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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2223195

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2223195

lundi 28 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2223195
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantCABINET SAIDJI ET MOREAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 novembre 2022, M. B C, représenté par Me Nunes, demande au juge des référés:

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) de suspendre l'exécution de la décision prise par le centre régional des œuvres universitaires et scolaires (CROUS) de Paris l'expulsant du logement qu'il occupait au sein de la résidence universitaire internationale les Carmes ;

3°) d'enjoindre au directeur du centre régional des œuvres universitaires et scolaires (CROUS) de Paris de lui restituer ses biens personnels, sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard, et de le réintégrer dans un logement étudiant au sein de la résidence universitaire internationale les Carmes, sise au 3 rue des Carmes à PARIS (75005), sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge du centre régional des œuvres universitaires et scolaires (CROUS) de Paris le versement à son conseil de la somme de 1 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- Il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée car :

. le décision est insuffisamment motivée ;

. l'auteur de cette décision était incompétent ;

. le principe de la procédure contradictoire a été méconnu ;

. la décision attaquée a été prise en méconnaissance de la procédure prévue à l'article 4 de l'Arrêté Interministériel du 21 juillet 1970 relatif au régime d'occupation et aux conditions financières des étudiants admis dans une résidence universitaire, pris en application de la loi n°55-425 du 16 avril 1955 ;

. la décision ne respecte pas l'article 22 du règlement général des résidences universitaires du CROUS de Paris du 13 juillet 2010, pris en application du Décret n°87-155 du 5 mars 1987 régissant les conditions d'expulsion en cas d'impayé ;

. c'est à tort que le CROUS n'a pas fait application des articles L. 411-1 et L. 412-1 du code des procédures civiles d'exécution, a pris la mesure contestée sans notification préalable d'un commandement de quitter les lieux et n'a pas appliqué le délai prévu à l'article L. 412-2 du même code ;

. l'autorité publique ne peut, hors les cas prévus par la loi, s'introduire dans un lieu constituant un domicile, ainsi que le prévoit l'article 432-8 du code pénal ;

. l'expulsion commise sans autorisation judiciaire préalable méconnaît le droit à un procès équitable garanti par l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

. le fait de s'approprier ses biens personnels est une atteinte au droit de propriété garanti par l'article 1 du protocole additionnel n° 1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

. le sinistre allégué par le défendeur ne constitue en rien une circonstance exceptionnelle justifiant la mesure prise ;

. l'urgence au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative est justifiée dès lors que la décision litigieuse produit les effets invoqués et qu'il est dépourvu de tout logement depuis le 21 septembre 2022, alternant la nuit à la rue ou dans les auberges de jeunesse et se trouve privé de la possibilité d'une vie normale.

Par un mémoire en défense, enregistré, le 17 novembre 2022 le CROUS de Paris, représenté par Me Moreau, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de M. C la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable car il n'existe aucune décision d'expulsion susceptible d'être contestée ;

- la résidence Les Carmes est une résidence hôtelière dont le statut est spécifique, proposant des logements à des doctorants et enseignants-chercheurs pour une occupation de courte durée, d'un mois ;

- il n'y a pas d'urgence à prononcer la suspension de la décision attaquée car le requérant a attendu 1 mois entre sa tentative de retour dans le logement et la saisine du tribunal ;

- aucun des moyens soulevés n'est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

. aucune décision d'expulsion n'ayant été prise, les moyens tirés de l'incompétence, du défaut de motivation et de l'absence de respect du contradictoire sont inopérants ;

. les moyens tirés des vices de procédure ne sont pas fondés dès lors que, d'une part, l'arrêté du 21 juillet 1970 n'est pas applicable en l'espèce, d'autre part, que le règlement intérieur du 13 juillet 2010 est abrogé ; en outre, les articles L. 411-1 et L. 412-1 du code des procédures civiles d'exécution ne sont pas applicables aux procédures d'expulsion des logements étudiants ;

. il a été constaté, lors de l'entrée de l'intéressé dans le logement, le 26 juillet 2021, qu'il était non pas doctorant mais inscrit en licence 3 de droit numérique à l'université Paris II Panthéon Assas et ne satisfaisait donc pas aux critères d'admission de la résidence des Carmes ; compte tenu, cependant, de son statut d'étudiant et malgré ses impayés, il a été admis à se maintenir dans les lieux, à titre dérogatoire, jusqu'au 31 août 2022 ;

. la dette de M. B C s'élève à 7 549,96 euros ;

. en l'absence de M. C pendant les vacances, un sinistre a été déclaré qui a contraint les responsables de la résidence à pénétrer en urgence dans le logement, dont l'état de délabrement a été à cette occasion constaté, nécessitant d'importants travaux ; le local a été déclaré vacant au 1er octobre 2022 ;

. les effets et biens personnels de M. C ont été stockés dans le local de ménage et l'intéressé a été invité à venir en reprendre possession mais s'y est refusé le 12 octobre 2022 ;

. aucune injonction aux fins de réintégration ne peut être prononcée par le tribunal, qui ne peut se substituer au directeur du CROUS, seul compétent.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code des procédures civiles d'exécution,

- le code de l'éducation,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique tenue le 18 novembre 2022 en présence de Mme Szymanski, greffière d'audience :

- le rapport de M. Rohmer, juge des référés ;

- les observations de Me Nunes, représentant M. C, qui reprend les moyens de la requête, relève que le requérant n'a reçu aucun commandement de quitter les lieux, soutient que les effets personnels ont été placés dans des sacs en plastique et que certains ont été volés, que les serrures ont été changées et qu'un autre étudiant occupe la chambre ; il soutient enfin que le CROUS ne pouvait procéder à l'expulsion de l'intéressé sans obtenir du juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, une décision ordonnant cet expulsion ;

- et les observations de Me Ben Hamouda, représentant le CROUS de Paris, qui conclut au rejet de la requête en reprenant les arguments de son mémoire.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C conteste la décision verbale du 22 septembre 2022 par laquelle il a été expulsé du logement qu'il occupait au sein de la résidence universitaire internationale Les Carmes, située au 3 rue des Carmes à Paris (5ème arrondissement), du centre régional des œuvres universitaires et scolaires de Paris, ci-après appelé le CROUS. Il demande, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de cette décision d'expulsion.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire:

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991: " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ".

3. En raison de l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête susvisée, il y a lieu d'admettre M. B C au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

4. Aux termes, d'une part, de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

5. En vertu, d'autre part, des articles L. 822-1, R. 822-1 et R. 822-14 du code de l'éducation, les centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires sont des établissements publics à caractère administratif chargés de remplir une mission de service public en accordant notamment, par décision unilatérale, des logements aux étudiants. Par ailleurs, en application de l'article L. 412-7 du code des procédures civiles d'exécution, les dispositions des articles L. 412-3 à L. 412-6 du même code, qui définissent les modalités selon lesquelles sont prises et exécutées les décisions d'expulsion relevant de la compétence de la juridiction judiciaire, ne trouvent pas à s'appliquer lorsqu'est en cause l'expulsion d'un occupant d'un logement situé dans une résidence pour étudiants gérée par un CROUS, qui relève de la compétence du juge administratif. Enfin, aux termes de l'article 1er du règlement intérieur des résidences universitaires du CROUS de Paris : " Un bénéficiaire ne peut occuper un logement dans une résidence universitaire s'il n'a pas préalablement fait l'objet d'une décision expresse d'admission ou de réadmission du directeur général ou de la directrice générale du Crous " et aux termes de l'article 2 du même règlement : " L'occupant qui ne dispose pas d'une décision expresse d'admission ou de réadmission ou qui perd son droit d'occupation en cours d'année devient sans droit ni titre. Son maintien illégal dans les lieux entraînera la mise en œuvre d'une procédure d'expulsion, sans préjudice du recouvrement des redevances d'occupation dont il pourrait être débiteur "., tandis que l'article 10 du même règlement dispose que " () : Le résident ne saurait empêcher l'accès à son logement lorsque la sécurité des personnes et des biens, l'entretien des locaux ou la vérification de l'application du présent règlement le rendent nécessaire. Sauf urgence, cette visite donnera néanmoins lieu à une information ponctuelle préalable et écrite ().

6. Il résulte de l'instruction que M. B C, alors inscrit en licence 3 de droit numérique à l'université Paris II Panthéon-Assas, a été admis le 26 juillet 2021 à occuper le logement 304 au sein de la résidence internationale Les Carmes. Cette résidence " hôtelière " propose des chambres et studios, le plus souvent pour des séjours de courte durée aux personnels du CROUS, à des enseignants-chercheurs, des doctorants et des stagiaires. La " redevance " mensuelle s'élève, pour le logement occupé par le requérant, qui ne l'a au demeurant acquittée qu'une fois, à 686,36 euros. Une attestation d'hébergement a été établie le 17 septembre 2021 par la directrice de la résidence, valable du 26 juillet 2021 au 31 août 2022. Le 14 janvier 2022 cependant, le CROUS, estimant que M. C ne remplissait pas les critères d'éligibilité au logement qu'il occupait, a informé l'intéressé qu'il était tenu de le libérer et qu'un délai de quinze jours lui était accordé pour trouver un logement approprié. Il était également, par ce courrier, invité à se rapprocher des services sociaux du CROUS pour examiner son cas. Toutefois, M. C s'est maintenu dans les lieux, avec l'accord du CROUS, qui, selon ses observations non contestées, a accepté de prolonger le séjour de l'intéressé jusqu'au terme initialement fixé, à titre dérogatoire et en raison de la situation particulière de ce dernier. Le 21 septembre 2022, M. C, après une absence de trois semaines et de retour dans les lieux, n'a pu accéder à son logement. Le lendemain, soit le 22 septembre 2022, il s'est vu indiquer par les gestionnaires de la résidence Les Carmes qu'il ne pouvait plus occuper son logement et qu'il devait reprendre possession de ses effets personnels, conservés dans un local technique. Le 23 septembre 2022, M. C a porté plainte auprès du commissariat de police du 13ème arrondissement contre le CROUS pour " violation de domicile ". Le 15 octobre suivant, auprès du même commissariat, il a déposé une autre plainte contre le CROUS, pour " vol ".

En ce qui concerne la fin de non-recevoir soulevée en défense :

7. Il résulte de l'instruction, notamment des faits exposés au point 6, qu'une décision d'expulsion du logement occupé par M. C au sein de la résidence universitaire Les Carmes est intervenue au plus tard le 22 septembre 2022, date à laquelle il s'est vu indiquer par les gestionnaires de la résidence qu'il ne pouvait plus occuper son logement et qu'il devait reprendre possession de ses effets personnels. Par suite, la fin de non-recevoir soulevée en défense, tirée de l'absence de toute décision d'expulsion, doit être écartée.

En ce qui concerne la condition d'urgence :

8. Il résulte des dispositions citées au point 4 que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

9. En l'espèce, le CROUS soutient, sans être sérieusement contredit par M. C, que celui-ci n'a jamais apporté la preuve qu'il remplissait les conditions pour être admis au sein de la résidence universitaires Les Carmes, laquelle est réservée aux doctorants et enseignants-chercheurs, contrairement à ce qu'il avait prétendu lors de sa demande d'admission 2021. Le CROUS avait en conséquence averti l'intéressé dès janvier 2022 de ce qu'il n'était pas éligible pour occuper une chambre dans cette résidence et qu'il devait libérer les lieux. En outre, alors que le CROUS avait accepté à titre dérogatoire de permettre à M. C de demeurer dans cette résidence jusqu'à l'expiration de la durée d'occupation initialement consentie, celui-ci ne s'est acquitté que d'une seule redevance mensuelle. Par ailleurs, il était informé dès janvier 2022 qu'il devrait quitter les lieux au plus tard le 31 août suivant. Ainsi, alors que l'intéressé était informé de la nécessité de trouver au plus tard à cette dernière date une autre solution d'hébergement et qu'il était en tout état de cause dans l'incapacité d'assumer la charge financière du logement de la résidence Les Carmes, il ne soutient ni même n'allègue avoir entrepris des démarches en ce sens, tant auprès du CROUS qu'auprès d'autre organismes ou bailleurs. Il s'est au contraire absenté de son logement pour trois semaines en septembre 2022, date à laquelle il aurait dû l'avoir définitivement quitté, sans faire valoir qu'il s'était préoccupé de trouver une autre solution d'hébergement. Dans ces conditions, et alors même que M. C ferait face à la date la présente ordonnance à des difficultés pour retrouver un logement, ce dernier a contribué, par son comportement, à créer la situation d'urgence qu'il invoque.

10. Il résulte de ce qui a été dit au point 9 que la condition d'urgence prévue par les dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, qui doit s'apprécier globalement, n'est pas remplie. Par suite, sans qu'il soit besoin d'examiner l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision, il y a lieu de rejeter la requête de M. C, y compris en ce qu'elle comporte des conclusions à fin d'injonction, d'astreintes et sur le fondement de l'article L 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

11. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par le CROUS de Paris au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D ON N E :

Article 1er M. C est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. C est rejetée.

Article 3 : Les conclusions du centre régional des œuvres universitaires et scolaires (CROUS) présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B C, à Me Nunes et au directeur général du centre régional des œuvres universitaires et scolaires (CROUS) de Paris.

Fait à Paris le 28 novembre 202La juge des référés,

B. A

La République mande et ordonne à la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance./4

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