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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2315629

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2315629

vendredi 21 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2315629
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8e Section - MESD
Avocat requérantCABINET GARCIA AVOCATS (SELARL)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 juillet 2023, M. A B, actuellement retenu au centre de rétention administrative de Paris-Vincennes, représenté par Me Berdugo (dessaisi), demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 2 juillet 2023 du préfet de police portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays le pays de destination et l'arrêté du même jour portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois ;

2°) d'enjoindre au préfet de police de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, de réexaminer sa situation administrative et de prendre une nouvelle décision dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ; la décision ne prend pas en compte l'ensemble des éléments relatifs à sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle méconnaît le principe du contradictoire tel qu'il résulte des dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale ;

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire est insuffisamment motivée au regard de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation ; il remplissait les conditions pour se voir attribuer un délai de départ volontaire ; il ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée au préfet de police, qui n'a pas produit de mémoire en défense, et qui a versé, le 17 juillet 2023, des pièces au dossier.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Kanté en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 18 juillet 2023 :

- les observations de Me Garcia, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'il développe ;

- les observations de M. B ;

- et les observations de Me Schwilden, représentant le préfet de police qui conclut au rejet de la requête.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant tunisien né le 25 février 2000, demande l'annulation de l'arrêté du 2 juillet 2023 du préfet de police portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays le pays de destination et de l'arrêté du même jour portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

2. En premier lieu, les arrêtés litigieux visent les textes dont il est fait application, exposent les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. B, dont les éléments sur lesquels le préfet s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français, pour refuser de lui accorder un délai de départ volontaire et pour fixer le pays de renvoi, ainsi que pour arrêter, dans son principe et dans sa durée, une décision d'interdiction de retour sur le territoire français. Dès lors, ces arrêtés comportent l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de chacune des décisions attaquées et permettent ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisante motivation des décisions attaquées doivent être écartés.

3. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment pas des arrêtés attaqués, que le préfet de police n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation personnelle de M. B. Dès lors, le moyen tiré d'un tel manque d'examen doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, d'une part, il résulte des dispositions du titre VI du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution des décisions par lesquelles l'autorité administrative signifie à l'étranger l'obligation dans laquelle il se trouve de quitter le territoire français. Dès lors, les dispositions des articles L. 121-1 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration, qui fixent les règles générales de procédure applicables aux décisions devant être motivées en application de l'article L. 211-2 du même code ne sauraient être utilement invoqués à l'encontre de la décision attaquée.

5. Toutefois, d'autre part, le droit d'être entendu préalablement à toute décision qui affecte sensiblement et défavorablement les intérêts de son destinataire constitue l'une des composantes du droit de la défense, tel qu'il est énoncé notamment au 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et fait partie des principes généraux du droit de l'Union européenne ayant la même valeur que les traités. Il garantit à toute personne la possibilité de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours de la procédure administrative, afin que l'autorité compétente soit mise à même de tenir compte de l'ensemble des éléments pertinents pour fonder sa décision. Ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

6. En l'espèce, il ne ressort ni du procès-verbal dressé le 2 juillet 2023 par l'officier de police judiciaire ayant procédé à l'audition de M. B ni d'aucune autre pièce du dossier et n'est pas même soutenu que M. B aurait sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux, ni qu'il aurait été empêché de présenter ses observations avant que ne soit pris l'arrêté contesté. Ainsi, le moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire doit être écarté.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. M. B, entré en France en 2020, selon ses déclarations, s'est maintenu irrégulièrement en France, n'ayant jamais sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Il a également déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, le 7 octobre 2021, à l'exécution de laquelle il s'est soustrait. S'il se prévaut de son insertion professionnelle en produisant un contrat à durée indéterminée daté du 9 novembre 2022 en qualité d'employé polyvalent et d'une promesse d'embauche en contrat à durée indéterminée en tant qu'agent de tri de déchets à compter d'août 2023, il a cependant déclaré, lors de son audition par les services de police le 2 juillet 2023, être sans ressources et sans emploi. S'il justifie par les pièces qu'il produit être domicilié à Nancy, il ne fait, en tout état de cause état d'aucun lien d'une particulière intensité en France. Célibataire et sans charge de famille, il n'établit ni même n'allègue être dépourvu de tout lien personnel et familial dans son pays d'origine. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que le préfet de police, aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels sa décision a été prise. Le préfet n'a, par suite, pas commis d'erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences de sa décision sur la vie privée et familiale du requérant et n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

9. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ", de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () ;3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " et de l'article L. 612-3 dudit code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour () ; 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () ; 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

10. Il ressort des termes mêmes de la décision contestée que, pour refuser d'accorder à M. B un délai de départ volontaire, le préfet de police s'est fondé, outre la circonstance que son comportement constitue une menace pour l'ordre public, ce que le requérant conteste, niant avoir participé à un attroupement, le 2 juillet 2023, à Paris en étant porteur d'une arme prohibée en vue de commettre des violences ou dégradations, sur le risque qu'il se soustraie à l'exécution de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet, risque qu'il a regardé comme caractérisé sur le fondement des 1°, 5° et 8° précités de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. A supposer même que l'intéressé présenterait des garanties de représentation suffisantes pour prévenir tout risque de fuite, et que son comportement ne serait pas constitutif d'une menace pour l'ordre public, il résulte de l'instruction que le préfet de police aurait pris la même décision s'il ne s'était fondé que sur les autres motifs mentionnés dans sa décision, dont la matérialité est établie par les pièces du dossier, tirés, d'une part, de ce que M. B ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour et, d'autre part, de ce qu'il s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement. Dans ces conditions, les moyens tirés de la violation de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur d'appréciation doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

11. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

12. La décision portant interdiction de retour de M. B pour une durée de vingt-quatre mois est notamment motivée par la circonstance que le comportement de l'intéressé, a été signalé par les services de police le 2 juillet 2023 pour participation à un attroupement en étant porteur d'une arme et port prohibé d'arme. Toutefois, M. B conteste ces faits, qui n'ont donné lieu à aucune condamnation et ont été classés sans suite. De sorte que bien qu'ayant fait l'objet d'une précédente obligation de quitter le territoire français à l'exécution de laquelle il s'est soustrait, le comportement de M. B dont il n'est pas établi qu'il constitue une menace à l'ordre public, en dehors de tout autre signalement, ne justifiait pas que soit prononcé à son encontre l'interdiction de retour sur le territoire français prévue par les dispositions citées au point précédent pour une durée de vingt-quatre mois. Le préfet de police a fait une appréciation erronée des faits de l'espèce. Il y a donc lieu d'annuler l'arrêté attaqué qui fait au requérant interdiction de retour sur le territoire.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de police du 2 juillet 2023 lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

14. Le présent jugement n'appelle aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte doivent par suite être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. B présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de police du 2 juillet 2023 portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois est annulé.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de police.

Lu en audience publique le 21 juillet 2023.

La magistrate désignée,

C. Kanté La greffière,

A. Heeralall

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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