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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2301266

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2301266

vendredi 20 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2301266
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantFALALA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 et 20 janvier 2023, M. A B et Mme E D, représentés par Me Djemaoun, demandent au juge des référés, en leur nom et au nom de leur fille mineure, Mme C B :

1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, de les prendre effectivement en charge, dans le cadre du dispositif d'hébergement d'urgence, et d'assurer leur accompagnement social, sans délai à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent :

- que la condition d'urgence est remplie dès lors qu'ils vivent dans la rue, avec leur fille âgée de trois ans ;

- qu'il est porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit à un hébergement d'urgence, à l'intérêt supérieur de l'enfant, au principe de dignité de la personne humaine et au droit de ne pas être soumis à un traitement inhumain et dégradant, qui constituent des libertés fondamentales au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 janvier 2023, le préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, représenté par Me Falala, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la carence des services de l'Etat n'est pas établie.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. F pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 20 janvier 2023, en présence de Mme Heeralall, greffière d'audience, M. F a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Djemaoun, représentant M. B et Mme D, qui concluent aux mêmes fins que leur requête par les mêmes moyens ; ils soutiennent en outre qu'un centre d'hébergement de 200 places a été fermé au cours du mois de janvier alors que les besoins restent importants ;

- et les observations de Me Gorse, substituant Me Falala, représentant le préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, qui maintient ses conclusions.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. " et aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ". Enfin aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire. ".

2. Aux termes de l'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles : " Dans chaque département est mis en place, sous l'autorité du représentant de l'Etat, un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse, de procéder à une première évaluation de leur situation médicale, psychique et sociale et de les orienter vers les structures ou services qu'appelle leur état. Cette orientation est assurée par un service intégré d'accueil et d'orientation () ". L'article L. 345-2-2 de ce code dispose que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence () ". Aux termes de l'article L. 345-2-3 du même code : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée. Cette orientation est effectuée vers une structure d'hébergement stable ou de soins, ou vers un logement, adaptés à sa situation ".

3. Il appartient aux autorités de l'Etat, sur le fondement des dispositions précitées, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

4. Il résulte de l'instruction, notamment des observations présentées à l'audience, que M. B et Mme D, ainsi que leur fille, âgée de trois ans, ne bénéficient pas d'un hébergement et vivent dans la rue. Il n'est pas contesté qu'ils ont contacté le " 115 ", de manière régulière et répétée depuis le 25 octobre 2022, pour obtenir un hébergement, et qu'ils n'ont pu ainsi être accueillis que trois nuits, du 29 au 30 novembre 2022, du 29 au 30 décembre 2022 et du 9 au 10 janvier 2023. Il n'est pas davantage contesté qu'ils ne bénéficient d'aucune aide familiale, et que la seule aide amicale dont ils disposent consiste à mettre parfois à leur disposition une voiture pour la nuit. Ils se trouvent dès lors, nonobstant l'aide ponctuelle d'associations qui ont pu les accueillir certaines nuits, dans une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

5. Si le préfet de la région d'Île-de-France fait état de la saturation du dispositif d'hébergement d'urgence dans la région d'Île-de-France, malgré la mise à disposition de places supplémentaires, dès lors que M. B et Mme D vivent actuellement à la rue, l'absence de réponse positive, hormis trois nuits, du 29 au 30 novembre 2022, du 29 au 30 décembre 2022 et du 9 au 10 janvier 2023, à leurs demandes très nombreuses de logement auprès du service social du " 115 " depuis le mois d'octobre 2022 démontre une carence avérée et prolongée de l'Etat dans l'accomplissement de la mission qui lui incombe en vertu des dispositions précitées du code de l'action sociale et des familles. De plus, l'intérêt supérieur de l'enfant, qui doit être une considération primordiale dans toutes les décisions prises notamment par les autorités administratives et les tribunaux, en vertu de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, s'oppose à ce que l'enfant des requérants, eu égard à son très jeune âge, soit à la rue, en période hivernale, sous peine de compromettre son intégrité physique.

6. Il s'ensuit que, dans les circonstances qui viennent d'être énoncées, l'absence de proposition d'hébergement au bénéfice des requérants et de leur enfant, eu égard à la situation particulière de cette famille qui la place parmi les familles les plus vulnérables, constitue une carence caractérisée de l'Etat, portant une atteinte grave et manifestement illégale au droit à l'hébergement d'urgence et méconnaissant les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Il incombe donc au préfet de la région d'Île-de-France de prendre en charge la famille dans le cadre du dispositif d'hébergement d'urgence. Il y a, par suite, lieu d'enjoindre au préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris, de prendre en charge les requérants et leur fille dans le cadre de l'hébergement d'urgence dans un délai maximum de soixante-douze heures à compter de la présente ordonnance, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à verser aux requérants.

O R D O N N E

Article 1er : Il est enjoint au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, de proposer à M. B et Mme D, ainsi qu'à leur fille, un hébergement d'urgence pouvant les accueillir, dans un délai de soixante-douze heures à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 2 : L'Etat versera à M. B et Mme D la somme de 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et Mme E D et au ministre de la santé et de la prévention.

Copie sera adressée au préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris.

Fait à Paris le 20 janvier 2023.

Le juge des référés,

C. F

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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