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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2303300

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2303300

vendredi 10 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2303300
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantCAMUS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 février 2023, Mme A C, représentée par Me Camus, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'arrêté du 22 décembre 2022 par lequel le préfet de police lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour " vie privée et familiale ", jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

3°) d'enjoindre au préfet de police, territorialement compétent, de réexaminer sa demande, dans un délai de sept jours à compter de la décision à intervenir, et dans l'attente, de la munir d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans l'hypothèse où Mme C ne se verrait pas accorder l'aide juridictionnelle, le préfet lui versera la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

Elle soutient que :

Sur l'urgence :

- elle est mère d'un enfant français avec lequel elle entretient des liens réguliers et sa fille vit exclusivement avec elle depuis janvier 2022 ; elle a bénéficié de plusieurs récépissés depuis octobre 2020 l'autorisant à travailler et se retrouve en situation irrégulière ; elle est engagée dans un processus de réinsertion qui risque d'être remis en cause ; elle travaille depuis le 29 novembre 2022 dans le cadre de contrats à durée déterminée renouvelés tous les mois et risque de perdre cet emploi alors qu'elle a sa fille à charge, née en 2015;

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

- la décision attaquée n'est pas motivée et est entachée d'un défaut d'examen sérieux ;

- la commission du titre de séjour était irrégulièrement composée ce qui entache la décision attaquée d'un vice de procédure ;

- la décision attaquée méconnait l'article L.423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée sous le numéro 2303299 par laquelle Mme C demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme E pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue le 6 mars 2023, en présence de Mme Pochot, greffière d'audience :

- le rapport de Mme E,

- les observations de Me Camus, pour Mme C, présente,

- et les observations de Me Giafferi, pour le préfet de police.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante nigériane née le 18 mars 1985, entrée en France en 2009 selon ses indications, a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français. Elle demande au juge des référés d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'arrêté du 22 décembre 2022 par lequel le préfet de police lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour " vie privée et familiale ".

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative aux fins d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

Sur l'urgence :

4. Il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou, le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

5. En l'espèce, la requérante a bénéficié de plusieurs récépissés depuis octobre 2020 l'autorisant à travailler et se retrouve en situation irrégulière alors qu'elle est engagée dans un processus de réinsertion qui va être remis en cause et elle risque également de perdre son emploi alors qu'elle a sa fille à charge, née en France en 2015 et de de nationalité française. Dans ces conditions, elle justifie que la décision contestée préjudicie de manière grave et immédiate à sa situation. La condition d'urgence est donc satisfaite.

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il appartient à l'administration de concilier, sous le contrôle du juge, les exigences de la protection de l'ordre public avec la liberté fondamentale que constitue le droit à mener une vie privée et familiale normale.

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme C a été condamnée le 7 décembre 2018 à une peine de cinq ans d'emprisonnement pour des faits d'aide à l'entrée et à la circulation ou au séjour irrégulier d'un étranger en France en bande organisée, traite d'êtres humains, proxénétisme aggravé et participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un délit puni de 10 ans d'emprisonnement, faits commis en janvier 2015 et septembre 2016. Toutefois, la requérante est mère d'un enfant français, Melle Oselenonowmen C, née le 21 septembre 2015. Depuis le 6 avril 2020, la requérante s'est vu octroyer une libération conditionnelle et est hébergée depuis cette date, au sein du CHRS (Centre d'hébergement et de réinsertion sociale) Soleillet, situé dans le 20ème arrondissement de Paris, géré par l'association Aurore. Le 28 octobre 2020, elle a obtenu la délivrance d'un premier récépissé de demande de titre de séjour portant la mention "vie privée et familiale". Ce document, assorti de l'autorisation de travailler, a été renouvelé pour la période allant du 16 avril au 15 juillet 2021. Sa fin de peine est intervenue le 18 décembre 2020 et la requérante a pu ainsi rencontrer sa fille dans le cadre d'un droit de sortie libre en alternance avec des temps d'accueil au sein du service d'accueil de jour mère/enfant B à Sevran. Les rencontres se sont également déroulées au sein du CHRS Soleillet. Par une ordonnance en date du 17 février 2021, la juge des enfants a accordé à Mme C un droit de visite et d'hébergement avec nuitée une fois par mois a minima et quelques jours durant les vacances scolaires. Par une ordonnance en date du 11 janvier 2022, la juge du Tribunal pour enfants de D a ordonné la mainlevée de la mesure de placement concernant sa fille et a instauré d'une mesure d'assistance éducative en milieu ouvert (AEMO), jusqu'au 31 juillet 2022. Depuis le mois de janvier 2022, sa fille vit exclusivement avec sa mère au CHRS Soleillet, dans le 20ème arrondissement de Paris et est scolarisée à l'école élémentaire publique Sorbier, en classe de CE1. Depuis le 29 novembre 2022, Mme C est employée par l'association Novemploi en qualité d'aide à domicile / repassage, dans le cadre de contrats à durée déterminée dit d'usage renouvelés tous les mois.

8. Dans ces conditions au regard des efforts de réinsertion faits par Mme C et de ce qu'elle est mère d'un enfant de nationalité française dont elle s'occupe et qui a vocation à rester sur le territoire français et y poursuivre sa scolarité, les moyens tirés de ce que la décision attaquée lui refusant la délivrance d'un titre de séjour " vie privée et familiale " porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une attente disproportionnée aux buts en vue desquels cette décision a été prise et méconnait également l'intérêt supérieur de l'enfant protégé par l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant sont de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée du 22 décembre 2022.

9. Mme C peut donc prétendre à la suspension de l'exécution de la décision attaquée du préfet de police en date du 22 décembre 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. La présente ordonnance implique que le préfet de police procède au réexamen de la demande de titre de séjour de Mme C dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance et lui délivre, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. Mme C a été admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve du renoncement de Me Camus, son avocat, à percevoir les sommes correspondant à la part contributive de l'Etat et de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État, le versement de la somme de 800 euros. Si l'aide juridictionnelle n'était pas accordée à Mme C la somme de 800 euros lui sera directement versée en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme C est admise à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'exécution de la décision du préfet de police en date du 22 décembre 2022 est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de police de procéder au réexamen de la demande de titre de séjour de Mme C dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 4 : L'Etat versera à Me Camus, conseil de Mme C, la somme de 800 euros à condition pour ce conseil de renoncer à percevoir les sommes correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle. Si l'aide juridictionnelle n'était pas accordée à Mme C la somme de 800 euros lui sera directement versée en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Article 5: Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A C, à Me Camus et au ministre de l'intérieur.

Copie sera adressée au préfet de police et au bureau d'aide juridictionnelle.

Fait à Paris, le 10 mars 2023.

La juge des référés,

J. EVGENAS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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