Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, un mémoire et un mémoire récapitulatif, enregistrés les 12 avril 2023, 10 avril et 18 septembre 2025, la société 66 rue Pierre Charon Paris VIII APS, représentée, dans le dernier état de la procédure, par Me Foissac et Me Chicano du cabinet CMS Francis Lefebvre Avocats, demande au tribunal :
1°) à titre principal, de prononcer la décharge des suppléments de prélèvement spécial sur les plus-values de cession immobilières auxquels elle a été assujettie par avis de mise en recouvrement du 28 février 2022, ainsi que des pénalités correspondantes et la décharge des amendes qui lui ont été infligées sur le fondement de l’article 1761 du code général des impôts, pour un montant global de 79 341 527 euros ;
2°) à titre subsidiaire, de prononcer la décharge, à hauteur de 34 627 681 euros
(47 623 996 euros – 12 996 315 euros), du prélèvement spécial sur les plus-values immobilières auquel elle a été assujettie, les pénalités de 40 % auxquelles elle a été assujettie et la pénalité de 25 % prévue par l’article 1761 du code général des impôts qui lui a été infligée ;
3°) à titre plus subsidiaire, de prononcer la décharge, à hauteur respectivement de 19 048 587 euros et 11 905 991 euros, des pénalités et amendes qui lui ont été infligées sur le fondement des articles 1728 et 1761 du code général des impôts ;
4°) à titre encore plus subsidiaire, de prononcer la décharge, à hauteur de 17 794 449 euros (47 623 996 euros - 29 829 547 euros), du prélèvement spécial sur les plus-values immobilières auquel elle a été assujettie, ainsi que des pénalités correspondantes ;
5°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 10 000 euros sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- elle n’est pas légalement assujettie au prélèvement spécial de l’article 244 bis A du code général des impôts, dès lors qu’elle exploite un établissement en France et qu’elle est membre d’un groupe fiscalement intégré dont la société mère est la société Foncière du triangle d’Or ;
- en lui refusant la qualité de société membre d’un groupe fiscalement intégré, l’administration fiscale a méconnu sa liberté d’établissement au sein de l’Union européenne ;
- les plus-values de cession immobilières doivent être calculées par référence à la valeur de ses biens, réévaluée au 18 décembre 2008, qui figurait à l’actif de son premier bilan d’ouverture, qui s’élevait à 106 957 800 euros, de sorte que le montant du prélèvement ne pouvait excéder 29 829 547 euros ;
- le taux de 28 % doit s’appliquer, dans l’hypothèse la plus défavorable, à une base imposable rectifiée de 142 871 898 euros ;
- l’impôt sur les sociétés, calculé au niveau du groupe, s’élevant à 12 996 314,94 euros, le montant du prélèvement de l’article 244 bis A du code général des impôts ne pouvait excéder ce montant ;
- en lui réclamant le prélèvement spécial sur le fondement de l’article 244 bis A du code général des impôts, l’administration fiscale a méconnu la liberté de circulation des capitaux au sein de l’Union européenne ;
- l’amende prévue par l’article 1761 du code général des impôts qui lui a été infligée est disproportionnée et méconnaît les stipulations de l’article 1er du premier protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle bénéficie, s’agissant de l’amende prévue par l’article 1761 du code général, du droit à l’erreur prévu par l’article L. 123-1 du code des relations entre le public et l’administration ;
- le service ne pouvait cumuler l’amende de 25 % prévue par l’article 1761 du code général des impôts qui lui a été infligée avec la pénalité prévue pour défaut de souscription de déclaration sur le fondement de l’article 1728 du code général des impôts, qui sanctionne un même manquement.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 6 octobre 2023, 7 août et 3 octobre 2025, le dernier d’entre eux n’ayant pas été communiqué, l’administrateur général des finances publiques chargé de la direction spécialisée de contrôle fiscal d’Ile-de-France conclut au non-lieu à statuer à hauteur du dégrèvement prononcé en cours d’instance et au rejet du surplus des conclusions de la requête.
Il soutient que :
- le prélèvement spécial s’applique à un taux de 28 % sur une base rectifiée de 143 871 898 euros au lieu de 142 871 898 euros, entraînant une décharge en droits de 7 339 835 euros, une décharge des pénalités de 40 % correspondante de 3 053 372 euros et une décharge des amendes de 25 % à due concurrence de 1 834 959 euros ;
- la valeur des immeubles au bilan réévaluée de 106 957 800 euros ne lui est pas opposable ; à titre subsidiaire, la valeur s’établit à 78 814 160 euros ; à titre très subsidiaire, elle s’établit à 81 257 800 euros ;
- aucun autre moyen de la requête n’est fondé.
Par une ordonnance du 19 septembre 2025, la clôture d’instruction a été fixée au 20 octobre 2025 à 12 heures.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et son premier protocole additionnel ;
- le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne ;
- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Amadori ;
- les conclusions de M. Charzat, rapporteur public ;
- et les observations de Me Foissac, représentant la société 66 rue Pierre Charon Paris VIII APS, en présence de Me Chicano.
Considérant ce qui suit :
La société 66 rue Pierre Charon Paris VIII APS, société de droit danois, a acquis la propriété de deux immeubles situés au 64 et 66 rue Pierre Charon à Paris 8ème, qu’elle a apportés à une succursale immatriculée en France. Les biens ont été inscrits pour leur valeur d’acquisition respective de 34 500 000 euros et 35 120 000 euros. Le 18 décembre 2008, la société a procédé à une réévaluation libre de ces immeubles, qui ont été inscrits pour 50 900 800 euros et 56 057 000 euros respectivement. Le 5 mars 2020, la société 66 rue Pierre Charon Paris VIII APS a cédé ces immeubles pour un prix global de 196 000 000 euros. Elle a fait l’objet d’un contrôle sur pièces à la suite duquel, par une proposition de rectification du 18 décembre 2020, le service vérificateur a calculé la plus-value de cession réalisée par différence entre le prix de vente de 196 000 000 euros et la valeur initiale d’inscription des immeubles vendus, s’élevant à 69 620 000 euros. Il a admis 17 491 898 euros d’amortissements en déduction et retenu une plus-value rectifiée de 142 871 898 euros. A l’issue de la procédure contradictoire, la société 66 rue Pierre Charon Paris VIII APS a été assujettie à des suppléments de prélèvement sur la plus-value de cession immobilière prévu par l’article 244 bis A du code général des impôts pour un montant total, en droits et pénalités, de 67 435 536 euros. Des amendes de 25 % ont également été appliquées sur ce prélèvement spécial sur le fondement de l’article 1761 du code général des impôts pour un montant de 11 905 991 euros. Ces impositions supplémentaires et pénalités, d’un montant global de 79 341 527 euros, ont été contestées par une réclamation du 23 décembre 2020, qui a fait l’objet d’une décision de rejet du 29 juin 2021.
Sur les conclusions aux fins de décharge :
En ce qui concerne le bien-fondé de l’imposition :
S’agissant du champ d’application du prélèvement prévu à l’article 244 bis A du code général des impôts :
En premier lieu, aux termes du 1 de l’article 206 du code général des impôts : « (…) sont passibles de l'impôt sur les sociétés (…) toutes autres personnes morales se livrant à une exploitation ou à des opérations de caractère lucratif ». Aux termes de l’article 209 du même code : « I. – Sous réserve des dispositions de la présente section, les bénéfices passibles de l'impôt sur les sociétés sont déterminés d'après les règles fixées par les articles 34 à 45,53 A à 57,108 à 117,237 ter A et 302 septies A bis et en tenant compte uniquement des bénéfices réalisés dans les entreprises exploitées en France, de ceux mentionnés aux a, e, e bis et e ter du I de l'article 164 B ainsi que de ceux dont l'imposition est attribuée à la France par une convention internationale relative aux doubles impositions. ». Aux termes de l’article 164 B du même code : « I. Sont considérés comme revenus de source française : a. Les revenus d'immeubles sis en France ou de droits relatifs à ces immeubles ;(…) e) Les profits tirés d'opérations définies à l'article 35, lorsqu'ils sont relatifs à des fonds de commerce exploités en France ainsi qu'à des immeubles situés en France, à des droits immobiliers s'y rapportant ou à des actions et parts de sociétés non cotées en bourse dont l'actif est constitué principalement par de tels biens et droits ; e bis) Les plus-values mentionnées aux articles 150 U, 150 UB et 150 UC, au 6 ter de l'article 39 duodecies et au f du 1° du II de l'article 239 nonies, lorsqu'elles sont relatives : 1° A des biens immobiliers situés en France ou à des droits relatifs à ces biens ». Aux termes de l’article 244 bis A du même code : « I. – 1. Sous réserve des conventions internationales, les plus-values, telles que définies aux e bis et e ter du I de l'article 164 B, réalisées par les personnes et organismes mentionnés au 2 du I lors de la cession des biens ou droits mentionnés au 3 sont soumises à un prélèvement selon les taux fixés au III bis. / Cette disposition n'est pas applicable aux cessions d'immeubles réalisées par des personnes physiques ou morales ou des organismes mentionnés au premier alinéa, qui exploitent en France une entreprise industrielle, commerciale ou agricole ou y exercent une profession non commerciale à laquelle ces immeubles sont affectés. Les immeubles doivent être inscrits, selon le cas, au bilan ou au tableau des immobilisations établis pour la détermination du résultat imposable de cette entreprise ou de cette profession. ». Enfin, aux termes de l’article 223 A du même code : « I. – Une société, ci-après désignée par les mots : " société mère ", peut se constituer seule redevable de l'impôt sur les sociétés dû sur l'ensemble des résultats du groupe formé par elle-même et les sociétés dont elle détient 95 % au moins du capital de manière continue au cours de l'exercice, directement ou indirectement par l'intermédiaire de sociétés ou d'établissements stables membres du groupe (…)détenus à 95 % au moins par la société mère de manière continue au cours de l'exercice, directement ou indirectement par l'intermédiaire de sociétés du groupe ou de sociétés intermédiaires / (…) / III. – Seules peuvent être membres du groupe les sociétés ou les établissements stables qui ont donné leur accord et dont les résultats sont soumis à l'impôt sur les sociétés dans les conditions de droit commun ou selon les modalités prévues à l'article 214. ».
Il résulte de l’instruction que, après avoir remis en cause son exploitation d’une entreprise en France au sens des dispositions de l’article 209 du code général des impôts et le régime de l’intégration fiscale dans lequel elle avait déclaré s’inscrire, le service vérificateur a estimé que la société requérante était imposable en France au titre des années en litige à raison de ses profits issus de la cession de biens immobiliers sur le fondement des dispositions précitées. Si la société requérante, qui est établie au Danemark, a constitué une succursale en France et a acquis, géré et cédé des biens immobiliers en France, il ne résulte pas de l’instruction celle-ci y disposerait d’un établissement au sens des dispositions de l’article 209 du code général des impôts, ni qu’elle y serait imposable à l’impôt sur les sociétés dans les conditions de droit commun au sens de l’article 223 A du code général des impôts. Pour les mêmes motifs, elle ne pouvait être valablement incluse dans le périmètre d’une intégration fiscale. Par suite, le moyen tiré par la société 66 rue Pierre Charon Paris VIII APS de ce qu’elle serait exclue du champ d’application du prélèvement de l’article 244 bis A sur le fondement de la loi fiscale française doit être écarté.
En second lieu, aux termes de l’article 49 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne : « Dans le cadre des dispositions ci-après, les restrictions à la liberté d'établissement des ressortissants d'un État membre dans le territoire d'un autre État membre sont interdites. Cette interdiction s'étend également aux restrictions à la création d'agences, de succursales ou de filiales, par les ressortissants d'un État membre établis sur le territoire d'un État membre. / La liberté d'établissement comporte l'accès aux activités non salariées et leur exercice, ainsi que la constitution et la gestion d'entreprises, et notamment de sociétés au sens de l'article 54, deuxième alinéa, dans les conditions définies par la législation du pays d'établissement pour ses propres ressortissants, sous réserve des dispositions du chapitre relatif aux capitaux. ». Aux termes de l’article 54 du même traité : « Les sociétés constituées en conformité de la législation d'un État membre et ayant leur siège statutaire, leur administration centrale ou leur principal établissement à l'intérieur de l'Union sont assimilées, pour l'application des dispositions du présent chapitre, aux personnes physiques ressortissantes des États membres. / Par sociétés, on entend les sociétés de droit civil ou commercial, y compris les sociétés coopératives, et les autres personnes morales relevant du droit public ou privé, à l'exception des sociétés qui ne poursuivent pas de but lucratif. »
En l’espèce, il résulte de l’instruction que la société requérante est établie dans l’Union européenne et dépourvue d’établissement en France, ainsi qu’il a été exposé au point 3. Si elle est imposée à l’impôt sur les sociétés en France sur ses revenus et plus-values immobiliers de source française, elle ne peut être regardée comme étant assujettie à l’impôt sur les sociétés dans les conditions de droit commun au sens des dispositions citées au point 2 du présent jugement. Eu égard à la différence d’assiette de l’impôt entre la société requérante, laquelle est assujettie à l’impôt sur les sociétés en France sur une assiette limitativement définie, d’une part, et une société résidente ou un établissement stable, qui sont assujettis à l’impôt sur les sociétés sur l’ensemble de leurs bénéfices, d’autre part, l’exclusion de la requérante du dispositif de l’intégration fiscale ne saurait être regardée comme étant constitutive d’une discrimination de nature à porter atteinte à sa liberté d’établissement au sein de l’Union européenne.
S’agissant du montant du prélèvement :
Pour l’application du III de l’article 244 bis A du code général des impôts, le prix d’acquisition s’entend de la valeur d’origine inscrite à l’actif du bilan des personnes et organismes redevables du prélèvement. Toutefois, lorsqu’une entreprise procède à une réévaluation libre d'éléments d'actif de son bilan, en particulier de ses immobilisations amortissables, le prix d’acquisition pour l’application du III de l’article 244 bis A du code général des impôts, s’entend de la valeur nouvelle pour laquelle ces biens sont inscrits au bilan après cette réévaluation.
Les impositions supplémentaires en litige résultent de la remise en cause de la valeur servant de base de calcul de la plus-value immobilière. Pour remettre en cause cette valeur, le service, sans soutenir que l’évaluation donnée aux biens aurait été exagérée, a estimé que la société requérante était tenue, en l’absence de bilan fiscal en France, de partir de la valeur d’apport des biens immobiliers, plutôt que la valeur issue de la réévaluation libre. Toutefois, d’une part, la circonstance que la réévaluation ait été opérée dans une comptabilité établie à l’étranger n’est pas de nature à faire obstacle à sa prise en compte aux fins du calcul de l’impôt en France, alors que l’administration fiscale n’établit ni même n’allègue qu’une telle comptabilité n’est pas de nature à permettre la détermination du résultat imposable. D’autre part, est dépourvue d’incidence sur la possibilité pour le contribuable de prendre en compte la valeur issue de la réévaluation libre de ses actifs la circonstance que le profit de l’évaluation ait échappé à l’impôt par effet de l’articulation des règles d’imposition issues du droit fiscal national et de la convention entre la France et le Danemark, tendant à éviter les doubles impositions.
Il résulte de l’instruction, et en particulier de la liasse fiscale déposée par la société requérante au Danemark, qu’à la clôture de l’exercice 2007-2008, les biens immobiliers situés au 64 et 66 rue Pierre Charon à Paris ont fait l’objet d’une réévaluation au bilan et ont été inscrits pour une valeur de 106 957 800 euros. Contrairement à ce que soutient l'administrateur des finances publiques représentant la direction spécialisée de contrôle fiscal d'Île-de-France, aucune dépréciation n’a été dotée sur l’actif en cause, dont la valeur a été reportée au bilan d’ouverture déposé en France pour l’exercice 2008-2009, faisant suite à une décision de l’assemblée générale des actionnaires, prise le 18 décembre 2008, d’établir et d’enregistrer une succursale en France et d’inscrire à l’actif de cette succursale les biens en cause pour un même montant égal à 106 957 800 euros. Un tel procès-verbal, qui n’est pas dépourvu de valeur probante contrairement à ce que soutient le service, est de nature à corroborer la valeur d’inscription des biens immobiliers. Il résulte de ce qui précède que le prix d’acquisition du bien immobilier situé 66 rue Pierre Charon s’établit à 106 957 800 euros aux fins de la détermination des plus-values de cession immobilières imposables au prélèvement fondé sur les dispositions de l’article 244 bis A du code général des impôts. Il est, par ailleurs, constant que le taux du prélèvement s’élève à 28 %. Il est renvoyé à l'administrateur des finances publiques représentant la direction spécialisée de contrôle fiscal d'Île-de-France pour établir, sur la base de ces éléments, le calcul du prélèvement spécial auquel la société 66 rue Pierre Charon APS demeure assujettie.
S’agissant de l’exigibilité du prélèvement :
En premier lieu, pour les motifs exposés au point 3, la société 66 rue Pierre Charon APS ne peut, en tout état de cause, utilement solliciter l’imputation du prélèvement spécial auquel elle demeure assujettie sur l’impôt sur les sociétés calculé au niveau d’un groupe fiscalement intégré constitué par la société Foncière du Triangle d’Or.
En second lieu, aux termes de l’article 63 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne : « (…) toutes les restrictions aux mouvements de capitaux entre les Etats membres et entre les Etats membres et les pays tiers sont interdites ». Lorsqu’un contribuable non résident conteste, au regard de la libre circulation des capitaux, l’imposition à laquelle il a été assujetti sur ses revenus de source française, il convient de comparer la charge fiscale supportée respectivement par ce contribuable et un contribuable résident de France placé dans une situation comparable. Lorsqu’il apparaît que le contribuable non résident a été effectivement traité de manière défavorable, il appartient à l’administration fiscale et, le cas échéant, au juge de l’impôt, de dégrever l’imposition en litige dans la mesure nécessaire au rétablissement d’une équivalence de traitement.
Le prélèvement prévu à l’article 244 bis A du code général des impôts, applicable aux cédants d’immeubles non-résidents, organise une collecte à la source au moment de la cession, au taux de l’impôt sur les sociétés, assortie d’un mécanisme d’imputation sur l’impôt sur les sociétés dû à raison de la plus-value. En application de ce dispositif, une société non-résidente ne supporte pas une imposition supérieure à une société résidente placée dans une situation comparable. La différence tenant à la date d’exigibilité est justifiée par un objectif légitime d’efficacité du recouvrement à l’égard d’un contribuable établi dans un autre Etat de l’Union et demeure proportionnée, dès lors que la charge finale n’excède pas celle supportée par un résident. Dans ces conditions, la société 66 rue Pierre Charon Paris VIII APS n’est pas fondée à soutenir qu’il aurait été porté atteinte à sa liberté de circulation des capitaux au sein de l’Union européenne.
En ce qui concerne le bien-fondé des pénalités :
En premier lieu, aux termes de l’article 1761 du code général des impôts : « Entraînent l’application d’une amende égale à 25 % du montant des droits éludés : / 1. Les infractions aux dispositions du I de l’article 244 bis A (…) ». En déterminant le montant de l’amende prévue par le 1 de l’article 1761 du code général des impôts par rapport au montant des droits éludés, et en appliquant à cette valeur un taux de 25 %, les dispositions en cause ont retenu une assiette en rapport avec l’infraction commise et un montant d’amende proportionné par rapport à la gravité du manquement constitué par la méconnaissance des dispositions du I de l’article 244 bis A du code général des impôts, prévoyant la soumission de la plus-value en cause à un prélèvement d’un tiers. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit de la société requérante au respect de ses biens, garanti par l’article 1er du premier protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, doit être écarté.
En deuxième lieu, aux termes de l’article L. 100-1 du code des relations entre le public et l’administration : « Le présent code régit les relations entre le public et l’administration en l’absence de dispositions spéciales applicables (…) ». L’article L. 123-1 de ce même code dispose que : « Une personne ayant méconnu pour la première fois une règle applicable à sa situation ou ayant commis une erreur matérielle lors du renseignement de sa situation ne peut faire l’objet, de la part de l’administration, d’une sanction, pécuniaire ou consistant en la privation de tout ou partie d’une prestation due, si elle a régularisé sa situation de sa propre initiative ou après avoir été invitée à le faire par l’administration dans le délai que celle-ci lui a indiqué. / La sanction peut toutefois être prononcée, sans que la personne en cause ne soit invitée à régulariser sa situation, en cas de mauvaise foi ou de fraude (…) ». Aux termes de l’article L. 123-2 de ce code : « Est de mauvaise foi, au sens du présent titre, toute personne ayant délibérément méconnu une règle applicable à sa situation. En cas de contestation, la preuve de la mauvaise foi et de la fraude incombe à l’administration. ». Enfin, aux termes de l’article L. 62 du livre des procédures fiscales : « Si, dans un délai de trente jours à compter de la réception d’une demande mentionnée aux articles L. 10, L. 16 ou L. 23 A du présent code ou de la réception d’une proposition de rectification ou, dans le cadre d’une vérification de comptabilité ou d’un examen de situation fiscale personnelle, avant toute proposition de rectification, le contribuable demande à régulariser les erreurs, inexactitudes, omissions ou insuffisances dans les déclarations souscrites dans les délais, il est redevable d’un montant égal à 70 % de l’intérêt de retard prévu à l’article 1727 du code général des impôts (…) ».
Les dispositions de l’article L. 123-1 du code des relations entre le public et l’administration ne s’appliquent, en vertu des dispositions de l’article L. 100-1 du même code, qu’en l’absence de dispositions spéciales. Or, les dispositions précitées de l’article L. 62 du livre des procédures fiscales organisent un régime spécifique de régularisation des erreurs, inexactitudes, omissions ou insuffisances dans les déclarations souscrites dans les délais. Par suite, la société 66 rue Pierre Charon Paris VIII APS ne peut utilement se prévaloir des dispositions de l’article L. 123-1 du code des relations entre le public et l’administration pour contester la pénalité qui lui a été infligée sur le fondement de l’article 1761 du code général des impôts.
En troisième et dernier lieu, contrairement à ce que soutient la société requérante, aucune disposition législative ou réglementaire ni aucun principe général du droit national ne faisait obstacle à une application cumulée de l’amende prévue par les dispositions de l’article 1761 du code général des impôts avec la pénalité prévue pour défaut de souscription de déclaration sur le fondement de l’article 1728 du code général des impôts, dès lors qu’il n’est pas contesté que les faits générateurs de l’application des pénalités prévues par ces deux dispositions différentes sont établis.
Il résulte de tout ce qui précède que la société 66 rue Pierre Charon Paris VIII est seulement fondée à soutenir que la plus-value imposable s’établit à 106 957 800 euros et le taux d’imposition au prélèvement spécial de l’article 244 bis A du code général des impôts s’établit à 28 % et à demander la décharge, à due concurrence, des suppléments de prélèvement spécial sur les plus-values auxquels elle a été assujettie sur le fondement de l’article 244 bis A du code général des impôts, ainsi que des pénalités correspondantes. Elle est également fondée, par voie de conséquence, à solliciter la décharge des amendes qui ont été calculées sur la base de ce prélèvement spécial en application de l’article 1761 du code général des impôts.
Sur les frais liés à l’instance :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 800 euros sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative au titre des frais exposés par la société 66 rue Pierre Charon Paris VIII APS et non compris dans les dépens.
D E C I D E
Article 1er : Il n’y a plus lieu de statuer, à hauteur de 12 228 166 euros (7 339 835 euros en droits et 3 053 372 euros + 1 834 959 euros en pénalités), sur les conclusions de la société 66 rue Pierre Charon Paris VIII APS tendant à la décharge des suppléments de prélèvement spécial sur les plus-values de cession immobilières auxquels elle a été assujettie par avis de mise en recouvrement du 28 février 2022, ainsi que des pénalités correspondantes et à la décharge des amendes qui lui ont été infligées sur le fondement de l’article 1761 du code général des impôts.
Article 2 : Le prix d’acquisition du bien immobilier cédé par la société 66 rue Pierre Charon Paris VIII APS, aux fins de l’assiette de son imposition au prélèvement spécial fondé sur les dispositions de l’article 244 bis A du code général des impôts, est fixé à 106 957 800 euros. Le calcul de la plus-value de cession est renvoyé à l’administrateur général des finances publiques chargé de la direction spécialisée de contrôle fiscal d’Ile-de-France.
Article 3 : A hauteur de la réduction des bases imposables résultant du nouveau calcul de la plus-value de cession immobilière définie à l’article 2 et de l’application d’un taux de 28 %, la société 66 rue Pierre Charon Paris VIII APS est déchargée des suppléments de prélèvement spécial sur les plus-values de cession immobilières auxquels elle a été assujettie sur le fondement de l’article 244 bis A du code général des impôts, des pénalités correspondantes et que des amendes qui lui ont été infligées en application de l’article 1761 du code général des impôts.
Article 4 : L’Etat versera à la société 66 rue Pierre Charon Paris VIII APS une somme de 1 800 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de la société 66 rue Pierre Charon Paris VIII APS est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à la société 66 rue Pierre Charon Paris VIII APS et à l’administrateur général des finances publiques chargé de la direction spécialisée de contrôle fiscal d’Ile-de-France.
Délibéré après l'audience du 2 décembre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Le Roux, présidente,
M. Amadori, premier conseiller,
M. Touzanne, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 décembre 2025.
Le rapporteur,
Signé
A. AMADORI
La présidente,
Signé
M.-O. LE ROUX
La greffière,
Signé
L. CLOMBE
La République mande et ordonne au ministre auprès du Premier ministre chargé du budget et des comptes publics, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l’exécution de la présente décision.