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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2305028

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2305028

mercredi 15 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2305028
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantFALALA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 mars 2023, Mme C A, épouse D, et M. E D, représentés par Me Abassade, demandent au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de les admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'enjoindre au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, ou au département de Paris de les prendre en charge dans le cadre du dispositif d'hébergement d'urgence dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État ou du département de Paris une somme de 1 500 euros à verser à leur conseil en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

-la condition relative à l'urgence est remplie dès lors que Mme D, qui est enceinte de 21 semaines, présente une grossesse à risque du fait de la drépanocytose dont elle est atteinte ; la présence de son époux à ses côtés est indispensable pour l'assister ;

-la carence de l'administration à leur proposer un logement porte une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que constituent le droit à l'hébergement d'urgence, et le droit à la vie garanti par les stipulations de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 mars 2023, le préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, représenté par Me Falala, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que la demande de prise en charge relève de la compétence du département et qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Boudina, greffière d'audience, M. B a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Abassade, représentant M. et Mme D ;

- les observations de Me Gorse, substituant Me Falala et représentant le préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, qui conclut aux mêmes fins que son mémoire et ajoute que la demande d'asile de M. D ayant été définitivement rejetée, il ne peut pas bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence et demande, à titre très subsidiaire, que la prise en charge soit limitée à Mme D.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Une note en délibéré, présentée pour le préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, a été enregistrée le 14 mars 2023 à 14h15.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. et Mme D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".

4. D'une part, aux termes de l'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles : " Dans chaque département est mis en place, sous l'autorité du représentant de l'Etat, un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse, de procéder à une première évaluation de leur situation médicale, psychique et sociale et de les orienter vers les structures ou services qu'appelle leur état. Cette orientation est assurée par un service intégré d'accueil et d'orientation () ". L'article L. 345-2-2 de ce code dispose que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. () ". Aux termes de l'article L. 345-2-3 du même code : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée. Cette orientation est effectuée vers une structure d'hébergement stable ou de soins, ou vers un logement, adaptés à sa situation ".

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 221-1 du code de l'action sociale et des familles : " Le service de l'aide sociale à l'enfance est un service non personnalisé du département chargé des missions suivantes : / 1° Apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique () aux mineurs et à leur famille ou à tout détenteur de l'autorité parentale, confrontés à des difficultés risquant de mettre en danger la santé, la sécurité, la moralité de ces mineurs ou de compromettre gravement leur éducation ou leur développement physique, affectif, intellectuel et social ()". Aux termes de l'article L. 222-1 du même code : " () les prestations d'aide sociale à l'enfance mentionnées au présent chapitre sont accordées par décision du président du conseil départemental du département où la demande est présentée. ". Aux termes de l'article L. 222-5 de ce code : " Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : / () 4° Les femmes enceintes et les mères isolées avec leurs enfants de moins de trois ans qui ont besoin d'un soutien matériel et psychologique, notamment parce qu'elles sont sans domicile. () ". Enfin, il résulte de l'article L. 221-2 de ce code que le département doit notamment disposer de " possibilités d'accueil d'urgence " ainsi que de " structures d'accueil pour les femmes enceintes et les mères avec leurs enfants " et de son article L. 222-3 que les prestations d'aide sociale à l'enfance peuvent prendre la forme du versement d'aides financières.

6. En vertu des dispositions qui précèdent, dès lors que ne sont en cause ni des mineurs relevant d'une prise en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance en application de l'article L. 222-5 du même code, ni des femmes enceintes ou des mères isolées avec leurs enfants de moins de trois ans mentionnées au 4° du même article, l'intervention du département ne revêt qu'un caractère supplétif, dans l'hypothèse où l'Etat n'aurait pas accompli les diligences qui lui reviennent, et ne saurait entraîner une quelconque obligation à la charge du département dans le cadre d'une procédure d'urgence qui a précisément pour objet de prescrire, à l'autorité principalement compétente, les diligences qui s'avéreraient nécessaires.

7. En l'espèce, si Mme D indique être enceinte, il ne ressort ni des dires des requérants, ni des pièces du dossier qu'ils auraient saisi la ville de Paris d'une demande de prise en charge sur le fondement de l'article L. 222-5 du code précité. Les éléments produits ne font état que de demandes de prise en charge auprès du service intégré de l'accueil et de l'orientation (SIAO) de Paris. Ils ne sauraient donc rechercher la responsabilité de la ville à raison d'un défaut de prise en charge. Par ailleurs, il est constant que la requête a été présentée au nom de M. et de Mme D qui forment une cellule familiale dont la prise en charge relève prioritairement de la compétence des services de l'Etat.

8. Il appartient aux autorités de l'Etat, sur le fondement des dispositions précitées, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée. Les ressortissants étrangers qui font l'objet d'une obligation de quitter le territoire français ou dont la demande d'asile a été définitivement rejetée et qui doivent ainsi quitter le territoire en vertu des dispositions de l'article L. 743-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'ayant pas vocation à bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence, une carence constitutive d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ne saurait être caractérisée, à l'issue de la période strictement nécessaire à la mise en œuvre de leur départ volontaire, qu'en cas de circonstances exceptionnelles.

9. Il résulte de l'instruction, que M. et Mme D, de nationalité ivoirienne, sont sans abri, que depuis le 7 janvier 2023, ils appellent régulièrement le 115 pour obtenir un hébergement, qu'ils n'ont obtenu qu'une seule prise en charge de 4 nuitées entre le 26 et le 30 janvier 2023 et que Mme D est enceinte. Si la grossesse de la requérante n'a débuté que le 23 octobre 2022, il ressort des pièces produites qu'elle est atteinte de drépanocytose dont les crises peuvent être déclenchées notamment par le froid, les courants d'air, le manque d'hygiène, l'humidité et que sa grossesse est à haut risque mettant en jeu le pronostic vital de la mère et du fœtus. Dans ces conditions, la requérante se trouve dans une situation de détresse médicale et sociale au sens des dispositions précitées de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles. Elle justifie dès lors d'une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

10. Si le préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, fait état de la saturation du dispositif d'urgence dans la région d'Ile-de-France malgré l'importance des moyens structurels, qui permettent de mettre à l'abri plus de 100 000 personnes quotidiennement, et de ce que le 12 mars 2023, 951 personnes ont vu leur demande d'hébergement rejetée dont 219 familles avec enfants, il est constant que l'état de santé de Mme D la place, sans doute possible, parmi les personnes les plus vulnérables et l'absence d'hébergement d'urgence des requérants constitue une carence caractérisée dans l'accomplissement de la mission confiée à l'Etat qui peut entraîner des conséquences graves pour Mme D et son enfant à naître. Par ailleurs, si le préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris fait valoir que la demande d'asile de M. D a été rejetée, il ressort des pièces du dossier que sa présence aux côtés de son épouse est indispensable pour lui porter assistance lors de ses crises importantes et quasi quotidiennes liées à la drépanocytose et des conséquences graves qu'elles peuvent avoir. Il existe ainsi des circonstances exceptionnelles justifiant sa prise en charge au titre de l'hébergement d'urgence.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la carence de l'Etat à répondre à cette priorité est constitutive d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. En conséquence, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, de proposer à M et à Mme D, dans un délai n'excédant pas soixante-douze heures suivant la notification de la présente ordonnance, un hébergement d'urgence pouvant les accueillir. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

12. Il résulte du point 2 que M. et Mme D sont provisoirement admis à l'aide juridictionnelle. Par suite, leur avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Abassade, avocate de M. et Mme D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de ses clients à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Abassade de la somme de 1 000 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : M. et Mme D sont admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, de proposer à M. et à Mme D un hébergement d'urgence pouvant les accueillir dans un délai de 72 heures à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. et Mme D et sous réserve que Me Abassade renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat versera à Me Abassade, avocate de M. et Mme D, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C A, épouse D, et M. E D et au ministre de la santé et de la prévention.

Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle et au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris.

Fait à Paris, le 15 mars 2023.

Le juge des référés,

Y. B

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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