mardi 28 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2406616 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 1re section - 1re Chambre - OQTF 6 sem. |
| Avocat requérant | PIERROT |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés les 21 mars, 25 et 26 avril 2024, M. A, représenté par Me Pierrot demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du préfet de la Moselle du 20 mars 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation des pays de destination et interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et d'effacer son signalement du système d'information Schengen (SIS) sous astreinte de 150 € par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que l'obligation de quitter le territoire français :
- A été prise par un auteur incompétent ;
- Est insuffisamment motivée ;
- Est entachée de défaut d'examen personnalisé de sa situation ;
- A été prise en méconnaissance du droit d'être entendu protégé par l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- Est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation ;
- Viole l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme ;
- Viole l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, l'intérêt de celui du requérant étant de vivre auprès de ses deux parents et de poursuivre sa scolarité en France.
Il soutient que le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :
- Est insuffisamment motivé ;
- Est fondé sur une obligation de quitter le territoire français illégale ;
- Est non justifié par un manque de garanties de représentation au sens des articles L.612-2 et L.612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- Est entaché d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation ;
- Viole l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme.
Il soutient que l'interdiction de retour sur le territoire français :
- A été prise par un auteur incompétent ;
- Est insuffisamment motivée ;
- Est entachée de défaut d'examen personnalisé de la situation ;
- Fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale.
Par un mémoire en défense et un mémoire complémentaire, enregistrés les 19 avril et 2 mai 2024, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant,
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,
- le code de justice administrative.
Le président du Tribunal a désigné Mme Grossholz en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique tenue, en présence de Mme Parewyck, greffière d'audience :
- le rapport de Mme Grossholz ;
- et les observations de Me Wiedemann, substituant Me Pierrot pour M. A.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant indien né le 15 octobre 1978 fait l'objet de l'arrêté du préfet de la Moselle du 20 mars 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation des pays de destination et interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an dont il demande l'annulation par la présente requête.
Sur l'obligation de quitter le territoire français :
2. En premier lieu, M. D B, signataire de l'arrêté attaqué, a reçu délégation pour ce faire en cas d'absence ou d'empêchement de M. C E, par arrêté du préfet de la Moselle du 17 janvier 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Moselle le 19 janvier suivant. Il en résulte que le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée ne peut qu'être écarté.
3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué mentionne, avec suffisamment de précision, les considérations de droit et de fait sur lesquelles se fonde l'obligation de quitter le territoire français. Cette dernière décision est donc suffisamment motivée.
4. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette décision aurait été prise sans examen particulier et suffisamment approfondi de la situation de l'intéressé.
5. En quatrième lieu, lorsqu'il fait obligation à un étranger de quitter le territoire français sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont les dispositions sont issues de la transposition en droit interne de la directive 20081115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les Etats membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier, le préfet doit être regardé comme prenant une décision qui se trouve dans le champ d'application du droit de l'Union européenne. Il lui appartient, dès lors, d'en appliquer les principes généraux, qui incluent le droit à une bonne administration. Parmi les principes que sous-tend ce dernier, figure celui du droit de toute personne à être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre, tel qu'il est énoncé notamment au 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Selon la jurisprudence de la Cour de justice de 1'Union européenne, ce droit se définit comme le droit de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales.
6. Il ressort des pièces du dossier et plus précisément du procès-verbal d'audition de M. A par les services de police en date du 20 mars 2024, produit par le préfet de la Moselle à l'appui de son mémoire en défense, que l'intéressé a eu la possibilité de présenter à cette occasion son point de vue avant l'édiction de la décision en litige. Il en résulte que le moyen tiré de la méconnaissance du droit à être entendu ne peut qu'être écarté.
7. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
8. Si M. A justifie être titulaire en France de contrats de travail et de promesses d'embauche, à supposer même qu'il envisagerait de demander son admission exceptionnelle au séjour et qu'il serait présent en France, comme il le déclare, depuis 2014, il a vécu à l'étranger au moins jusqu'à l'âge de 36 ans. S'il justifie avoir eu un enfant, né le 18 octobre 2020 à Paris pour lequel il justifie d'une préinscription à l'école maternelle dans la commune de Drancy, c'est sans alléguer que ce dernier ni la mère de celui-ci, qu'il a épousée en Inde en 2014, seraient de nationalité française ni qu'ils seraient admis à séjourner sur le territoire français ni par conséquent que leur vie familiale ne pourrait se poursuivre à l'étranger et particulièrement en Inde. Il en résulte qu'en édictant la décision en litige, le préfet de la Moselle n'a pas porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale, protégée par les stipulations précitées, une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise.
9. En sixième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
10. Il ne ressort pas des pièces du dossier, compte tenu notamment de ce qui a été dit au point 8 du présent jugement, que l'intérêt supérieur de l'enfant du requérant serait de poursuivre sa scolarité en France, où elle est au mieux à peine entamée, plutôt qu'à l'étranger, ni que la décision en litige supposerait qu'il ne puisse vivre auprès de ses deux parents. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées ne peut donc qu'être écarté.
11. Pour les mêmes raisons que celles qui viennent d'être exposées aux points précédents n°8 et 10 du présent jugement, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision litigieuse serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation de l'intéressé.
Sur le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :
12. En premier lieu, l'arrêté attaqué mentionne, avec suffisamment de précision, les considérations de droit et de fait sur lesquelles se fonde le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire. Cette dernière décision est donc suffisamment motivée.
13. En deuxième lieu, compte tenu notamment de ce qui a été dit aux points 2 à 11 du présent jugement, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette décision serait fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale.
14. Aux termes de l'article L.612-2 et du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L.612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () ".
15. L'arrêté attaqué énonce notamment que M. A a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, prise par le préfet de police de Paris le 30 octobre 2022, à laquelle il s'est soustrait, ce que l'intéressé ne conteste pas. Il en résulte que la décision litigieuse est justifiée au regard des dispositions précitées et que le moyen tiré de leur méconnaissance ne peut qu'être écarté.
16. Pour les mêmes raisons que celles déjà exposées à l'occasion de l'examen de l'obligation de quitter le territoire français, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision en litige serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation de l'intéressé ni qu'elle méconnaîtrait l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme. Ces moyens ne peuvent donc qu'être écartés.
Sur l'interdiction de retour sur le territoire français pendant un an :
17. En premier lieu, M. D B, signataire de l'arrêté attaqué, a reçu délégation pour ce faire en cas d'absence ou d'empêchement de M. C E par arrêté du préfet de la Moselle du 17 janvier 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Moselle le 19 janvier suivant. Il en résulte que le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée ne peut qu'être écarté.
18. En deuxième lieu, aux termes de l'article L.612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour () ". Aux termes de l'article L.612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ". La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.
19. L'arrêté attaqué, après avoir rappelé les dispositions précitées, expose que l'intéressé qui " est entré en France en 2014 " " ne justifie pas de liens personnels et familiaux intenses et stables en France, ni de circonstances humanitaires qui justifieraient que l'autorité administrative ne prononce pas d'interdiction de retour à son encontre " " bien que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public ". Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an en litige ne peut donc qu'être écarté.
20. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision serait entachée de défaut d'examen personnalisé de la situation de l'intéressé.
21. En dernier lieu, compte tenu notamment de ce qui a été dit aux points 2 à 11 du présent jugement, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette décision serait fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale.
22. Il résulte de tout ce qui précède que la requête doit être rejetée en toutes ses conclusions.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F A et au préfet de la Moselle.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mai 2024.
La magistrate désignée,
C. GROSSHOLZLa greffière,
N. PAREWYCK
La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2406616/1-1