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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2222544

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2222544

vendredi 4 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2222544
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantCABINET SAIDJI ET MOREAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 octobre 2022, et un mémoire en réplique, enregistré le 2 novembre 2022, M. A B, représenté par Me Nunes, demande au juge des référés:

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'enjoindre au directeur du centre régional des œuvres universitaires et scolaires (CROUS) de Paris saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de lui restituer ses biens personnels, sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard, et de le réintégrer dans un logement étudiant au sein de la Résidence universitaire internationale les Carmes, sise au 3 rue des Carmes à PARIS (75005), sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard ;;

3°) de mettre à la charge du centre régional des œuvres universitaires et scolaires (CROUS) de Paris le versement à son conseil de la somme de 1 900 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- le juge administratif est compétent pour connaître des litiges dans lesquels le CROUS demande l'expulsion d'un étudiant d'une résidence universitaire ;

- le droit d'occuper librement le local mis à sa disposition constitue une liberté fondamentale ;

- le CROUS a porté atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- c'est à tort que le CROUS n'a pas fait application des articles L. 411-1 et L. 412-1 du code des procédures civiles d'exécution, a pris la mesure contestée sans notification préalable d'un commandement de quitter les lieux et n'a pas appliqué le délai prévu à l'article L. 412-2 du même code, commettant, ainsi, une voie de fait ;

- l'autorité publique ne peut, hors les cas prévus par la loi, s'introduire dans un lieu constituant un domicile, ainsi que le prévoit l'article 432-8 du code pénal ;

- l'expulsion commise sans autorisation judiciaire préalable méconnaît le droit à un procès équitable garanti par l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le fait de s'approprier ses biens personnels est une atteinte au droit de propriété garanti par l'article 1 du protocole additionnel n° 1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le CROUS ne justifie pas avoir statué sur sa réadmission ou sa non réadmission ;

- le sinistre allégué par le défendeur ne constitue en rien une circonstance exceptionnelle justifiant la mesure prise ;

- l'urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative est justifiée dès lors que la décision litigieuse produit les effets invoqués et qu'il est dépourvu de tout logement depuis le 21 septembre 2022, alternant la nuit à la rue ou dans les auberges de jeunesse et se trouve privé de la possibilité d'une vie normale.

Par un mémoire en défense, enregistré, le 2 novembre 2022 le CROUS de Paris, représenté par Me Moreau, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la résidence Les Carmes est une résidence hôtelière dont le statut est spécifique, proposant des logements à des doctorants et enseignants-chercheurs pour une occupation de courte durée, d'un mois ;

- il a été constaté, lors de l'entrée de l'intéressé dans le logement, le 26 juillet 2021, qu'il était non pas doctorant mais inscrit en licence 3 de droit numérique à l'université Paris II Panthéon Assas et ne satisfaisait donc pas aux critères d'admission de la résidence des Carmes ; compte tenu, cependant, de son statut d'étudiant et malgré ses impayés, il a été admis à se maintenir dans les lieux, à titre dérogatoire, jusqu'au 31 août 2022 ;

- la dette de M. A B s'élève à 7 549,96 euros ;

- en l'absence de M. B pendant les vacances, un sinistre a été déclaré qui a contraint les responsables de la résidence à pénétrer en urgence dans le logement, dont l'état de délabrement a été à cette occasion constaté, nécessitant d'importants travaux ; le local a été déclaré vacant au 1er octobre 2022 ;

- les effets et biens personnels de M. B ont été stockés dans le local de ménage et l'intéressé a été invité à venir en reprendre possession mais s'y est refusé le 12 octobre 2022 ;

- aucune injonction aux fins de réintégration ne peut être prononcée par le tribunal, qui ne peut se substituer au directeur du CROUS, seul compétent.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code des procédures civiles d'exécution,

- le code de l'éducation,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Perfettini, vice-présidente de section, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique tenue le 31 octobre 2022 à 15h30 en présence de Mme Destouches, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Perfettini, juge des référés ;

- les observations de Me Nunes, représentant M. B, qui reprend les moyens de la requête, relève que le requérant n'a reçu aucun commandement de quitter les lieux, souligne que la décision de non admission du CROUS n'est pas produite, soutient que les effets personnels ont été placés dans des sacs en plastique et que certains ont été volés, que les serrures ont été changées et qu'un autre étudiant occupe la chambre ; il ajoute que M. B a reçu de la commission de médiation du département de Paris notification de l'admission de son dossier de droit au logement opposable, le 16 juin 2022, et a été admis, le 3 octobre 2022, à suivre le Diplôme universitaire de Droit des entreprises en difficulté au sein de l'université de Paris I Panthéon-Sorbonne ; il précise, enfin, s'agissant des ressources de l'intéressé, que ce dernier est actuellement livreur " Uber Eats " et que, après s'être partagé entre des hôtels et des auberges de jeunesse, il est à la rue ;

- et les observations de Me Ben Hamouda, représentant le CROUS de Paris, qui conclut au rejet de la requête, en faisant valoir que M. B présente sa requête en référé plus d'un mois après la mesure qu'il conteste et en précisant les conditions spécifiques de fonctionnement de la résidence des Carmes et les raisons du maintien dans les lieux de l'intéressé, dont l'occupation devait néanmoins cesser après le 31 août 2022, ainsi que les circonstances particulières qui ont conduit les responsables à pénétrer dans le logement en cause, qui avait subi un sinistre et était considéré comme abandonné.

La clôture de l'instruction a été différée à l'issue de l'audience publique et fixée en dernier lieu au 2 novembre 2022, à 15 heures.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B conteste la décision verbale du 22 septembre 2022 par laquelle il a été expulsé du logement qu'il occupait au sein de la résidence universitaire internationale Les Carmes, située au 3 rue des Carmes à Paris (5ème arrondissement), du centre régional des œuvres universitaires et scolaires de Paris, ci-après appelé le CROUS. Il demande, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, qu'il soit enjoint au CROUS de le réintégrer dans un logement de la résidence Les Carmes et de lui restituer ses effets et biens personnels.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire:

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991: " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ".

3. En raison de l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête susvisée, il y a lieu d'admettre M. A B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

4. Aux termes, d'une part, de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. "

5. En vertu, d'autre part, des articles L. 822-1, R. 822-1 et R. 822-14 du code de l'éducation, les centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires sont des établissements publics à caractère administratif chargés de remplir une mission de service public en accordant notamment, par décision unilatérale, des logements aux étudiants. Par ailleurs, en application de l'article L. 412-7 du code des procédures civiles d'exécution, les dispositions des articles L. 412-3 à L. 412-6 du même code, qui définissent les modalités selon lesquelles sont prises et exécutées les décisions d'expulsion relevant de la compétence de la juridiction judiciaire, ne trouvent pas à s'appliquer lorsqu'est en cause l'expulsion d'un occupant d'un logement situé dans une résidence pour étudiants gérée par un CROUS, qui relève de la compétence du juge administratif. Enfin, aux termes de l'article 1er du règlement intérieur des résidences universitaires du CROUS de Paris : " Un bénéficiaire ne peut occuper un logement dans une résidence universitaire s'il n'a pas préalablement fait l'objet d'une décision expresse d'admission ou de réadmission du directeur général ou de la directrice générale du Crous " et aux termes de l'article 2 du même règlement : " L'occupant qui ne dispose pas d'une décision expresse d'admission ou de réadmission ou qui perd son droit d'occupation en cours d'année devient sans droit ni titre. Son maintien illégal dans les lieux entraînera la mise en œuvre d'une procédure d'expulsion, sans préjudice du recouvrement des redevances d'occupation dont il pourrait être débiteur "., tandis que l'article 10 du même règlement dispose que " () : Le résident ne saurait empêcher l'accès à son logement lorsque la sécurité des personnes et des biens, l'entretien des locaux ou la vérification de l'application du présent règlement le rendent nécessaire. Sauf urgence, cette visite donnera néanmoins lieu à une information ponctuelle préalable et écrite ().

6. Il résulte de l'instruction que M. A B, alors inscrit en licence 3 de droit numérique à l'université Paris II Panthéon-Assas, a été admis le 26 juillet 2021 à occuper le logement 304 au sein de la résidence internationale Les Carmes. Cette résidence " hôtelière " propose des chambres et studios, le plus souvent pour des séjours de courte durée et principalement aux personnels du CROUS, à des enseignants-chercheurs, à des stagiaires mais aussi à des étudiants. La " redevance " mensuelle s'élève, pour le logement occupé par le requérant, qui ne l'a au demeurant acquittée qu'une fois, à 686,36 euros. Une attestation d'hébergement a été établie le 17 septembre 2021 par la directrice de la résidence, valable du 26 juillet 2021 au 31 août 2022. Le 14 janvier 2022 cependant, le CROUS, estimant que M. B ne remplissait pas les critères d'éligibilité au logement qu'il occupait, a informé l'intéressé qu'il était tenu de le libérer et qu'un délai de quinze jours lui était accordé pour trouver un logement approprié. Il était également, par ce courrier, invité à se rapprocher des services sociaux du CROUS pour examiner son cas. Toutefois, M. B s'est maintenu dans les lieux, avec l'accord du CROUS, qui, selon ses observations non contestées, a accepté de prolonger le séjour de l'intéressé jusqu'au terme initialement fixé, à titre dérogatoire et en raison de la situation particulière de ce dernier. Le 21 septembre 2022, M. B, après une absence de trois semaines et de retour dans les lieux, n'a pu accéder à son logement. Le lendemain, soit le 22 septembre 2022, il s'est vu indiquer par les gestionnaires de la résidence Les Carmes qu'il ne pouvait plus occuper son logement et qu'il devait reprendre possession de ses effets personnels, conservés dans un local technique. Le 23 septembre 2022, M. B a porté plainte auprès du commissariat de police du 13ème arrondissement contre le CROUS pour " violation de domicile ". Le 15 octobre suivant, auprès du même commissariat, il a déposé une autre plainte contre le CROUS, pour " vol ".

7. A l'appui de sa contestation, M. B soutient que le CROUS, faute d'y avoir été autorisé par une décision de justice et d'avoir suivi une procédure régulière au regard du code des procédures civiles et d'exécution en vue de son expulsion, a méconnu le droit à un procès équitable garanti par l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il ajoute qu'en autorisant les personnels de la résidence Les Carmes à pénétrer dans son logement, il a permis une violation de domicile incompatible avec l'article 8 de la même convention et, enfin, qu'en le privant de ses effets et biens personnels le CROUS a porté atteinte au droit de propriété et a, ainsi, méconnu les stipulations du protocole additionnel n° 1 de cette convention.

8. Toutefois et en premier lieu, les dispositions invoquées du code des procédures civiles d'exécution et mentionnées au point 3 ci-dessus, qui définissent les modalités selon lesquelles sont prises et exécutées les décisions d'expulsion relevant de la compétence de la juridiction judiciaire, ne trouvent pas à s'appliquer lorsqu'est en cause l'expulsion d'un occupant d'un logement situé dans une résidence pour étudiants gérée par un CROUS, qui relève de la compétence du juge administratif.

9. En deuxième lieu, il résulte des dispositions précitées des articles 1, 2 et 10 du règlement intérieur des résidences universitaires du CROUS de Paris que M. B, qui, au demeurant, n'établit ni même n'allègue avoir sollicité auprès de l'établissement public une réadmission dans son logement ou dans un autre, se trouvait, après le 31 août 2022, dans la situation d'un occupant sans droit ni titre et que la nécessité de mettre fin en urgence à un sinistre qui s'était déclaré le 12 septembre 2022 dans le logement et de procéder aux réparations qu'imposait l'état de ce dernier justifiait que les gestionnaires de la résidence Les Carmes y pénètrent en son absence et sans l'en avoir préalablement informé.

10. En troisième et dernier lieu, il résulte de l'instruction que M. B a été invité, le 12 octobre 2022, à venir reprendre possession de ses effets et biens personnels entreposés dans un local technique de la résidence les Carmes et qu'il a décliné cette proposition, se privant ainsi de la possibilité de réclamer les objets manquants.

11. Eu égard à ce qui précède, le CROUS ne peut être regardé comme ayant porté, en refusant de permettre à M. B d'occuper le logement dont il avait disposé jusqu'au 31 août 2022, une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales invoquées. Il s'ensuit que l'urgence particulière exigée par l'article L. 521-2 du code de justice administrative n'est pas justifiée.

12. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée, y compris les conclusions tendant à l'application des dispositions combinées de l'article i 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D ON N E :

Article 1er M. B est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à Me Nunes et au directeur général du centre régional des œuvres universitaires et scolaires (CROUS) de Paris.

Fait à Paris le 4 novembre 202La juge des référés,

D. PERFETTINI

La République mande et ordonne à la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance./9

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