Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une ordonnance n° 2308879 du 15 novembre 2023, le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a transmis la requête de M. B... D....
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 26 juin 2023 et 17 avril 2025, M. A... B... D..., représenté par Me Bougassas, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d’annuler la décision du 26 avril 2023 par laquelle les commissaires de France Galop ont retiré l’ensemble des autorisations qui lui étaient délivrées, ainsi que le courrier du 26 avril 2023 par lequel le ministre de l’intérieur a maintenu sa demande de retrait de ces autorisations ;
2°) d’enjoindre à l’association France Galop de lui restituer les autorisations et agréments retirés, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l’association France Galop la somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées ;
- France Galop ne se trouvait pas en situation de compétence liée ;
- en méconnaissance du principe de la présomption d’innocence, les décisions sont uniquement fondées sur l’existence d’une procédure pénale, qui n’a au demeurant abouti à aucune condamnation plus de quatre ans après son déclenchement ; elles sont erronées en fait dès lors que le ministre de l’intérieur a estimé que cette mise en examen était récente, alors qu’elle remonte à plus de quatre ans ;
- le jugement du tribunal judiciaire de Paris du 17 novembre 2022, rendu dans le cadre d’une procédure civile et frappé d’appel, ne pouvait pas non plus fonder la décision litigieuse.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 février 2025, l’association France Galop, représentée par Me Sigler, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge de M. B... D... au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- le II de l’article 12 du décret du 5 mai 1997 la place en situation de compétence liée pour procéder au retrait des autorisations, dès lors qu’à l’issue de la procédure contradictoire le ministre de l’intérieur maintient sa demande de retrait, ainsi que cela a été le cas en l’espèce. Par suite, les moyens soulevés à l’encontre de la décision de retrait sont inopérants ;
- en tout état de cause, ces moyens sont infondés.
Par un mémoire en défense, enregistré le 26 février 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- en tant qu’ils sont dirigés contre la décision du 26 avril 2023 de l’association France Galop, les moyens sont inopérants dès lors qu’elle se trouvait en situation de compétence liée ;
- à supposer qu’ils soient dirigés contre la décision du 26 avril 2023 par laquelle il a décidé de maintenir sa demande de retrait, ils sont infondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi du 2 juin 1891 ayant pour objet de réglementer l'autorisation et le fonctionnement des courses de chevaux ;
- le décret n° 97-456 du 5 mai 1997 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. C...,
- les conclusions de M. Grandillon, rapporteur public,
- et les observations de Me Carron, pour l’association France Galop.
Considérant ce qui suit :
1. M. B... D... était titulaire d’autorisations de faire courir des chevaux de courses en qualité de bailleur, de propriétaire en nom propre, d’associé, de gérant de l’écurie centrale et de président mandataire et actionnaire de l’écurie mansonnienne. Le 10 février 2023, le ministre de l’intérieur a demandé à l’association France Galop de retirer ces autorisations. Le 26 avril 2023, après mise en œuvre d’une procédure contradictoire, le ministre a confirmé sa demande de retrait des autorisations. Le même jour, les commissaires de France Galop ont retiré lesdites autorisations. Par la présente requête, M. B... D... doit être regardé comme demandant l’annulation des décisions du ministre de l’intérieur et des commissaires de France Galop du 26 avril 2023.
2. Aux termes de l’article 2 de la loi du 2 juin 1891 ayant pour objet de réglementer l’autorisation et le fonctionnement des courses de chevaux : « Sont seules autorisées les courses de chevaux ayant pour but exclusif l'amélioration de la race chevaline et organisées par des sociétés dont les statuts sociaux auront été approuvés par le ministre de l'agriculture. / Ces sociétés participent, notamment au moyen de l'organisation des courses de chevaux, au service public d'amélioration de l'espèce équine et de promotion de l'élevage, à la formation dans le secteur des courses et de l'élevage chevalin ainsi qu'au développement rural. / Dans chacune des deux spécialités, course au galop et course au trot, une de ces sociétés de courses de chevaux est agréée comme société-mère. Chaque société-mère exerce sa responsabilité sur l'ensemble de la filière dépendant de la spécialité dont elle a la charge. Elle propose notamment à l'approbation de l'autorité administrative le code des courses de sa spécialité, délivre les autorisations qu'il prévoit, veille à la régularité des courses par le contrôle des médications, tant à l'élevage qu'à l'entraînement, et attribue des primes à l'élevage. / Les obligations de service public incombant aux sociétés-mères et les modalités de leur intervention sont définies par décret ». Le II de l’article 12 du décret du 5 mai 1997 relatif aux sociétés de courses de chevaux et au pari mutuel, pris pour l’application de ces dispositions, dispose que : « Les sociétés mères : / (…) / Délivrent les autorisations de faire courir, d'entraîner, de monter et de driver les chevaux de courses, selon les critères définis par leurs statuts et par le code des courses de chaque spécialité. Ces autorisations ne peuvent être accordées qu'après un avis favorable du ministre de l'intérieur émis au regard des risques de troubles à l'ordre public qu'elles sont susceptibles de créer. Elles peuvent être suspendues, pour une durée maximale de six mois ou être retirées par la société mère concernée à l'issue d'une procédure contradictoire engagée de sa propre initiative ou à la demande du ministre de l'intérieur. La société mère est tenue de suspendre ou de retirer l'autorisation si le ministre de l'intérieur maintient sa demande au vu des observations émises à l'occasion de la procédure contradictoire ».
3. Il résulte de la lettre même de ces dispositions que, lorsque le ministre demande à une société mère de mettre en œuvre une procédure contradictoire en vue de retirer des autorisations qu’elle a délivrées puis, à l’issue de cette procédure, maintient sa demande, cette société est tenue de procéder au retrait. Il en résulte, en l’espèce, que l’association France Galop se trouvait en situation de compétence liée de sorte que l’ensemble des moyens dirigés à l’encontre de sa décision du 26 avril 2023 sont inopérants.
4. Toutefois, l'application de la théorie de la compétence liée ne dispense pas le juge de statuer sur les moyens qui mettent en cause le bien-fondé de l'application de cette théorie aux circonstances de l'espèce. Il en résulte qu’il y a lieu d’examiner la légalité de la décision du 26 avril 2023 par laquelle le ministre de l’intérieur a maintenu sa demande de retrait des autorisations dont était titulaire M. B... D..., et dont celui-ci demande d’ailleurs également l’annulation, dans le dernier état de ses écritures.
5. En premier lieu, aux termes de l’article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : « doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; ». L’article L. 211-5 du même code dispose que : « La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. »
6. La décision du ministre de l’intérieur du 26 avril 2023, prise sur le fondement des dispositions citées au point 2, est destinée à prévenir les atteintes au bon déroulement des courses hippiques et des paris dont elles sont le support, et à préserver ainsi l’ordre public. Il en résulte qu’elle constitue une mesure de police, qui devait être motivée. Toutefois, elle comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que, à supposer que le moyen soit dirigé à son encontre, elle est suffisamment motivée au sens des dispositions précitées.
7. En deuxième lieu, il ressort des motifs de la décision attaquée et des explications du ministre que celui-ci a fondé sa décision sur une condamnation infligée à M. B... D... par le tribunal judiciaire de Paris, statuant en matière civile, le 27 novembre 2022, pour des faits d’agression sexuelle sur mineur, sur une mise en examen datant du 3 juin 2019 pour des faits comparables, commis sur une autre victime entre 2006 et 2009, ainsi que sur le retentissement public de ces procédures judiciaires. Les motifs du jugement du 27 novembre 2022 mentionnent de manière précisément circonstanciée les éléments objectifs qui ont conduit les juges à estimer fondés les faits reprochés à M. B... D... par la victime, et à écarter les arguments opposés en défense, tirés de la « mythomanie » du plaignant et de ce que le père de celui-ci n’aurait pas rompu tous ses liens avec le coupable. Par ailleurs, bien que la mise en examen du 3 juin 2019 n’ait conduit à une condamnation de M. B... D... que le 10 septembre 2024, cette seule mise en examen révèle qu’un juge d’instruction avait estimé être en présence d’indices graves ou concordants de sa culpabilité, qui sont d’ailleurs pour certains mentionnés dans le jugement du 27 novembre 2022. Enfin, il n’est pas contesté que, eu égard à la notoriété de l’intéressé dans le milieu des courses hippiques, ces procédures judiciaires avaient donné lieu à un important retentissement dans la presse généraliste et spécialisée, de nature à porter atteinte à la réputation de ces courses et des instances chargées de leur organisation, au sein desquelles siégeait l’intéressé. Il en résulte que, en estimant que le retrait des autorisations délivrées à M. B... D... était nécessaire à la préservation de l’ordre public, le ministre de l’intérieur n’a pas entaché sa décision d’erreur de fait, d’erreur de droit ou d’erreur d’appréciation.
8. Enfin, dès lors que la décision en cause constitue une mesure de police, elle n’a pas à respecter les principes constitutionnels régissant la matière pénale dont relève, notamment, le principe de la présomption d’innocence. Sont de même sans incidence sur la décision du ministre, auquel il incombait seulement d’apprécier le risque d’atteinte à l’ordre public en considération des faits dont il avait connaissance, les circonstances que M. B... D... ait été mis en examen plus de quatre ans avant cette décision ou que le jugement civil du 27 novembre 2022 ait été frappé d’appel.
9. Il résulte de tout ce qui précède que ni la décision du ministre de l’intérieur ni, par voie de conséquence, celle de l’association France Galop, ne sont entachées d’illégalité. Les conclusions à fin d’annulation présentées par M. B... D... doivent dès lors être rejetées, de même que celles à fin d’injonction et tendant à ce qu’une somme soit mise à la charge de l’association France Galop au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre la somme de 1 500 euros à la charge de M. B... D..., à verser à l’association France Galop, au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B... D... est rejetée.
Article 2 : M. B... D... versera à l’association France Galop la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... D..., à l’association France Galop et au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l’audience du 9 octobre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Nathalie Amat, présidente,
M. Gaël Raimbault, premier conseiller,
Mme Paule Desmoulière, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 octobre 2025.
Le rapporteur,
Signé
G. C...La présidente,
Signé
N. AmatLa greffière,
Signé
L. Thomas
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.