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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2305246

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2305246

mercredi 29 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2305246
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantGRIOLET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

D une requête et des mémoires, enregistrés les 12, 17 et 23 mars 2023, M. B C, représenté D Me Griolet, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension :

- de l'arrêté du 5 juillet 1979 D lequel le ministre de l'intérieur a prononcé à son encontre une mesure d'expulsion ;

- de l'arrêté du 23 août 2022 D lequel le préfet de police a fixé le pays à destination duquel il pourra être expulsé ;

3°) d'enjoindre au préfet de police de réexaminer sa situation, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement à Me Griolet de la somme de 1 500 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, à titre subsidiaire, de mettre à la charge de l'Etat le versement à son profit d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors qu'il a été convoqué le 15 mars 2023 à la préfecture de police pour l'exécution de sa mesure d'éloignement ;

- l'expulsion n'est pas justifiée dès lors qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- l'expulsion porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de sa vie privée et familiale protégé D l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il réside en France depuis plus de quarante-cinq ans, que deux de ses trois enfants résident en France et qu'il ne dispose plus d'aucune attache familiale ou personnelle en Tunisie ;

- l'expulsion porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains et dégradants protégé D l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en raison de son état de santé.

D un mémoire en défense, enregistré le 13 mars 2023, le préfet de police conclut au rejet de la requête. Il soutient qu'aucune exécution effective de l'arrêté d'expulsion vers la Tunisie n'est envisagée à cette date, ni même à brève échéance, et que dès lors la condition d'urgence n'est pas remplie.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme A pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 14 mars 2022 en présence de Mme Ben Hadj Messaoud, greffière :

- le rapport de Mme Viard, juge des référés ;

- les observations de Me Griolet, représentant M. C.

A l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction a été reportée dans l'attente de la production du rapport médical puis, pour permettre à M C de présenter des observations et au préfet d'y répondre.

L'instruction a été close en dernier lieu le 29 mars 2023 à 12 heures.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire de l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit D le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit D la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

En ce qui concerne l'arrêté d'expulsion :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que D voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée ". Il résulte des dispositions de l'article R. 421-5 du même code que ce délai n'est opposable qu'à la condition d'avoir été mentionné, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision.

3. Toutefois, le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées D l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés D le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance.

4. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de police a, D une décision du 12 novembre 2018, rejeté la demande tendant à l'abrogation de l'arrêté d'expulsion du 5 juillet 1979 présenté D M. C. Celui-ci doit donc être regardé comme ayant été informé au plus tard le 12 novembre 2018 de l'arrêté prononçant son expulsion du territoire français. Or la requête qu'il a présentée tendant à sa suspension a été introduite le 12 mars 2023, soit plus d'un an après qu'il ait eu connaissance de cet arrêté. Il s'ensuit que les conclusions à fin de suspension présentées à son encontre D M. C sont tardives et ne peuvent dès lors qu'être rejetées.

En ce qui concerne l'arrêté fixant le pays de destination :

5. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée D l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".

S'agissant de l'urgence :

6. Lorsqu'un requérant fonde son action non sur la procédure de suspension régie D l'article L. 521-1 du code précité mais sur la procédure de protection particulière instituée D l'article L. 521-2 de ce code, il lui appartient de justifier de circonstances caractérisant une situation d'urgence qui implique, sous réserve que les autres conditions posées D l'article L. 521-2 soient remplies, qu'une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise dans les quarante-huit heures.

7. Il ressort des pièces du dossier que la convocation envoyée à M. C l'invitant à se présenter le 15 mars 2023, muni de son passeport, à la préfecture de police, précisait qu'elle avait pour objet l'exécution de la mesure d'éloignement, et non le suivi de son dossier. Ainsi, le requérant justifie de l'existence d'une situation d'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

S'agissant de l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

8. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

9. D'une part, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, le droit au respect de la vie, le droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains ou dégradants ainsi que le droit de recevoir les traitements et les soins appropriés à son état de santé constituent des libertés fondamentales au sens des dispositions de cet article. D'autre part, pour déterminer si un étranger peut bénéficier effectivement dans le pays dont il est originaire d'un traitement médical approprié, il convient de s'assurer, eu égard à la pathologie de l'intéressé, de l'existence d'un traitement approprié et de sa disponibilité dans des conditions permettant d'y avoir accès, et non de rechercher si les soins dans le pays d'origine sont équivalents à ceux offerts en France ou en Europe.

10. Le collège des médecins de l'OFII a estimé que l'état de santé de M. C nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité mais qu'il pourra bénéficier d'un traitement approprié en Tunisie et que son état de santé lui permet de voyager sans risque vers ce pays, ceci alors que, bien que faisant l'objet d'un arrêté d'expulsion en date comme il vient d'être dit du 5 juillet 1979, l'intéressé a bénéficié jusqu'au 4 juin 2022 d'une meure d'assignation à résidence lui permettant d'être soigné en France. Or, il ressort des pièces du dossier, d'une part, que le rapport médical effectué D un médecin de l'OFII en date du 31 mai 2022, sur lequel s'est fondé le collège, établi sans examen de l'intéressé, comporte plusieurs rubriques non renseignées, notamment s'agissant du stade évolutif de la maladie et du pronostic au vu du dossier médical fourni, d'autre part, que M. C est atteint depuis 2003 de la maladie de Buerger ayant entrainé plusieurs amputations et que son état de santé s'aggrave, entrainant sans cesse de nouvelles hospitalisations. Aussi, l'avis rendu D le collège des médecins le 7 juin 2022, pris sur la base de ce rapport, n'apparaît pas pertinent et n'a pu permettre au préfet de se prononcer en toute connaissance de cause sur l'état de santé du requérant, notamment sur le fait qu'il pourrait bénéficier d'un traitement approprié à son état de santé en Tunisie. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que l'arrêté fixant le pays de destination porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit de M. C de recevoir les traitements et les soins appropriés à son état de santé, lequel constitue une liberté fondamentale, doit être accueilli.

11. Il résulte de tout ce qui précède et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens, qu'il y a lieu de de suspendre immédiatement l'exécution seulement de l'arrêté du 23 août 2022 fixant le pays de destination, ceci dès la notification de la présente ordonnance.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'enjoindre au préfet de police de procéder au réexamen de la situation de M. C dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les frais liés à l'instance :

13. M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. D suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Griolet, avocate de M. C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État, qui est dans la présente instance la partie perdante, une somme de 1 000 euros au profit de Me Griolet au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. C D le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros lui sera versée.

O R D O N N E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'exécution de l'arrêté du 23 août 2022 fixant le pays de destination en vue de l'exécution de la mesure d'expulsion de M. C est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de police de réexaminer la situation de M. C dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : L'Etat versera la somme de 1 000 euros hors taxe à Me Griolet en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Griolet, avocate de M. C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. C D le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros lui sera versée.

Article 5 : Le surplus des conclusions présentées D M. C est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B C, à Me Griolet et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de police.

Fait à Paris, le 29 mars 2023.

Le juge des référés,

M.-P A.

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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