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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2223904

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2223904

mardi 6 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2223904
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantATGER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 18 novembre 2022, et le 30 novembre 2022, M. A B, représenté par Me Atger, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de suspendre la décision du 29 septembre 2022, par laquelle le préfet de police a refusé d'instruire sa demande d'asile en procédure normale ;

3°) d'enjoindre au préfet de police de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale, dans un délai de trois jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 en cas d'octroi de l'aide juridictionnelle, ou de lui verser à lui-même la même somme en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative dans le cas contraire.

M. B soutient que :

- l'existence de la décision attaquée est attestée par l'intervenante sociale l'ayant accompagné en préfecture le 29 septembre 2022 ;

- la condition d'urgence est remplie dès lors que le refus d'enregistrement de sa demande d'asile constitue par lui-même une urgence et l'expose en outre à l'exécution de la décision de transfert ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée car :

• elle méconnait l'article 29 du règlement Dublin UE 604/2013, dès lors que la caducité de son arrêté de transfert a rendu la France responsable de l'examen de sa demande d'asile ; il ne peut être regardé comme étant en fuite, car les convocations auxquelles il ne s'est pas rendu étaient suspendues de par la saisine du tribunal administratif ;

• la décision méconnait l'article 9-2 du règlement complémentaire d'application 1560/2003 dès lors qu'il n'est pas établi que la décision de prolongation de son délai de transfert ait été précédée d'une information par les autorités françaises aux autorités espagnoles avant l'expiration de son délai initial de transfert.

Le préfet de police a communiqué des pièces, enregistrées le 30 novembre 2022.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n°2223903 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le règlement UE n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- le règlement UE n°1560/2003 du 2 septembre 2003, modifié par le règlement UE n°118/2014 du 30 juin 2014 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 30 novembre 2022 à 10 heures tenue en présence de Mme Maurice, greffière d'audience :

- le rapport de M. C,

- les observations de Me Atger, qui développe les conclusions et moyens de ses écritures,

- et les observations de Me Floret, représentant le préfet de police, qui développe les éléments du mémoire en défense.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013 () ". Aux termes de l'article L. 572-1 du même code : " () l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre État peut faire l'objet d'un transfert vers l'État responsable de cet examen ". Par ailleurs, l'article 29 du règlement (UE) susvisé du 26 juin 2013 prévoit que : " 1. Le transfert du demandeur () s'effectue () au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée () 2. () Ce délai peut être porté () à dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite. () ". Enfin, aux termes du paragraphe 2 de l'article 9 du règlement (CE) susvisé du 2 septembre 2003 : " Il incombe à l'État membre qui () ne peut procéder au transfert dans le délai normal de six mois à compter de la date de l'acceptation de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée, ou de la décision finale sur le recours ou le réexamen en cas d'effet suspensif, d'informer l'État responsable avant l'expiration de ce délai. À défaut, la responsabilité du traitement de la demande de protection internationale et les autres obligations découlant du règlement (UE) n°604/2013 incombent à cet État membre ".

4. Un demandeur d'asile peut, lorsque son transfert n'a pas été exécuté dans le délai de six mois défini aux paragraphes 1 et 2 de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013, se présenter devant l'autorité administrative compétente, conformément à l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et se prévaloir de l'expiration du délai de six mois afin de demander l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale et, en cas de refus, de déférer immédiatement ce dernier devant le tribunal administratif pour en demander l'annulation pour excès de pouvoir ou la suspension de son exécution.

5. En l'espèce, M. B, ressortissant ivoirien né le 5 novembre 1996, a fait l'objet le 29 décembre 2021 d'un arrêté de transfert aux autorités espagnoles, responsables de sa demande d'asile, qui avaient accepté la prise en charge de l'intéressé le 16 décembre 2021. Il n'est pas contesté en défense que M. B s'est présenté le 29 septembre 2022 auprès du service asile de la préfecture de police, ainsi qu'en atteste le témoignage d'une intervenante sociale, afin de solliciter l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale, ce qui lui a été refusé. Le requérant demande la suspension de l'exécution de cette décision de refus.

Sur l'existence d'un moyen de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

6. La notion de fuite au sens de de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 cité au point 3, telle que donnée par la Cour de justice de l'Union européenne dans sa décision du 19 mars 2019 (C-163/17), doit s'entendre comme visant le cas où un ressortissant étranger non admis au séjour se soustrait délibérément aux autorités nationales compétentes pour procéder à son transfert, en vue de faire échec à ce dernier.

7. Il résulte de l'instruction que par une requête enregistrée au tribunal administratif de Paris le 13 janvier 2022, M. B a contesté l'arrêté de transfert du 29 décembre 2021 mentionné au point 1. Son recours est rejeté par le tribunal administratif le 22 février 2022, notifié au préfet le 23 février 2022 et au requérant le 8 mars suivant. Si M. B ne s'est pas rendu aux convocations du 17 et du 24 février 2022 qui lui avaient été adressées par la préfecture en vue de l'exécution de son transfert aux autorités espagnoles, il fait valoir qu'il ne l'a pas fait en raison du caractère suspensif du recours contentieux qu'il avait formé, car il considère que son recours devant le tribunal était suspensif de la décision de transfert. D'autre part, il est constant que dès le 28 mars 2022, alors que le délai de transfert de 6 mois n'était pas expiré, il a informé la préfecture de la raison de son absence et a indiqué qu'il se tenait à leur disposition pour la suite de la procédure. Ainsi, la seule circonstance que M. B ne se soit pas rendu aux convocations des 17 et 24 février 2022 ne peut à elle seule caractériser la volonté de l'intéressé de se soustraire de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative en vue de faire obstacle à une mesure d'éloignement. Dans ces conditions particulières et en l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 apparaît de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée.

Sur l'urgence :

8. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte contesté sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et globalement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

9. En l'espèce, M. B, demandeur d'asile, peut être éloigné à tout moment à destination de l'Espagne. Il est au demeurant convoqué pour le 7 mars 2023 en vue de l'exécution de l'arrêté de transfert le visant. En outre, ainsi qu'il a été dit au point 7, le préfet de police n'établit pas, en l'état de l'instruction, que l'intéressé aurait eu la volonté de se soustraire de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative en vue de faire obstacle à une mesure d'éloignement. Dans ces conditions, le requérant justifie se trouver dans une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

10. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 29 septembre 2022 par laquelle le préfet de police a refusé d'enregistrer la demande d'asile de M. B en procédure normale.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ". En vertu de ces dispositions, il appartient au juge des référés d'assortir sa décision de suspension des seules obligations provisoires qui en découlent pour l'administration.

12. En application de ces dispositions, il y a lieu d'enjoindre au préfet de police de procéder à un nouvel examen de la demande du requérant tendant à l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale, dans le délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Le surplus des conclusions à fin d'injonction doit en revanche être rejeté.

Sur les conclusions présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

13. M. B ayant été admis provisoirement à l'aide juridictionnelle, son avocat Me Atger peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 modifiée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que le conseil de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de somme de 900 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B, la somme de 900 euros sera versée à ce dernier.

O R D O N N E:

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision du 29 septembre 2022 par laquelle le préfet de police a refusé d'enregistrer la demande d'asile en procédure normale de M. B est suspendue.

Article 3 : Il y a lieu d'enjoindre au préfet de police de réexaminer la demande de M. B tendant à l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Atger, son conseil, la somme de 900 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que le bureau d'aide juridictionnelle attribue effectivement l'aide juridictionnelle à M. B et que Me Atger renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle. Si la demande d'aide juridictionnelle de M. B était rejetée, la somme de 900 euros lui sera versée directement sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à Me Marc Atger et au ministre de l'intérieur.

Copie sera adressée au préfet de police et au bureau d'aide juridictionnelle - section du tribunal administratif de Paris.

Fait à Paris, le 6 décembre 2022.

Le juge des référés,

B. C

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2223904/

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