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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2300605

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2300605

jeudi 2 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2300605
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5e Section - 3e Chambre - OQTF 6 sem.
Avocat requérantCHAKRI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance de renvoi du 9 janvier 2023, le tribunal administratif de Melun a transmis la requête de M. E el C au tribunal de céans. Par une requête et un mémoire, enregistrés le 10 janvier 2023 et le 13 février 2023, M. E A C, représenté par Me Chakri, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'obligation de quitter le territoire français sans délai prise par la préfète du Val-de-Marne le 9 décembre 2022 ;

2°) d'annuler la décision fixant le pays de destination prise par la préfète

du Val-de-Marne le 9 décembre 2022 ;

3°) d'annuler et abroger la décision portant interdiction de retour sur le territoire français prise par la préfète du Val-de-Marne le 9 décembre 2022 ;

4°) d'ordonner la suppression du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen en date du 9 décembre 2022 ;

5°) d'enjoindre au préfet de police de réexaminer sa situation administrative dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir et de lui délivrer durant cet examen une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travailler, injonction assortie d'une astreinte fixée à 100 euros par jour de retard, en application de l'article L. 911-3 du code de justice administrative ;

6°) de condamner l'Etat à verser la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- l'auteur de l'acte est incompétent en ce qu'il apparaît qu'il n'avait pas de délégation de signature de la préfète du Val-de-Marne ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision constitue une violation de son droit à être entendu ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il justifie résider en France depuis plus de trois ans, être entré en France sous couvert d'un visa Schengen et exercer une activité salariale ininterrompue depuis septembre 2021 ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle, en ce qu'il justifie mener une activité rémunérée et continue depuis juillet 2021, et fait preuve d'une intégration sociale et économique ;

-la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en ce qu'elle comporte des conséquences d'une exceptionnelle gravité pour sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision portant refus d'un délai de départ volontaire :

- l'auteur de l'acte est incompétent en ce qu'il apparaît qu'il n'avait pas de délégation de signature de la préfète du Val-de-Marne ;

- la décision est entachée d'illégalité en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision n'a pas fait l'objet d'une motivation distincte de la mesure d'éloignement ;

- l'administration a commis une erreur manifeste d'appréciation quant aux garanties de représentation offertes pour obtenir un délai de départ volontaire pour quitter le territoire français, dès lors qu'il justifie disposer d'un passeport, d'un domicile fixe, et exercer une activité salariée en France depuis de nombreux mois.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- l'auteur de l'acte est incompétent en ce qu'il apparaît qu'il n'avait pas de délégation de signature de la préfète du Val-de-Marne ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision est entachée d'illégalité en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision est insuffisamment motivée en ce que la préfète du Val-de-Marne se limite à faire état de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sans tenir compte de l'ensemble des critères prévus par l'article L. 612-10 du même code ;

- la décision constitue une violation de son droit à être entendu ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il justifie de l'intensité des attaches privées sur le territoire français et qu'il se trouverait dans l'impossibilité de reconstruire sa vie familiale au Maroc.

En ce qui concerne le signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen :

- il résulte de l'illégalité des décisions susvisées qu'il est bien fondé à solliciter la suppression de ce signalement.

La requête et le mémoire complémentaire ont été communiqués à la préfète

du Val-de-Marne qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Vu la décision du président du Tribunal désignant M. D, en application des dispositions de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de M. Ayari, greffier d'audience :

- le rapport de M. Ladreyt, magistrat désigné ;

- et les observations de Me Chakri, représentant M. A C, qui conclut aux mêmes fins que sa requête et par les mêmes moyens. Il expose que son droit à être entendu a été méconnu en ce qu'aucune réponse n'a été donnée par la préfète du Val-de-Marne ; que cette dernière n'a pas examiné sa situation personnelle ; et que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est insuffisamment motivée en ce qu'aucun des critères mentionnés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'a été mentionné.

La préfète du Val-de-Marne n'était pas présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant marocain, né le 6 octobre 1998, est entré en France selon ses déclarations le 1er janvier 2019. Par un arrêté du 9 décembre 2022, notifié le même jour, la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans. M. A C a également été informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de retour. M. A C demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; / () ".

3. Aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. 2. Ce droit comporte notamment : a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ".

4. Le droit d'être entendu préalablement à toute décision qui affecte sensiblement et défavorablement les intérêts de son destinataire constitue l'une des composantes du droit de la défense, tel qu'il est énoncé notamment au 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, et fait partie des principes généraux du droit de l'Union européenne ayant la même valeur que les traités. Il garantit à toute personne la possibilité de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours de la procédure administrative, afin que l'autorité compétente soit mise à même de tenir compte de l'ensemble des éléments pertinents pour fonder sa décision. La faculté de présenter des observations écrites ou de faire valoir des observations orales devant l'autorité administrative lorsque celle-ci examine sa situation présente le caractère d'une garantie pour l'étranger susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement. Une atteinte à ce droit est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.

5. En l'espèce, M. A C soutient que la préfète du Val-de-Marne ne l'a pas mis à même de présenter des observations avant que ne soit prise la décision de l'obliger à quitter le territoire français. Il fait également valoir que le tribunal de céans a jugé le 19 janvier 2023

(n° 2225553), dans une affaire analogue impliquant M. B, collègue de travail contrôlé par les services préfectoraux le même jour et dans les mêmes conditions, et contre qui avaient été prises les mêmes décisions, que son droit à être entendu préalablement à l'adoption de l'obligation de quitter le territoire avait été méconnu.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. A C a été auditionné

le 8 décembre 2022 par les services de police suite à un contrôle d'identité sur son lieu de travail. En l'espèce, la préfète du Val-de-Marne, qui n'a pas produit de mémoire en défense, qui n'a pas répondu à la mesure d'instruction en date du 20 février 2023, et qui était ni présente ni représentée à l'audience du 22 février 2023, ne produit aucun élément de nature à révéler que l'intéressé aurait été mis à même de présenter ses observations sur la possibilité que soit prise à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai et une interdiction de retour d'une durée de deux ans. A défaut de production du procès-verbal d'audition du requérant visé dans l'arrêté contesté, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A C ait été entendu par les services de police sur ses observations ou l'existence éventuelle d'autres éléments qu'il aurait souhaité porter à la connaissance de l'autorité administrative, ni qu'il ait été informé de la possibilité qu'une mesure d'éloignement sans délai soit prise à son encontre et assortie d'une interdiction de retour sur le territoire d'une durée de deux ans.

7. Ainsi, M. A C ne peut être regardé comme ayant été mis à même de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Dans ces conditions, l'autorité administrative ne met pas la juridiction à même de s'assurer de la régularité de la procédure suivie. Or, la faculté de présenter des observations écrites ou de faire valoir des observations orales devant l'autorité administrative lorsque celle-ci examine sa situation présente le caractère d'une garantie pour l'étranger susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement. Ainsi, M. A C est fondé à soutenir que son droit à être entendu préalablement à l'adoption de l'obligation de quitter le territoire français a été méconnu et qu'il a été privé d'une garantie. Dès lors, la préfète du Val-de-Marne a porté atteinte au principe général du droit de l'Union européenne garantissant à toute personne le droit d'être entendue préalablement à l'adoption d'une mesure individuelle l'affectant défavorablement.

Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du principe général du droit de M. A C d'être entendu préalablement à l'adoption des décisions prises à son encontre doit être accueilli.

8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A C est fondé à demander l'annulation de l'arrêté en litige dans toutes ses dispositions.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

10. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique le réexamen de la situation de M. A C. Il y a lieu, en conséquence d'enjoindre au préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence actuel de l'intéressé, de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, pendant ce délai, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 9 décembre 2022 de la préfète du Val-de-Marne pris à l'encontre de

M. A C est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de police de réexaminer la situation de M. A C dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail.

Article 3 : L'Etat versera à M. A C une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. E A C et à la préfète

du Val-de-Marne.

Copie en sera adressée au préfet de police de Paris.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 2 mars 2023.

Le magistrat désigné,

J-P. DLe greffier,

K. AYARI

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui les concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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