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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2302696

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2302696

lundi 20 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2302696
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8e Section - MESD
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête initiale, des pièces complémentaires et un mémoire complémentaire, enregistrés respectivement le 7 février 2023, le 11 février 2023 et le 19 février 2023, M. C, représenté par Me Vannier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 février 2023, par lequel le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire et a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné et l'arrêté du même jour qui lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant un délai de 24 mois ;

2°) d'ordonner à l'administration la production de son entier dossier ;

3°) d'enjoindre au préfet de police à lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

L'ensemble des décisions :

- sont entachées d'incompétence ;

- sont insuffisamment motivées ;

- sont entachées d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle.

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est irrégulière l'absence d'interprète en langue arabe lors de sa notification ;

- méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- méconnait l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La décision de refus de délai de départ volontaire :

- est illégale par voie d'exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- méconnait l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision fixant le pays de destination :

- est illégale par voie d'exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

La décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- est illégale par voie d'exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- est entachée d'un défaut d'examen sérieux et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Des pièces ont été enregistrées pour le préfet de police, représenté par Me Tomasi, le 16 février 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Baudat en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique du 20 février 2023 :

- le rapport de M. Baudat,

- les observations de Me Vannier, représentant M. C, qui reprend les termes de ses écritures ;

- et les observations de Me Floret, représentant le préfet de police, qui conclut au rejet de la requête.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant tunisien né le 11 juin 1986, a fait l'objet d'un arrêté du 6 février 2023 par lequel le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il serait reconduit. Par un arrêté du même jour, le préfet de police lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de 24 mois. Par cette requête, M. C demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur la communication du dossier administratif du requérant :

2. Aux termes de l'article L. 614-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin () la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise. ". L'affaire est en état d'être jugée, le principe du contradictoire a été respecté et il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier de M. C retenu par l'administration.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, par un arrêté n° 2022-01543 du 30 décembre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs, le préfet de police a donné délégation à Mme D, attachée d'administration de l'Etat, pour signer tous actes, arrêtés et décisions, nécessaires à l'exercice des missions de la direction de la police générale, dans lesquelles figure la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des arrêtés attaqués manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, les décisions attaquées comportent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elles mentionnent notamment que l'intéressé représente une menace pour l'ordre public en tant que son comportement a été signalé par les services de police le 4 février 2021 pour détention et usage illicite de stupéfiants, qu'il ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français et n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, qu'il s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement du 4 mai 2011, se déclare célibataire et sans charge de famille en France et qu'il ne justifie pas d'une résidence effective ou permanente dans un local affecté à son habitation principale ni ne peut présenter de documents d'identité ou de voyages en cours de validité. Par suite, les décisions contestées sont suffisamment motivées.

5. En troisième lieu, M. C fait valoir que le préfet de police n'aurait pas procédé à un examen sérieux de sa situation personnelle dès lors qu'il justifie d'un hébergement, que les services de police ne lui ont pas posé de question sur sa vie privée et familiale et qu'aucune référence n'est faite à sa durée de présence en France depuis 2008. Toutefois, il ressort des pièces du dossier et notamment de procès-verbal d'audition de M. M'barki du 5 février 2023 que ce dernier a déclaré être célibataire sans enfant à charge, être arrivé en France en 2010 et qu'il est domicilié dans un lieu indéterminé en France. Ainsi, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment pas des arrêtés attaqués dûment motivés ainsi qu'il a été mentionné au point 4 du présent jugement, que le préfet de police n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation personnelle de M. C. Dès lors, le moyen tiré d'un tel manque d'examen doit être écarté.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire :

6. En premier lieu, si le requérant soutient que la notification de cette décision est irrégulière en raison de l'absence d'interprète, il est constant que les conditions de notification d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne sauraient remettre en cause la légalité de celui-ci. Il ressort en tout état de cause des pièces du dossier que, lors de son audition avec les services de la police le 5 février 2023, M. C a été en mesure de répondre aux questions qui lui ont été posées en français par les services de police. Par suite, ce moyen doit être écarté.

7. En deuxième lieu, aux termes du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. C fait l'objet d'un suivi médical en France en ophtalmologie en raison d'une cataracte à l'œil droit et a suivi une vitrectomie le 7 novembre 2022 à l'hôpital de la fondation Adolphe de Rothschild. Toutefois, d'une part et ainsi que l'allègue le requérant lui-même, la Levocetirizine, l'Hydroxyzine, la Tropicamide et la Floresceince sodium, prescrits en France, sont indiqués comme disponibles dans la liste du ministère de la santé de Tunisie. D'autre part, s'agissant du vert d'Indocyanine utilisé pour l'angiographie indiqué comme non-disponible en Tunisie sur cette même liste, cette seule circonstance n'est pas de nature à démontrer que le requérant ne pourrait pas bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine dès lors qu'il ne ressort d'aucune des pièces du dossier qu'un tel médicament serait indispensable à la santé du requérant ni qu'il n'existerait pas de traitement équivalent en Tunisie permettant d'effectuer ce type d'angiographie. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision litigieuse méconnaît le 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité.

9. En troisième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. M. C soutient qu'il est présent en France depuis 2008 et qu'il y réside depuis plus de 15 ans. Toutefois, il fait valoir à l'audience qu'il ne peut produire des pièces permettant de justifier de cette durée de présence mais qu'il ressort des relevés du fichier automatisé des empreintes digitales (FAED), produits par le préfet de police en défense, que les signalements réguliers depuis 2009 témoignent de sa présence en France. Or, d'une part, ces signalements ponctuels ne permettent aucunement de démontrer une durée de présence continue et régulière sur le territoire français et d'autre part, ces nombreux signalements établissent en réalité que le comportement de M. C constitue, ainsi que le soutient le préfet en défense, une menace à l'ordre public. Il ressort également des pièces du dossier et notamment du procès-verbal des agents de police qui ont procédé à son interpellation le 4 février 2023 que M. C a été signalé pour détention et usage illicite de stupéfiants. En outre, si M. C produit de nombreuses attestations de proches faisant état de ses qualités humaines et son activité associative, ces seuls éléments ne suffisent pas à caractériser une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale au sens des stipulations précitées alors qu'il est constant qu'il est célibataire et sans enfant à charge. Dans ces conditions, en estimant que le comportement de M. C constitue une menace pour l'ordre public et en décidant pour ce motif d'obliger M. C à quitter le territoire français, le préfet de police n'a pas porté à son droit au respect de la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette décision a été prise. Le moyen tiré de la violation de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit donc être rejeté.

12. En cinquième lieu, eu égard aux motifs énoncés au point 7 et 10 du présent jugement, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

Sur la décision refusant le délai de départ volontaire :

13. En premier lieu, le moyen tiré de l'illégalité, par voie d'exception, de l'obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

14. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

15. Il résulte de ce qui a été dit au point 11 que le comportement de M. C représente une menace pour l'ordre public. Si l'intéressé fait valoir qu'il justifie d'un hébergement, il ressort des pièces du dossier qu'il se borne à produire des attestations sur l'honneur, au demeurant pour des adresses différentes, qui ne sauraient à elles-seuls démontrer la réalité d'un tel hébergement. En tout état de cause, il ressort également des pièces du dossier que le préfet de police aurait pris la même décision en se fondant uniquement sur le motif tiré de la menace pour l'ordre public. Par suite, les moyens tirés de l'erreur d'appréciation et de l'erreur manifeste d'appréciation ne peuvent qu'être écartés.

Sur la décision fixant le pays de destination :

16. Le moyen tiré de l'illégalité, par voie d'exception, de l'obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

Sur la décision d'interdiction de retour sur le territoire français et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens :

17. Aux termes des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers en France et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes des dispositions de l'article L. 612-7 du même code : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ".

18. Il résulte de ces dispositions que le préfet doit prononcer une interdiction de retour sur le territoire français à l'encontre d'un étranger auquel est notifiée une obligation de quitter le territoire français sans délai, à moins que celui-ci ne fasse état de circonstances humanitaires avérées. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des critères énumérés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

19. M. C fait valoir sa volonté de s'insérer dans la société française et produit de très nombreuses attestations, circonstanciées et personnalisées, qui font état de liens amicaux et de l'activité de l'intéressé au sein des associations " Tout un monde ", " La Praxis ", " Le Malaqueen " et le " Laboratoire Ecologique 0 Déchet " et de la circonstance qu'il suit des cours de français. De surcroît, il produit une promesse d'embauche pour une activité d'homme de main en CDD pour faire valoir son activité professionnelle. Par suite, dans les circonstances très particulières de l'espèce, M. C est fondé à soutenir que le préfet de police, en lui interdisant de retourner sur le territoire national pour une durée de 24 mois, le privant ainsi de la possibilité d'approfondir les nombreux liens tissés en France pour cette durée, a commis une erreur manifeste d'appréciation. Dès lors, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à l'encontre de cette décision, M. C est fondé à soutenir que l'interdiction de retour est entaché d'illégalité et doit être annulée pour ce motif.

20. Il résulte de ce qui précède que l'arrêté du préfet de police en date du 6 février 2023 doit être annulé seulement en tant qu'il prononce à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de 24 mois.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

21. Le présent jugement, qui annule l'arrêté du 6 février 2023 seulement en tant qu'il prononce une interdiction de retour sur le territoire français, n'implique pas la délivrance d'une autorisation provisoire de séjour à M. C, ni le réexamen de sa demande. Les conclusions présentées à ce titre doivent donc être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

22. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie principalement perdante, verse au requérant une somme quelconque au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 6 février 2023 est annulé en tant seulement qu'il porte interdiction de retour sur le territoire pour une durée de 24 mois.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E A C et au préfet de police.

Rendu en audience publique le 20 février 2023.

Le magistrat désigné,

J. BaudatLa greffière,

T. RENE-LOUIS-ARTHUR

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision./8

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