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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2226954

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2226954

vendredi 24 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2226954
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5e Section - 1re Chambre
Avocat requérantDAVILA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 28 décembre 2022 et 6 février 2023, Mme D A, représentée par Me Davila, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du préfet de police du 6 octobre 2022 rejetant sa demande de titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de police de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 15 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat les entiers dépens.

Elle soutient que :

- les décisions sont entachées d'un vice d'incompétence ;

- elles sont insuffisamment motivées et entachées d'un défaut d'examen ;

- elles ont été prises en méconnaissance du droit à être préalablement entendu consacré par les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et méconnaissent les dispositions des articles L. 122-1 et L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration ;

- la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'erreur de droit, le préfet de police s'étant cru, à tort, lié par l'avis de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale et méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des Nations Unies relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des Nations Unies relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ; elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale.

Par des mémoires en défense enregistrés les 31 janvier 2023 et 10 février 2023, le préfet de police conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 6 février 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 21 février 2023.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des Nations Unies relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Kanté, première conseillère ;

- et les observations de Me Davila représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante sénégalaise, née le 24 novembre 1994, entrée en France en mai 2019 selon ses déclarations, a sollicité, le 31 janvier 2022, son admission au séjour pour accompagner son enfant malade dans ses soins sur le fondement de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 6 octobre 2022, le préfet de police a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle sera reconduite. Mme A demande l'annulation de cet arrêté.

2. En premier lieu, par un arrêté n° 2022-00814 du 13 juillet 2022, régulièrement publié le 18 juillet 2022 au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture de Paris, le préfet de police a donné délégation à Mme B C, attachée d'administration de l'Etat, placée sous l'autorité de la cheffe du 9ème bureau, pour signer tous arrêtés et décisions dans la limite de ses attributions, en cas d'absence ou d'empêchement des autres délégataires, sans qu'il ressorte des pièces du dossier que ces derniers n'aient pas été absents ou empêchés lorsqu'elle a signé l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cet arrêté doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué, qui examine notamment la possibilité d'application de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au regard de l'état de santé de l'enfant de la requérante et des caractéristiques du système de soins au Sénégal, vise les textes dont il fait application. Il mentionne également les différents éléments de la situation personnelle et familiale de Mme A et précise qu'il n'est pas porté une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressée à sa vie privée et familiale. Il contient ainsi l'exposé des considérations de droit et de fait sur lesquelles s'est fondé le préfet de police pour prendre l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen invoqué par Mme A tiré de l'insuffisante motivation de cet arrêté doit être écarté.

4. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, notamment des mentions de l'arrêté du 6 octobre 2022, que le préfet de police en s'appropriant les motifs de l'avis du 20 juillet 2022 de l'OFFI concernant l'état de santé de l'enfant de la requérante, se serait estimé lié par celui-ci. Dès lors, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté. Il ne ressort pas davantage des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de Mme A avant de l'obliger à quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré du défaut d'un tel examen ne peut également qu'être écarté.

5. En quatrième lieu, d'une part, il ressort de l'ensemble des dispositions du livre VI du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et notamment de son article L. 614-1, que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution des décisions par lesquelles l'autorité administrative signifie à l'étranger l'obligation dans laquelle il se trouve de quitter le territoire français. Dès lors, l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration qui fixe les règles générales de procédure applicables aux décisions devant être motivées en vertu de l'article L. 211-2, ne saurait être utilement invoqué à l'encontre d'une décision portant obligation de quitter le territoire français prise sur le fondement du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Mme A ne peut ainsi utilement soutenir qu'en vertu de ces dispositions, elle aurait dû être mise en mesure de produire des observations écrites.

6. D'autre part, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ".

7. Si les dispositions de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée.

8. Le droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne, implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

9. Toutefois, dans le cas prévu au 3° du I de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, où la décision faisant obligation de quitter le territoire français est prise concomitamment au refus de délivrance d'un titre de séjour, l'obligation de quitter le territoire français découle nécessairement du refus de titre de séjour. Le droit d'être entendu n'implique alors pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu avant que n'intervienne la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour.

10. Lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour, l'étranger, en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, ne saurait ignorer qu'en cas de refus, il pourra faire l'objet d'une mesure d'éloignement. A l'occasion du dépôt de sa demande, il est conduit à préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demande que lui soit délivré un titre de séjour et à produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Il lui appartient, lors du dépôt de cette demande, lequel doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utiles. Il lui est loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Le droit de l'intéressé d'être entendu, ainsi satisfait avant que n'intervienne le refus de titre de séjour, n'impose pas à l'autorité administrative de mettre l'intéressé à même de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, sur l'obligation de quitter le territoire français qui est prise concomitamment et en conséquence du refus de titre de séjour.

11. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme A ait sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux, ni qu'elle ait été empêchée de s'exprimer avant que soit prise la décision portant obligation de quitter le territoire français. En outre, la requérante se borne à soutenir que son droit d'être entendue a été méconnu, sans préciser les informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu'elle aurait pu utilement porter à la connaissance de l'administration pour faire obstacle à la décision lui faisant obligation de quitter le territoire. Dans ces conditions, Mme A n'est pas fondée à soutenir qu'elle a été privée du droit d'être entendue au sens du principe général du droit de l'Union européenne tel qu'il est notamment exprimé au paragraphe 2 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Dès lors, ce moyen, qui n'est au demeurant opérant qu'à l'encontre de la seule obligation de quitter le territoire français, ne peut qu'être écarté.

12. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990, publiée par décret du 8 octobre 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

13. Mme A soutient que la décision litigieuse porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale. Elle fait valoir que sa fille mineure, née précocement et astreinte à un contrôle médical régulier depuis sa naissance, le 2 août 2020 en France, compte tenu de son extrême fragilité, ne pourra bénéficier d'un traitement médical équivalent à celui dont elle dispose actuellement en France. Elle précise notamment qu'il n'existe pas de traitement approprié au Sénégal où les frais médicaux, particulièrement prohibitifs, restent à la charge des patients. Toutefois il ressort des pièces du dossier et notamment de l'avis du 20 juillet 2022 de l'Office français de l'immigration et de l'intégration que si l'état de santé de son enfant nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, celle-ci peut bénéficier d'un traitement approprié eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé au Sénégal et voyager sans risque vers ce pays. Si Mme A produit plusieurs comptes rendus hospitaliers et un certificat médical établi le 9 septembre 2021 par le médecin hospitalier en charge du suivi de son enfant attestant du suivi de l'enfant en service de néonatologie de l'hôpital dans le cadre d'une prématurité extrême nécessitant un suivi régulier au long cours et des soins spécifiques, ces éléments ne sont pas de nature à remettre en cause l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration et l'appréciation portée par le préfet, notamment en ce qui concerne l'existence d'un traitement approprié eu égard à l'offre de soins au Sénégal sur lequel le certificat médical ne se prononce pas. Il en va de même de la circonstance que Mme A serait originaire de Velingara, village qui se situerait à près de 650 km de l'hôpital de Dakar, alors que le père de l'enfant est quant à lui originaire de Dakar et qu'il n'est fait mention d'aucun obstacle empêchant Mme A de s'établir dans cette ville. Par ailleurs, le coût prohibitif au Sénégal du traitement nécessaire au suivi de l'enfant, allégué par la requérante, n'est pas établi. Dans ces conditions, la décision attaquée ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts qu'elle poursuit. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le préfet n'a pas entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale. Enfin la décision contestée, qui n'a ni pour objet ni pour effet de séparer Mme A de son enfant, laquelle pourra avoir accès à un traitement approprié à son état de santé au Sénégal, ne méconnaît pas les stipulations précitées de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

14. Pour les mêmes motifs, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne méconnaît ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

15. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 6 octobre 2022 par lequel le préfet de police a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de son éloignement. Par suite, la requête de Mme A doit être rejetée, y compris les conclusions aux fins d'injonction, d'astreinte et celles présentées sur le fondement des dispositions combinées des articles R. 761-1 et L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A, au préfet de police et à Me Davila.

Délibéré après l'audience du 6 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Riou, présidente,

Mme Kanté, première conseillère,

M. Coz, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 mars 2023.

La rapporteure,

C. KantéLa présidente,

C. Riou

La greffière,

V. Lagrède

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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