Texte intégral
Vu la procédure suivante :
I.- Par une requête et un mémoire, enregistrés les 16 septembre 2023 et 24 novembre 2024 sous le n° 2321487, M. B... C..., représenté par Me Crusoé, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d’ordonner avant-dire droit une expertise en vue d’évaluer son taux d’incapacité permanente et de déterminer les liens entre ses troubles de santé et ses conditions de travail ;
2°) d’annuler la décision du 18 juillet 2023 par laquelle le président directeur général du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) a refusé de reconnaître l’imputabilité au service de sa maladie ;
3°) d’enjoindre au président directeur général du CNRS de reconnaître l’imputabilité au service de sa maladie et de le placer en congé pour invalidité temporaire imputable au service dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa demande dans le même délai et sous la même astreinte ;
4°) de mettre à la charge du CNRS le versement d’une somme de 3 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée est entachée d’incompétence ;
- elle est entachée d’une inexactitude matérielle des faits et d’une erreur d’appréciation.
La requête a été communiquée au CNRS, qui n’a pas produit de mémoire.
II.- Par une requête et un mémoire, enregistrés les 30 décembre 2024 et 20 mars 2025 sous le n° 2434290, M. B... C..., représenté par Me Crusoé, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 31 octobre 2024 par laquelle le président directeur général du CNRS l’a placé d’office en congé de longue durée du 9 octobre 2023 au 9 juillet 2025 ;
2°) de mettre à la charge du CNRS le versement d’une somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée est entachée d’incompétence ;
- elle est entachée d’un vice de forme dès lors qu’elle ne respecte pas les exigences des dispositions de l’article L. 212-1 du code des relations entre le public et l’administration ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’une erreur de droit dès lors que son auteur s’est cru à tort en situation de compétence liée ;
- elle est entachée d’une seconde erreur de droit dès lors que le dernier alinéa de l’article 36 du décret n° 86-442 du 14 mars 1986 a été méconnu ;
- elle est entachée d’une rétroactivité illégale ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation dès lors qu’il était apte à reprendre ses fonctions.
La requête a été communiquée au CNRS, qui n’a pas produit de mémoire.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Maréchal,
- les conclusions de Mme Kanté, rapporteure publique,
- et les observations de Me Crusoé, avocat de M. C....
Considérant ce qui suit :
1. M. C..., ingénieur d'études des établissements publics à caractère scientifique et technologique, exerce ses fonctions pour le compte du Centre national de la recherche scientifique (CNRS). A compter du 10 juillet 2020, il a été placé d’office en congé de maladie puis en congé de longue durée. Le 2 septembre 2022, il a présenté une demande de reconnaissance d’une maladie professionnelle qui a été rejetée par le président directeur général du CNRS le 18 juillet 2023. Saisi d’une demande de reprise d’activité par M. C..., cette autorité a décidé, le 31 octobre 2024, de le placer en congé de longue durée du 9 octobre 2023 au 9 juillet 2025. Par deux requêtes, qu’il y a lieu de joindre pour y statuer par un seul jugement, M. C... demande l’annulation des décisions des 18 juillet 2023 et 31 octobre 2024.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne la décision du 18 juillet 2023 refusant de reconnaître l’imputabilité au service de la maladie de M. C... :
2. En premier lieu, par une décision du 10 février 2022, régulièrement publiée au bulletin officiel du CNRS, le président directeur général du CNRS a délégué sa signature à M. A..., responsable du service pensions et accidents du travail, en cas d’absence ou d’empêchement du responsable des ressources humaines. Il ne ressort pas des pièces du dossier que ce dernier n’aurait pas été absent ou empêché lorsque M. A... a signé la décision en litige. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de cette décision doit être écarté.
3. En second lieu, aux termes de l’article L. 822-20 du code général de la fonction publique : « Est présumée imputable au service toute maladie désignée par les tableaux de maladies professionnelles mentionnés aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale et contractée dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice par le fonctionnaire de ses fonctions dans les conditions mentionnées à ce tableau. / (…) / Peut également être reconnue imputable au service une maladie non désignée dans les tableaux de maladies professionnelles mentionnés aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale lorsque le fonctionnaire ou ses ayants droit établissent qu'elle est essentiellement et directement causée par l'exercice des fonctions et qu'elle entraîne une incapacité permanente à un taux déterminé et évalué dans les conditions prévues par décret en Conseil d'Etat ».
4. Une maladie contractée par un fonctionnaire, ou son aggravation, doit être regardée comme imputable au service si elle présente un lien direct avec l'exercice des fonctions ou avec des conditions de travail de nature à susciter le développement de la maladie en cause, sauf à ce qu'un fait personnel de l'agent ou toute autre circonstance particulière conduisent à détacher la survenance ou l'aggravation de la maladie du service.
5. Pour rejeter la demande d’imputabilité au service de la maladie dont souffre M. C..., le président-directeur général du CNRS a considéré que ce dernier ne justifiait pas de l’existence du harcèlement au travail dont il ferait l’objet, que ses difficultés relationnelles sont survenues dès son arrivée en 1998 et que son comportement, qui lui a valu un blâme, est la cause de sa maladie.
6. Il ressort des pièces du dossier que, dans la nuit du 20 septembre 2019, M. C... a envoyé un courriel à un agent des ressources humaines afin de lui recommander un film dans lequel une directrice des ressources humaines applique des méthodes de management conduisant au suicide d’un salarié, ce qui a conduit le CNRS à prononcer un blâme à son encontre. Il en ressort également qu’il a, le 18 novembre 2019, invectivé la responsable logistique du site sur lequel il exerce ses fonctions. Ces faits, imputables à sa maladie, ne sont toutefois pas, dans les circonstances de l’espèce, de nature à caractériser une imputabilité au service.
7. En outre, si M. C... soutient faire l’objet d’un harcèlement moral, il ne soumet pas au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l’existence d’un tel harcèlement. En particulier, la circonstance que le CNRS, conformément aux recommandations du médecin de prévention, n’a pas fait droit à sa demande tendant à être placé quatre jours par semaine en télétravail ne constitue pas un élément susceptible de faire présumer l’existence d’un harcèlement, de sorte que M. C... n’établit pas l’existence d’un fait de service qui aurait été la cause de sa maladie ou de l’aggravation de celle-ci.
8. Enfin, il ressort des pièces du dossier, en particulier des mentions portées par le médecin du travail sur la fiche médicale relative à la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé, que M. C... souffre d’un trouble obsessionnel compulsif, d’un syndrome dépressif connu et traité depuis 1996 et d’insomnies depuis 2006. Il ressort également du rapport au comité médical établi le 31 janvier 2020 par le médecin de prévention que M. C... s’est dit harcelé sur son lieu de travail dès septembre 2000, date à laquelle il était déjà traité pour soigner une symptomatologie dépressive. Par ailleurs, si M. C... soutient que son état se serait aggravé en 2019, il ne l’établit pas.
9. D’une part, il résulte de ce qui est dit aux points 6 à 8 que la décision attaquée n’est pas entachée d’erreur de fait. D’autre part, eu égard à ce qui est dit aux points 7 et 8, compte tenu de l’absence de faits de service qui auraient été la cause de la maladie ou de l’aggravation de celle-ci de l’ancienneté de la pathologie et des difficultés relationnelles de M. C..., ce dernier ne justifie pas d’une maladie imputable au service. Le moyen tiré de ce que le président directeur général du CNRS a commis une erreur d’appréciation doit dès lors être écarté.
10. Il résulte de ce qui précède que M. C..., sans qu’il soit besoin d’ordonner une expertise avant-dire droit, qui ne présenterait pas un caractère d’utilité, n’est pas fondé à demander l’annulation de la décision du 18 juillet 2023.
En ce qui concerne la décision du 31 octobre 2024 plaçant M. C... en congé de longue durée du 9 octobre 2023 au 9 juillet 2025 :
11. Aux termes de l’article L. 211-2 du code des relations entre le public et l’administration : « Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / (…) / 6° Refusent un avantage dont l'attribution constitue un droit pour les personnes qui remplissent les conditions légales pour l'obtenir ; (…) ».
12. Il ressort des pièces du dossier que M. C..., estimant être apte à reprendre ses fonctions, a présenté une demande en vue d’être placé en situation d’activité et rémunéré à plein traitement. En le plaçant en congé de longue durée et en lui accordant un demi-traitement, le président directeur général du CRNS a rejeté cette demande. Une telle décision doit être regardée comme refusant un avantage dont l'attribution constitue un droit pour la personne qui remplit les conditions légales pour l'obtenir au sens des dispositions citées au point précédent et doit dès lors être motivée. Si elle fait référence à l’avis du conseil médical, il ne ressort pas des pièces du dossier que cet avis a été notifié antérieurement ou simultanément à M. C.... Par suite, le moyen tiré de l’insuffisance de motivation dont est entachée la décision attaquée est fondé.
13. Il résulte de ce qui précède que, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, M. C... est fondé à demander l’annulation de la décision du 31 octobre 2024.
Sur les conclusions à fin d’injonction sous astreinte :
14. L’exécution du présent jugement implique seulement que le président directeur général du CNRS procède au réexamen de la demande de reprise d’activité à temps complet de M. C... et prenne une nouvelle décision relative à la situation statutaire de ce dernier pour la période du 9 octobre 2023 au 9 juillet 2025. Il y a lieu, par suite et sur le fondement de l’article L. 911-1 du code de justice administrative, de lui enjoindre d’y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
15. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu’une somme soit mise à la charge du CNRS dans l’instance n° 2321487, ce dernier n’étant pas la partie perdante.
16. En revanche, s’agissant de l’instance n° 2434290, il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge du CNRS, partie perdante, la somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative
D E C I D E :
Article 1er : La décision du président directeur général du CNRS du 31 octobre 2024 est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au président directeur général du CNRS de procéder, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, au réexamen de la demande de reprise d’activité à temps complet de M. C... et de prendre une nouvelle décision relative à la situation statutaire de ce dernier pour la période du 9 octobre 2023 au 9 juillet 2025.
Article 3 : Le CNRS versera à M. C... la somme de 1 200 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. C... est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B... C... et au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).
Délibéré après l’audience du 29 janvier 2026 à laquelle siégeaient :
Mme Aubert, présidente,
M. Maréchal, premier conseiller,
M. Tanzarella Hartmann, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 février 2026.
Le rapporteur,
M. MaréchalLa présidente,
S. AubertLa greffière,
V. Lagrède
La République mande et ordonne au ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent jugement.