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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2316111

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2316111

vendredi 21 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2316111
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8e Section - MESD
Avocat requérantCAJGFINGER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistré les 8 et 10 juillet 2023, M. E A, retenu au centre de rétention administrative de Vincennes, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 juillet 2023 du préfet de police portant obligation de quitter le territoire français sans délai et fixant le pays de destination et l'arrêté du même jour lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois ;

2°) d'enjoindre au préfet de police de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans le délai d'une semaine à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Il soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ; elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation compte tenu de la gravité de ses effets sur sa situation personnelle ;

- la décision portant refus de départ volontaire est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il ne représente aucune menace pour l'ordre public ; il ne présente aucun risque de fuite ;

- la décision fixant le pays de destination est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'un vice d'incompétence ; elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle porte une atteinte manifestement disproportionnée à sa vie privée et familiale.

La requête a été communiquée au préfet de police, qui n'a pas produit de mémoire en défense, et qui a versé, le 20 juillet 2023, des pièces au dossier.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Kanté en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 21 juillet 2023 :

- le rapport de Mme Kanté ;

- les observations de Me Cajgfinger, avocate commise d'office représentant M. A, présent, assisté de M. C, interprète en langue arabe, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- les observations de M. A ;

- et les observations de Me Schwilden, représentant le préfet de police qui conclut au rejet de la requête.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. E A, ressortissant égyptien né le 1er janvier 1999, entré en France il y a plus de deux ans, selon ses déclarations, demande l'annulation de l'arrêté du

8 juillet 2023 du préfet de police portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et de l'arrêté du même jour portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trente-six mois.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décision attaquées :

2. En premier lieu, par un arrêté n° 2023-00059 du 23 janvier 2023 régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial, le préfet de police a donné délégation à M. B D, attaché d'administration de l'Etat, signataire de l'arrêté attaqué, pour signer tous les actes dans la limite de ses attributions, au nombre desquelles figure la police des étrangers. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions attaquées doit être écarté.

3. En deuxième lieu, les arrêtés litigieux visent les textes dont il est fait application, exposent les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. A, dont les éléments sur lesquels le préfet de police s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français, pour refuser de lui accorder un délai de départ volontaire et pour fixer le pays de renvoi, ainsi que pour arrêter, dans son principe et dans sa durée, une décision d'interdiction de retour sur le territoire français. Dès lors, ces arrêtés comportent l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de chacune des décisions attaquées et permettent ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisante motivation des décisions attaquées doivent être écartés.

4. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment pas des arrêtés attaqués, que le préfet de police n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation personnelle de M. A. Dès lors, le moyen tiré d'un tel manque d'examen doit être écarté.

5. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. M. A, entré irrégulièrement en France, et présent depuis deux ans et demi, selon ses allégations, s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire national. Sans profession et sans ressources, déclarant être hébergé chez des amis et travailler dans le bâtiment et sur les marchés de manière non déclarée, il ne fait état d'aucun lien stable ou d'une particulière intensité en France. Célibataire et sans charge de famille, il a fait l'objet d'un signalement des services de police le 6 juillet 2023 pour " violence avec usage ou menace d'une arme suivie d'une incapacité supérieure à huit jours et dégradation d'un bien appartenant à autrui ", faits qu'il a reconnus. Dans ces conditions, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet de police, aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels ses décisions ont été prises. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences des décisions attaquées sur sa vie privée et familiale doivent être écartés.

En ce qui concerne de la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

7. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ", de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ;() ;3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " et de l'article L. 612-3 dudit code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour () ; 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () ; 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. A est dépourvu de documents d'identité ou de voyage en cours de validité et ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale. Il ne peut, en outre, justifier être entré régulièrement sur le territoire français et n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Par ailleurs, il a reconnu, ainsi qu'il résulte du procès-verbal de son audition par les services de police, être l'auteur des faits signalés le 6 juillet 2023 de " violence avec usage ou menace d'une arme suivie d'incapacité supérieure à huit jours et dégradation d'un bien appartenant à autrui ". Il entrait ainsi dans le cas prévu aux 1° et 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile où le préfet pouvait légalement lui refuser un délai de départ volontaire à raison de son comportement eu égard à l'ordre public et en raison du risque qu'il se soustraie à la décision d'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. Dans ces conditions, les moyens tirés de la violation de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur d'appréciation doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

9. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines et traitements inhumains et dégradants ".

10. Lors de son audition par l'agent de police judiciaire, le 7 juillet 2023, M. A a précisé avoir demandé et obtenu l'asile en Italie et il en justifie par la pièce émanant des autorités italiennes qu'il produit. Dans ces conditions, il ne peut être reconduit à destination du pays dont il a la nationalité. Par suite, la décision fixant le pays de renvoi en tant qu'elle précise notamment que le requérant sera reconduit à destination du pays dont il a la nationalité doit être annulée.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

12. La décision portant interdiction de retour de M. A sur le territoire français pour une durée de trente-six mois est motivée par la circonstance que le comportement de l'intéressé a été signalé par les services de police le 6 juillet 2023 pour " violence avec usage ou menace d'une arme suivie d'incapacité supérieure à huit jours et dégradation d'un bien appartenant à autrui ". Ces faits, reconnus par l'intéressé, qui traduisent de sa part un comportement constitutif d'une menace pour l'ordre public, si graves qu'ils soient, n'en sont pas moins isolés, M. A n'ayant jamais fait l'objet d'autre signalement et ne s'étant jamais soustrait par ailleurs à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement. Et il ne ressort pas des pièces du dossier qu'ils aient donné lieu à condamnation. Par suite, en estimant que ces faits revêtaient un caractère de gravité tel qu'ils justifiaient de prononcer la durée maximale de trente-six mois d'interdiction de retourner sur le territoire français prévue par les dispositions citées au point précédent, le préfet de police a fait une appréciation erronée des faits de l'espèce. Il y a donc lieu d'annuler l'arrêté attaqué en tant qu'il fait au requérant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander l'annulation des décisions du 8 juillet 2023 du préfet de police fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

14. Le présent jugement n'appelle aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte doivent par suite être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. M. A ayant bénéficié de l'assistance d'un avocat commis d'office, l'intéressé ne justifiant pas avoir exposé des frais pour assurer sa défense, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit à ses conclusions tendant à l'application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 8 juillet 2023 du préfet de police fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois sont annulées.

Article 2 : le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E A et au préfet de police.

Lu en audience publique le 21 juillet 2023.

La magistrate désignée,

C. Kanté La greffière,

A. Heeralall

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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