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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2316494

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2316494

lundi 24 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2316494
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantCABINET NICOLAS GUERRIER ET ALAIN DE LANGLE (SCP)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 juillet 2023, M. H A et Mme D F en qualité de curateur renforcé de M. A, représentés par Me Perriez, demandent au juge des référés :

1°) d'admettre M. A au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 29 juin 2023 par laquelle le préfet de police a accordé le concours de la force publique pour procéder à son expulsion du logement qu'il occupe à titre d'habitation principale, à compter du 17 juillet 2023, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil de la somme de

1 500 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou à défaut, à lui-même, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A et Mme F soulèvent les moyens suivants :

Sur l'urgence :

- en elle-même, l'expulsion d'un logement constituant la résidence principale de l'occupant met en péril les conditions essentielles de vie de la personne concernée par la mesure ;

- M. A n'a jamais reçu de commandement de quitter les lieux et n'a donc jamais pu présenter au juge de l'exécution une demande de délais afin de pouvoir rester dans les lieux ;

- il est sous protection juridique et dans l'incapacité de pourvoir seul à ses intérêts sans l'assistance de son curateur ;

- son expulsion pouvant intervenir dès le lundi 17 juillet 2023, il y a urgence à se prononcer sur sa demande de suspension.

Sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

- la réquisition de la force publique est irrégulière dès lors, d'une part, qu'en droit, lorsque l'expulsion porte sur une personne bénéficiant d'une mesure de protection juridique, le préfet n'est pas régulièrement saisi et ne peut accorder le concours de la force publique si le commandement de quitter les lieux prévu par l'article L. 411-1 du code des procédures civiles d'exécution n'a pas été signifié à la fois au curateur et à la personne protégée ; d'autre part, qu'en l'espèce, en l'absence de signification par un commissaire de justice d'un commandement de quitter les lieux à M. A et, conformément à l'article 467 du code civil, à sa curatrice, la réquisition de la force publique était prématurée, de sorte que le préfet de police ne pouvait légalement accorder le concours de la force publique ;

- la décision accordant le concours de la force publique est entachée d'erreur manifeste d'appréciation, dès lors, d'une part, qu'en droit, le préfet peut refuser d'accorder le concours de la force publique lorsque des considérations impérieuses tenant à la sauvegarde de l'ordre public le justifient, ou encore lorsque la décision serait susceptible de porter atteinte à la dignité de la personne humaine ; d'autre part, qu'en l'espèce, M. A, qui souffre d'un handicap psychologique important et est suivi régulièrement en psychiatrie depuis 2011, avec un traitement médicamenteux, a la qualité de personne protégée, et que l'exécution de la mesure d'expulsion, à titre provisoire dans l'attente d'un arrêt définitif de la Cour d'appel de Paris sur son droit au transfert du contrat de location, entrainerait des conséquences quasiment irréversibles sur sa santé mentale et physique ;

- sans aucune solution de relogement, M. A deviendrait sans domicile fixe ;

- sous protection juridique et dans l'impossibilité reconnue par une décision de justice de pourvoir seul à ses intérêts en raison d'une altération de ses facultés mentales, il lui serait alors impossible d'accomplir seul les actes du quotidien, de sorte que l'exécution de la mesure d'expulsion aurait pour conséquence directe et certaine d'aggraver les troubles psychiques de M. A, mais aussi de nuire à sa santé et à sa dignité en l'empêchant de conserver des conditions de vie adaptées à son handicap.

- de surcroît, le jugement du 10 novembre 2022 n'est pas encore définitif, alors qu'il existe des chances très sérieuses pour que la cour d'appel de Paris infirme ce jugement : la durée de l'occupation n'est pas contestée par le bailleur et la taille du logement, selon les dispositions alors en vigueur, est adaptée pour une personne vivant seule.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 juillet 2023, le préfet de police conclut au rejet de la requête, en faisant valoir :

- que l'urgence n'est pas caractérisée, dès lors, d'une part, que la société propriétaire du logement indûment occupé par M. A a obtenu un jugement prononçant son expulsion le 10 novembre 2022, soit depuis plus de 9 mois et que, depuis cette date, le requérant ne démontre pas avoir entrepris de quelconques démarches pour mettre fin à cette situation d'occupation indue, si ce n'est l'appel de la décision de justice précitée et une tentative infructueuse de suspendre l'exécution provisoire auprès du premier président de la Cour d'appel de Paris, et d'autre part, que, si le concours de la force publique a bien été accordé, aucun rendez-vous n'a été convenu avec l'huissier aux fins d'exécuter la décision de justice prononçant l'expulsion du requérant, alors que, compte-tenu de la complexité de la mise en œuvre d'une mesure d'expulsion et du nombre de demandes auquel doit faire face le commissariat de police de secteur, l'expulsion de M. A n'est pas imminente et en tout état de cause, aura lieu à une date non encore déterminée ;

- que le requérant et sa curatrice ont bien été destinataires de la signification du jugement et du commandement de quitter les lieux ;

- qu'une jurisprudence administrative constante considère que la situation de précarité dans laquelle se trouverait une personne à expulser ne créée pas en elle-même un doute sérieux quant à la légalité de la décision de recourir à la force publique ;

- qu'il est également de jurisprudence constante que le fait d'interjeter appel, ou de former un pourvoi en cassation n'est pas de nature à permettre au préfet de refuser d'octroyer le concours de la force publique pour l'exécution d'une décision de justice exécutoire ;

- qu'il ne résulte d'aucune disposition législative ou réglementaire que le fait d'être placé sous curatelle empêcherait l'exécution d'une décision de justice prononçant l'expulsion d'une personne, qui au demeurant a été représentée par son curateur dans le cadre de l'instance ayant abouti à son expulsion ;

- que les problèmes de santé dont se prévaut le requérant étaient déjà existants au moment où le tribunal judiciaire de Paris a prononcé son expulsion, alors que le juge des référés examine si le requérant se prévaut d'éléments postérieurs au jugement d'expulsion qui révèleraient l'existence de risques sérieux de troubles à l'ordre public ou d'atteinte à la dignité humaine ;

- que, par conséquent, aucun élément avancé par le requérant ne permet de considérer que la décision d'octroi du concours de la force publique serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 juillet 2023, la société d'économie mixte ELOGIE-SIEMP conclut :

- au rejet de la requête ;

- à ce qu'il soit mis à la charge solidaire de M. A et de Mme F le versement de la somme de 2000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société fait valoir :

- qu'elle produit le commandement de quitter les lieux qui été signifié à M. A le 9 décembre 2022 et à Mme F le 14 décembre 2022 et que c'est donc à tort que les demandeurs prétendent qu'aucun commandement de quitter les lieux ne leur aurait été notifié ;

- que les articles 425 et 426 du code civil, qui portent sur les mesures de protection juridique des majeurs et définissent les objectifs des mesures de protection, ne sont pas opposables à la préfecture de police, qui n'est pas juge des tutelles mais procède à l'exécution d'une décision de justice qui a déjà tenu compte des arguments tenant à la situation de M. A ;

- que les demandeurs prétendent sans le démontrer que l'expulsion de M. A aurait des " conséquences quasiment irréversibles sur la santé mentale et physique " ;

- que le premier président de la cour d'appel de Paris a considéré que la situation d'occupant protégé est insuffisante à caractériser l'existence de conséquences manifestement excessives ;

- qu'il n'est démontré aucune atteinte à la dignité de la personne humaine puisque M. A ne démontre pas la moindre recherche de relogement, l'absence de famille ou la moindre

diligence effectuée par Mme F, qui a pourtant bénéficié de larges délais depuis l'assignation ;

- que la possibilité d'une réformation, hypothétique à ce stade de la procédure, de la décision de première instance est indépendante de la légalité de la décision du préfet de police, sauf à remettre en cause le principe de l'exécution provisoire ;

- qu'au surplus, ils appartenaient aux demandeurs d'engager une procédure DALO le cas échéant.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée sous le numéro 2316488 par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code civil,

- le code de la construction et de l'habitation,

- le code des procédures civiles d'exécution,

- loi n° 89-462 du 6 juillet 1989 tendant à améliorer les rapports locatifs et portant modification de la loi n° 86-1290 du 23 décembre 1986 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. E pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 18 juillet 2023 tenue en présence de Mme Toubi, greffière d'audience :

- le rapport de M. E,

- les observations de Me Perriez pour M. A, qui souligne notamment que l'ancienneté d'occupation du logement n'était pas contestée devant le juge judiciaire qui s'est prononcé d'office sur ce moyen, tandis que le second motif tiré de l'inadéquation du logement à la taille du ménage a été apprécié au vu d'un état du droit postérieur au décès de la grand-mère de M. A titulaire du bail dont la transmission était en cause, et de ce fait inapplicable ratione temporis ; qu'il existe donc des chances très sérieuses que la cour d'appel de Paris infirme ce jugement ; que le moyen tiré du défaut de signification du commandement à M. A et à sa curatrice est requalifié en moyen tiré de ce que le commandement a été notifié au préfet de police dès le 13 décembre 2022, et avant même sa signification à la curatrice le 14 décembre 2022, sans donc que le préfet n'ait été informé de l'existence de cette curatrice ;

- les observations de M. G, pour le préfet de police, qui réitère ses observations écrites et qui ajoute, en réponse au nouveau moyen invoqué à l'audience, que ce n'est pas la réquisition de la force publique auprès du préfet de police qui a été enregistrée le 13 décembre 2022, mais l'information du préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris, qu'un commandement de quitter les lieux avait été adressé à l'occupant, en vue de donner au préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris, compétent en matière de logement mais non d'expulsion, un délai pour tenter de reloger l'occupant ;

- les observations de Me Bancon pour la société d'économie mixte ELOGIE-SIEMP, qui se réfère aux observations du préfet de police, notamment pour contester l'urgence, en précisant que l'huissier n'a pas demandé de rendez-vous à la préfecture de police pour l'expulsion, la société bailleresse ne souhaitant pas rechercher l'exécution provisoire dans l'attente du jugement de l'appel ; que la réquisition de la force publique n'a été enregistrée que le 15 mars 2023 ; que M. A ne justifie pas du droit au transfert du bail ; qu'il a été déclaré malade seulement après le décès de sa grand-mère.

La clôture de l'instruction a été différée à l'issue de l'audience publique jusqu'au jeudi 20 juillet 2023 à 14 heures.

Une première note en délibérée présentée pour M. A et Mme F a été enregistrée le 19 juillet 2023 et communiquée. Les requérants soutiennent :

- en droit, que, lorsque la personne majeure concernée par la mesure d'expulsion bénéfice d'une mesure de protection, la saisine du représentant de l'Etat dans le département par l'huissier, sur le fondement de l'article L. 412-5 du code des procédures civiles d'exécution, ne peut pas intervenir tant que le commandement de quitter les lieux n'a pas été régulièrement signifié au curateur,

- en l'espèce, que, dès lors que le préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris, n'a reçu que le seul commandement de quitter les lieux signifié le 9 décembre 2022 à M. A (sans aucune mention d'un curateur), le représentant de l'Etat n'avait pas connaissance de l'existence d'un curateur renforcé, et que l'information prévue par le premier alinéa de l'article L. 412-5 du code des procédures civiles d'exécution n'a donc pas pu être envoyée directement au curateur de M. A, alors qu'il lui appartient d'assister et de représenter M. A dans toutes ses démarches.

Une note en délibéré du préfet de police a été enregistrée le 19 juillet 2023 et communiquée. Le préfet de police fait valoir :

- que l'article L. 412-5 du code des procédures civiles d'exécution ne sanctionne le défaut total de transmission du commandement de quitter les lieux que par la suspension du délai de deux mois avant lequel l'huissier pourra requérir le concours de la force publique ;

- qu'ainsi, pour le cas d'une simple transmission au préfet du département du commandement de quitter les lieux un jour avant la réception par la curatrice du même acte, le délai de deux mois avant lequel l'expulsion ne peut avoir lieu a été suspendu jusqu'à ce que toutes les diligences aient été accomplies, soit le 14 décembre 2022, date à laquelle la curatrice a réceptionné le commandement de quitter les lieux ;

- que le concours de la force publique ne pouvait donc être requis avant le 14 février 2023, mais que, dès lors que le concours de la force publique n'a été requis que le 14 mars 2023, soit trois mois après l'accomplissement de toutes les diligences nécessaires en matière de notification du commandement de quitter les lieux, le préfet de police doit être regardé comme ayant été régulièrement saisi par l'huissier instrumentaire ;

- qu'au surplus, la transmission du commandement de quitter les lieux au préfet de Paris ne fait aucun grief aux requérants, mais a au contraire permis de saisir le préfet du département un jour à l'avance pour que ce dernier essaye de trouver une solution de relogement, conformément à la finalité de cette obligation de transmission ;

- qu'en tout état de cause, conformément à l'article L. 213-6 du code de l'organisation judiciaire, le moyen invoqué par le requérant revient à remettre en cause les actes de la procédure civile d'exécution qui a été diligentée par un huissier instrumentaire, ce qui relève exclusivement de la compétence du juge de l'exécution et non pas de la juridiction administrative, de sorte que ce moyen est sans incidence sur la légalité d'une décision d'octroi du concours de la force publique.

Une seconde note en délibéré présentée pour M. A et Mme F a été enregistrée le 19 juillet 2023 et communiquée. Les requérants soutiennent en outre :

- qu'ils ne contestent pas la régularité des opérations d'expulsion, contestation qui relèverait en effet exclusivement de la juridiction, mais uniquement la décision par laquelle le préfet de police a accordé le concours de la force publique ;

- qu'en application des dispositions de l'article L. 412-5 du code des procédures civiles d'exécution, le délai de deux mois ne commencera à courir que lorsque le commandement de quitter les lieux signifié à la curatrice de M. A le 14 décembre 2022 aura été notifié au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, ce qui n'a jamais été fait encore à ce jour ; qu'à défaut, le préfet de police ne pouvait pas légalement accorder le concours de la force publique à compter du 17 juillet 2023 ;

- que M. A a bien été privé d'une garantie, puisque le commandement de quitter les lieux notifié au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, ne mentionne même pas l'existence d'un curateur, de sorte, que, ignorant que M. A bénéficie d'une mesure de protection juridique, le préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, n'a jamais pu se mettre en relation avec sa curatrice.

Une note en délibéré présentée pour la société d'économie mixte ELOGIE-SIEMP a été enregistrée le 21 juillet 2013, après la clôture d'instruction, et n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. Lors du décès de Mme C B le 22 novembre 2016, son petit-fils, M. H A, matelot de 1ère classe rayé des contrôles le 1er avril 2012 pour réforme définitive par suite d'infirmité, occupait le logement de son aïeule. Le 9 janvier 2017, il a demandé, en application des dispositions combinées des articles 14 et 40 de la loi du 6 juillet 1989, le transfert du bail dont bénéficiait Mme B. Estimant que M. A n'avait pas produit les pièces de nature à justifier d'un droit au transfert du bail et qu'il occupait ainsi ce logement sans droit ni titre depuis le 22 novembre 2016, le bailleur, la société ELOGIE-SIEMP, a assigné M. A devant le juge des contentieux de la protection afin, notamment, d'ordonner son expulsion du logement indûment occupé. Par jugement du 10 novembre 2022, le tribunal judiciaire de Paris a ordonné l'expulsion de M. A et assorti cette décision de l'exécution provisoire. L'huissier instrumentaire a signifié un commandement de quitter les lieux à M. A le 9 décembre 2022, et à sa curatrice Mme F le 14 décembre 2022. La copie du commandement de quitter les lieux a également été transmise au préfet de Paris, préfet d'Île-de-France le 13 décembre 2022. Le 14 mars 2023, l'huissier instrumentaire a dressé un procès-verbal de difficultés. Le lendemain, il a dressé le procès-verbal de réquisition de la force publique aux fins d'expulser M. A du logement litigieux. Le 29 juin 2023, le concours de la force publique a été accordé à compter du 17 juillet 2023. Par la présente requête, M. A et Mme F demandent au juge des référés de suspendre l'exécution de cette décision.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête en référé de M. A et Mme F, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ". L'article L. 522-1 du même code dispose : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ". Enfin, selon le premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire. ".

En ce qui concerne l'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. A ce titre, il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire, à la date à laquelle le juge des référés se prononce.

6. M. A, réformé de la marine nationale depuis 2012 par suite d'infirmité, affecté d'une incapacité évaluée par la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées à un taux compris entre 50 et 79 %, placé sous curatelle renforcée par un jugement du juge des tutelles du 19 mars 2021 à raison d' " une altération de ses facultés mentales l'empêchant de pourvoir seul à ses intérêts ", occupe depuis plusieurs années, à titre d'habitation principale, le logement social que sa grand-mère, décédée en 2016, louait à la société ELOGIE-SIEMP. Il estimait être en droit de bénéficier du transfert du bail en application des articles 14 et 40 de la loi du 6 juillet 1989, jusqu'au jugement du 10 novembre 2022 par lequel le tribunal judiciaire de Paris a ordonné son expulsion, dont il a fait appel. Il résulte de l'instruction que l'expulsion du logement avec le concours de la force publique, accordé par le préfet de police le 29 juin 2023, est susceptible d'intervenir à partir du 17 juillet, et que M. A n'a pas d'autre possibilité de logement dans l'immédiat. Ainsi, l'existence d'une situation d'urgence est, dans les circonstances de l'espèce, établie, sans qu'ait d'incidence à cet égard la circonstance que la société bailleresse n'aurait pas diligenté son huissier pour convenir d'un rendez-vous avec le commissaire de police chargé d'exécuter ce concours pour l'expulsion, laquelle peut avoir lieu, en droit, à tout moment.

En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée :

7. D'une part, aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'État est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires () ". Aux termes de l'article L. 412-1: " Si l'expulsion porte sur un lieu habité par la personne expulsée ou par tout occupant de son chef, elle ne peut avoir lieu qu'à l'expiration d'un délai de deux mois qui suit le commandement, sans préjudice des dispositions des articles L. 412-3 à L. 412-7 () ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 412-5 : " Dès le commandement d'avoir à libérer les locaux, l'huissier de justice chargé de l'exécution de la mesure d'expulsion en saisit le représentant de l'Etat dans le département afin que celui-ci en informe la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives prévue à l'article 7-2 de la loi n° 90-449 du 31 mai 1990 visant à la mise en œuvre du droit au logement, et qu'il informe le ménage locataire de la possibilité de saisir la commission de médiation en vue d'une demande de relogement au titre du droit au logement opposable. A défaut de saisine du représentant de l'Etat dans le département par l'huissier, le délai avant l'expiration duquel l'expulsion ne peut avoir lieu est suspendu ". Aux termes du deuxième et du troisième alinéa de l'article R. 412-2 : " Pour l'application de l'article L. 412-5, l'huissier de justice envoie au préfet du département du lieu de situation de l'immeuble, par lettre recommandée avec demande d'avis de réception ou par voie électronique, copie du commandement d'avoir à libérer les locaux. / Dans toute la mesure du possible, il communique tous renseignements relatifs à l'occupant dont l'expulsion est poursuivie ainsi qu'aux personnes vivant habituellement avec lui ". Il résulte de la combinaison de ces dispositions que le concours de la force publique pour l'évacuation d'un local constituant l'habitation principale de son occupant ne peut être légalement accordé avant l'expiration d'un délai de deux mois à compter de la réception par le préfet du commandement d'avoir à quitter les lieux antérieurement signifié à l'occupant. Le préfet saisi d'une demande de concours avant l'expiration de ce délai est légalement fondé à la rejeter, par une décision qui ne saurait engager la responsabilité de l'Etat, en raison de son caractère prématuré. Toutefois, lorsque, à la date d'expiration du délai, la demande n'a pas été rejetée pour ce motif par une décision expresse notifiée à l'huissier, le préfet doit être regardé comme valablement saisi à cette date. Il dispose alors d'un délai de deux mois pour se prononcer sur la demande. Son refus exprès, ou le refus implicite né à l'expiration de ce délai, est de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

8. D'autre part, aux termes de l'article 440 du code civil : " La personne qui, sans être hors d'état d'agir elle-même, a besoin, pour l'une des causes prévues à l'article 425, d'être assistée ou contrôlée d'une manière continue dans les actes importants de la vie civile peut être placée en curatelle. / / La personne qui, pour l'une des causes prévues à l'article 425, doit être représentée d'une manière continue dans les actes de la vie civile, peut être placée en tutelle () ". Aux termes de l'article 467 du même code : " La personne en curatelle ne peut, sans l'assistance du curateur, faire aucun acte qui, en cas de tutelle, requerrait une autorisation du juge ou du conseil de famille. / Lors de la conclusion d'un acte écrit, l'assistance du curateur se manifeste par l'apposition de sa signature à côté de celle de la personne protégée. / A peine de nullité, toute signification faite à cette dernière l'est également au curateur ". Aux termes de l'article 472 du même code : " Le juge peut également, à tout moment, ordonner une curatelle renforcée. Dans ce cas, le curateur perçoit seul les revenus de la personne en curatelle sur un compte ouvert au nom de cette dernière. Il assure lui-même le règlement des dépenses auprès des tiers et dépose l'excédent sur un compte laissé à la disposition de l'intéressé ou le verse entre ses mains. / Sans préjudice des dispositions de l'article 459-2, le juge peut autoriser le curateur à conclure seul un bail d'habitation ou une convention d'hébergement assurant le logement de la personne protégée () ".

9. Si, en application des dispositions de l'article 467 du code civil précité, il appartient à l'huissier instrumentaire, à peine de nullité, de signifier le commandement d'avoir à quitter les lieux au curateur, et non seulement à l'occupant sous curatelle, ni l'article L. 412-5 du code des procédures civiles d'exécution, ni aucune autre disposition, ne lui impose, à peine d'irrégularité de la réquisition de la force publique, d'envoyer au préfet, en plus du commandement d'avoir à quitter les lieux antérieurement signifié à l'occupant, celui qui l'a été à son curateur. Toutefois, il résulte des dispositions du troisième alinéa de l'article R. 412-2, pris pour l'application de l'article L. 412-5, qu'il appartient à l'huissier d'informer le préfet que l'occupant des lieux est sous curatelle, ou sous curatelle renforcée, et de lui préciser l'identité et l'adresse du curateur. Eu égard aux conditions légales du placement en curatelle et aux pouvoirs conférés par le code civil au curateur, en particulier au curateur renforcé, et à la finalité des dispositions de l'article L. 412-5 du code des procédures civiles d'exécution, qui est de favoriser le relogement de l'occupant expulsé, le défaut de communication de telles informations au préfet est de nature à priver l'occupant sous curatelle de la garantie légale prévue à l'article L. 412-5 et d'affecter, non la régularité de la procédure civile d'exécution, mais celle de la réquisition de la force publique, dont l'appréciation relève de la compétence de la juridiction administrative.

10. En l'espèce, il est constant, en l'état de l'instruction, que l'huissier instrumentaire n'a envoyé au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, que le commandement d'avoir à quitter les lieux signifié à M. A et que ce dernier ne comporte aucune information relative à l'identité et à l'adresse de son curateur renforcé ainsi qu'à l'existence même de son placement en curatelle. Il n'est pas contesté que l'huissier n'a pas communiqué au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, ces dernières informations par un autre document. En outre, la circonstance que ces informations auraient été comprises dans le dossier de la demande de réquisition de la force publique présentée au préfet de police le 14 mars 2023 n'est pas de nature à pallier un tel défaut d'information du préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris. Il suit de là que le moyen tiré de ce que, faute pour le préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, de n'avoir reçu aucune information sur la curatelle renforcée dont bénéficiait M. A, la réquisition de la force publique serait entachée d'une irrégularité privant l'occupant des lieux d'une garantie légale, est de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée, dont il y a lieu, par suite, d'ordonner la suspension, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

11. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ainsi qu'il a été indiqué au point 3. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que le conseil de M. A renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Perriez de la somme de 1 500 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 500 euros sera versée à Mme F en qualité de curatrice renforcée de M. A, conformément à l'article 472 du code civil et au jugement du juge des tutelles du 19 mars 2021.

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 font en revanche obstacle aux conclusions de la société d'économie mixte ELOGIE-SIEMP tendant à ce qu'il soit mis à la charge solidaire de M. A et de Mme F le versement de la somme de 2000 euros, dès lors que les requérants ne sont pas la partie perdante.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'exécution de la décision de préfet de police en date du 29 juin 2023 est suspendue.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat versera à Me Perriez la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 500 euros sera versée à Mme F en qualité de curatrice renforcée de M. A, conformément à l'article 472 du code civil et au jugement du juge des tutelles du 19 mars 2021.

Article 4 : Les conclusions présentées par la société d'économie mixte ELOGIE-SIEMP sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. H A, à Mme D F en qualité de curatrice renforcée de M. A, à Me Perriez, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la société d'économie mixte ELOGIE-SIEMP.

Copie en sera adressée au préfet de police et au bureau de l'aide juridictionnelle.

Fait à Paris, le 24 juillet 2023.

Le juge des référés,

X. E

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N° 2316488/3-5

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