cause l'appréciation portée par l'administration sur le risque de fuite au sens des dispositions précitées. Par suite, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation du risque de fuite doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

11. Compte tenu de ce qui a été dit aux points 2 à 7, et de ce que le requérant ne présente aucun moyen à ce titre, le moyen tiré de l'illégalité du refus de titre de séjour doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ".

13. Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, il lui appartient d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

14. Pour prendre la décision interdisant le retour de M. A sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois, le préfet de police s'est fondé sur un signalement du comportement de l'intéressé par les services de police pour port sans motif légitime d'arme blanche ou incapacitante de catégorie D2 le 20 octobre 2022, sur la brièveté du séjour de M. A sur le territoire national et sur son absence de liens suffisamment anciens, forts et caractérisés avec la France, M. A, en particulier, étant célibataire et sans enfant. Compte tenu, d'une part, que les faits retenus par le préfet de police pour estimer que la présence de M. A sur le territoire français constitue une menace à l'ordre public sont isolés et de faible gravité, d'autre part, que le requérant n'a jamais fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, les critères retenus par le préfet de police sont insuffisants pour justifier une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois. Par suite, M. A est fondé à soutenir que le préfet de police a commis une erreur d'appréciation au regard des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en prononçant une interdiction de retour sur le territoire français à son encontre pour une durée de vingt-quatre mois.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de police du 21 octobre 2022 en tant qu'elle prononce à son encontre une interdiction de retour pour une durée de vingt-quatre mois.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

16. Le présent jugement, qui annule uniquement l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois prononcée à l'encontre de M. A, implique seulement qu'il soit enjoint au préfet de police de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. A dans le système d'information Schengen procédant de la décision annulée.

Sur les frais liés au litige :

17. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve de l'admission définitive de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, la somme de 1000 euros à verser à Me Karoomi, en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, de l'admission définitive de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Karoomi renonce, le cas échéant, à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D É C I D E :

Article 1er : M. A est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision du préfet de police du 21 octobre 2022 par laquelle le préfet de police a prononcée une interdiction de retour sur le territoire pour une durée de vingt-quatre mois à l'encontre de M. A est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de police de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. A dans le système d'information Schengen.

Article 4 : L'Etat versera à Me Karoomi, avocat de M. A, une somme de 1000 euros en application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, au préfet de police de Paris et à Me Karoomi.

Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 décembre 2022.

Le magistrat désigné,

J.-F. E

La greffière,

L. CLOMBE

La République mande et ordonne au préfet de police de Paris en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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